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LES FERRURES DE PORTES

rapprochés de nous, où l'art à son déclin s'attacha aux enjolivements frivoles plutôt qu'aux choses fortes et importantes.

Ainsi les planches 1 à 19 accompagnent naturellement notre premier chapitre, consacré aux pentures ornées et aux armatures diverses dont on revêtit la surface des vantaux pour les fortifier ou les orner.

Lorsque l'usage de ces riches pentures eut été abandonné, à cause de la mode devenue générale des boiseries sculptées, on se borna, dans le cas où les battants ne consistaient qu'en une simple menuiserie, à en rehausser les panneaux à l'aide de clous à tête saillante et ornementée, qui, employés en certain nombre, jouèrent à peu près le rôle qu'avaient joué les pentures à enroulements. L'usage de ces clous fut très-répandu au XVr. et au XVIP. siècle, et on en a imaginé de formes si variées, que les six planches 20 à 25, qui accompagnent notre second chapitre, leur sont entièrement réservées.

Nous traiterons des verrous et serrures dans notre troisième chapitre, auquel se rapportent les planches 26 à 28.

Les planches 29 à 39 ont trait aux diverses sortes de heurtoirs et d'anneaux : on y trouvera aussi de charmants dessins d'entrées de serrure.

Enfin la planche 40 termine cette série en figurant quelques ferrements sans usage direct et qui paraissent n'avoir été appliqués à la surface de certaines portes que dans un but de pure ornementation, ou dans une pensée de symbolisme, aux cas assez rares oii ces ouvrages de fer ont une figure allégorique.

Nous avons constaté tout à l'heure le rôle essentiel des pentures\ et remarqué la prédominance de ces pièces de ferrure dans l'ornementation aux XIP. et XIIF. siècles. Les artistes de l'époque romane en revêtant la menuiserie des portes d'une armature de fer, obéirent peut-être à une tradition antique, car cette armature fut probablement un souvenir des revêtements de bronze qui décorent quelques très anciennes portes en Italie. C'était en même temps un moyen de satisfaire au besoin de force et de solidité qui semble avoir dominé dans toutes les créations de la période romane^. Les lourdes portes en

* Gond : Grec, Oaipos, (rrpo<pçvs ; Latin, cardo ; Italien, arpione, cardine ; Espagnol, gozne ; Allemand, haspe, thurangel (hameçon de porte) ; Anglais, staple ; Hollandais, duim, duimijzer, (littér, pouce de fer.) ; Polonais, Kruczek,

Penture : Grec, yiyYXvjxos; Latin, episfhabus ; Italien, bandella ; Espagnol, pernio ; Allemand, thurband, haspe; Anglais, hirige ; Hollandais, hengsel ; Polonais, Zawiasa.

Ferrure: Grec, cn'b-nptaiJi.a; Latin, /errea compages, ferramentum ; ItaWen, fer rament o, fer ratura ; Espagnol, herrage (ferrage), herramienta (ferrement) ; Allemand, beschlag, eisenweric ; Anglais, iron-work ; Hollandais, ijzer-werk ; ijzer beslag ; Polonais, Okucie.

^ " Les anciens gonds couvraient toute la face des portes de toutes sortes d'entrelacements variés et beaux. De ce genre sont ceux de Notre-Dame à Paris, de l'église de Sainte-Elisabeth à Marbourg, des portes occidentales de la cathédrale de Lichfield, du chapitre d'York et de centaines d'autres églises et bâtiments dans toute l'Europe.

" Les gonds de cette espèce ne sont pas seulement beaux de dessin, mais ils sont aussi pratiquement bons. Nous savons tous que d'après le principe du levier une porte peut être facilement arrachée de ses gonds par un effi)rt appliqué à son arête extérieure. H n'en pouvait être de même des anciens gonds, qui s'étendaient sur toute la largeur de la porte et étaient verrouillés en divers

endroits. Dans des portes de granges et dans des portes de ville, ces gonds sont encore employés, quoique dénués de toute élégance; mais ils sont religieusement bannis des édifices publics comme désagréables à la vue, uniquement parce que la génération actuelle d'artistes ne déploie pas la même habileté que ceux des temps passés à faire servir Vutile pour rehausser le beau : les mêmes remarques s'appliqueront aux serrures qui sont cachées et enfoncées dans les cadres des portes, que l'on entaille dans plus de la moitié de leur épaisseur pour les recevoir." {Les Vrais Principes de l'architecture ogivale ou chrétienne, d'après le texte anglais de A. W. Pugin, par King et Lebrocquy, p. 39.)

Au reste, il ne faut pas confondre le gond, carda, avec la penture, episthabus. Le gond est le morceau de fer qui est scellé ou enfoncé par un bout dans la muraille, et dont l'autre bout ou tête, redressé verticalement, forme un goujon ou mamelon qui entre dans le nœud de la penture. —La penture est la pièce qui vient s'adapter sur le gond, et qui est clouée sur le battant de la porte. — Les portes pesantes des cathédrales et des châteaux roulent sur des gonds à repos, dont le mamelon a pour base un large collet ou épauleraent. Quelquefois, pour obvier à l'usure produite par un frottement séculaire et aussi pour favoriser le mouvement de ces lourdes portes, ou a posé autour du mamelon ou pivot du gond, entre son collet et

madriers, bardées de bandes de fer entrelacées, étaient Paccompagnement naturel des portails à archivoltes en plein cintre, décorés de moulures puissantes et sévères et de colonnes trapues. Ces barres de fer travaillées par le seul effort du marteau et contournées en enroulements et en entrelacs, formaient une décoration très mâle et très monumentale, parfaitement dans le caractère de l'époque. Tout porte à croire que d'ailleurs une certaine magnificence s'alliait à cette robuste structure. Il est évident que celles de ces portes qui garnissaient le fond de portails à voussures et à colonnettes coloriées devaient rivaliser par l'éclat de leurs revêtements avec la splendeur de l'architecture polychrome dont elles étaient une dépendance. En effet, sur plusieurs d'entre elles on remarque encore quelques vestiges d'étoffes ou de cuirs dont elles étaient revêtues, étoffes qui, passant entre le bois et les ferrures saillantes, se trouvaient fixées par ces ferrures et par des clous distribués avec goût. Plusieurs des pentures ornées de ce temps portent encore des traces de dorure, et d'autres ont probablement été étamées.

L'auteur de l'article Serrurerie de l'Encyclopédie méthodique disait déjà au siècle dernier : " Il y a quelque lieu de croire que le bois des portes de Notre-Dame (à Paris) étoit couvert de cuir apparemment rouge ou doré, sur lequel on avoit mis les ornements de fer qui subsistent encore aujourdhui."

Ainsi au temps de leur primitive splendeur, ces riches vantaux, vcdvœ, tahulœ ostii, devaient ressembler assez aux ais de la couverture des manu-

le nœud de la penture, une rouelle ou rondelle en fer.

Voici le croquis de l'un des gonds de la cathédrale de Chartres, où. l'on voit la disposition de la boucle ou nœud de la penture, l'épaulement carré du gond et la rouelle placée entre deux pour servir de coussinet.

Souvent aussi la boucle ou nœud de la penture est excessivement renforcé, ainsi que le montre cet autre exemple tiré de la porte du cloître de la cathédrale de Rouen :

scrits d'alors. Les pentures ornementées et dorées, clouées sur le cuir ou les tissus qui cachaient la menuiserie, jouaient le rôle des fermoirs ciselés qui protégeaient le velours, le chagrin ou la peau de truie sur le plat des volumes. Depuis quelques années, cette analogie a frappé nos relieurs modernes, qui décorent leurs ouvrages de fermoirs rappellant en petit les pentures ornementées des anciennes portes des cathédrales et des vieux châteaux.

" Dans tous ces ouvrages d'un goût et d'une énergie si remarquables, c'est toujours le besoin qui domine la forme et lui imprime un si grand caractère de liberté et de vérité. Comme on sent bien l'application de ce principe si juste et si fécond dans la composition des anciennes pentures du XIP. et du XIIP. siècle, dont il nous reste fort heureusement tant d'exemples ! Comme ces enroulements d'animaux et de feuillages, tantôt simples, tantôt d'une richesse vraiment incroyable, s'étalent avec grâce sur les parois des portes et avec quelle puissance ils saisissent dans leurs griffes de fer les madriers qu'il fallait réunir et consolider ! Voyez les belles portes de Saint-Etienne, à Beauvais ; de Saint- André, à Chartres ; celles de l'église de Montréal (près d'Auxerre) .... et de tant d'autres églises.'* (M. Lassus, article sur l'Art de la Serrurerie, dans les Annales archéologiques, t. l^^ p. 121.)

Cet usage de décorer et de fortifier ainsi les portes des édifices dispensait de sculpter la menuiserie du vantail, car d'ordinaire ces puissantes pentures étaient placées sur la face extérieure. Dans toute sa vogue au XIP. siècle, cette mode se continua en se modifiant un peu pendant le XIIP. Cependant, quoique fort répandue, elle n'était pas générale, et il existe encore des vantaux des XIP. et XIIP. siècles, oii la présence de sculptures à la face extérieure de la menuiserie s'est opposée à l'emploi de ferrures de ce côté. Telles sont, pour l'époque romane, la porte de l'église de la Voûte-de-Chillac en Auvergne, et pour le XIIP. siècle, les battants de l'un des portails de la cathédrale de Séez.

Il existe également dans la ville de Dreux deux très anciens exemples de portes, où la décoration a été produite, non par des ferrures, mais seulement par le travail du charpentier. Ce sont la porte de l'ancien château-fort, et celle du portail septentrional de l'église paroissiale de St.-Pierre. Dès la fin du XIV^. siècle, l'usage de sculpter le bois des portes prévalait décidément sur celui de revêtir les battants de cuir et d'armatures en fer. Aux XV^ et XVP. siècles, la majorité des vantaux ne doivent leur décoration qu'à la richesse de la menuiserie, et les fer-

rures ornementées deviennent très rares. Cependant nous devons citer les portes de la cathédrale de Coutances, attribuées à l'épiscopat du Cardinal Adrien Gouffier, au commencement du XVP. siècle^ et une porte dans le transept de la cathédrale de Genève, revêtue d'une peinture rouge et de l'une des plus riches armatures en fer que l'on connaisse. Or, cette porte de St.-Pierre de Genève, fut donnée à cette cathédrale, en plein XVP. siècle, par l'évêque même sous le pontificat duquel la Réforme pénétra dans cette ville. Les armes de ce prélat, le dernier des pontifes qui résidèrent à Genève, se retrouvent encore au milieu des ornements en fer appliqués sur la porte, et même dans une restauration récente on a eu le tort d'ajouter au-dessus de ces écussons découpés en fer un chapeau d'évêque qui primitivement n'y était pas.

A mesure que l'usage des armatures tendait à décroître, la force des pièces de fer diminuait. A l'époque romane, ce sont de vigoureuses barres forgées au marteau, et garnies de renflements ou de nœuds aux endroits où on a dû les percer pour placer les clous. Au XIIP. siècle, les pentures sont encore fort massives au collet ; mais leurs extrémités se divisent, s'amincissent et se ramifient en gerbes de feuillages et en élégants rinceaux. Au XIV^. siècle, la force est de plus en plus sacrifiée à la grâce ; les barres à renflements et à biseaux font place à des ornements en fer plat, tels que ceux qui revêtent les battants de la porte méridionale de la cathédrale de Bayeux. La tôle va bientôt apparaître employée en plaques découpées sous les verrous et aux entrées de serrure.

La ferronnerie suivit donc la même voie que l'architecture, qui des robustes édifices des XP. et XIP. siècles était de pas en pas arrivée jusqu'aux découpures fragiles du style flamboyant aux XV^ et XVP. siècles'^.

Chose singulière, ces ferrures d'un si grand caractère et qui aujourd'hui frappent vivement par leur originalité, semblent n'avoir pas été aperçues depuis trois siècles ; ce qui ne surprendra pas chez les écrivains du XVIP. et du XVIIP. siècle, qui dédaignaient toutes les productions du moyenâge, mais ce qui est plus étonnant de la part de ceux qui se sont épris il y a trente ans de l'architecture gothique. Il est à remarquer en effet

<^ Voyez plus loin, texte de la pi. XIV, Vexa- pelée guichet ou poutis. Dans ce cas, les longues

men de la question de savoir à quelle date remon- pentures sont brisées par des nœuds. On voit

tent ces portes de Coutances. aussi de ces pentures à brisures sur les volets de

•* Souvent les battants de portes d'églises ou de plusieurs meubles gothiques, maisons sont percés d'une porte plus petite, ap-

que les premiers ouvrages publiés sur le moyen-âge ne contiennent en général ni descriptions, ni dessins de ces accessoires curieux.

Les artistes du XIIP. siècle s'étaient bien gardés au contraire d'omettre un trait aussi essentiel de l'architecture de leur temps. Aussi retrouve-t-on l'image de ces pentures à enroulements fidèlement reproduite dans les manuscrits, sur les vitraux et dans les sculptures. Sur le bas-relief du tympan au portail méridional de St. -Taurin d'Evreux, bas-relief très curieux de la première moitié du XIIP. siècle, on voit représentées des portes entr'ouvertes, richement bardées de ferrures ornementées. La même particularité se retrouve à la cathédrale de Chartres.

L'importance de ces barres de fer forgées avec tant de luxe, et dont l'exécution avait souvent présenté des difficultés devant lesquelles reculent les plus habiles ouvriers de nos jours, avait aussi frappé les inventeurs du blason. Ces enroulements, qui affectaient souvent une disposition semblable à celle de la fleur de lys, ou de la plante hom, arbrisseau oriental et symbolique dont la présence mystérieuse sur les sculptures et les tissus d'alors préoccupe aujourd'hui les antiquaires, ces enroulements, dis-je, sont devenus parfois une pièce d'armoiries, un meuble héraldique. Les traités de blason français appellent bris ces pièces aussi singulières que le créquier, les broyés et tant d'autres de la même origine. Le Père Menestrier, dans sa Méthode du blason, définit le bris " une de ces longues happes de fer à queue pattée dont on se sert pour soutenir les portes sur leurs pivots, et pour les faire rouler sur leurs gonds." Il ajoute qu'on en trouve surtout dans les armoiries des familles des Pays- Bas et d'Allemagne, et que "les vieux blasonneurs les nomment bris d'huis^!'

Les portes des châteaux forts étant solidifiées à l'extérieur par la présence de ces grandes pentures saillantes, de ces longues happes^, il est probable que le bris d'huis fut adopté pour armoiries par ceux qui dans l'attaque d'une place étaient parvenus à en enfoncer ou à en brûler la porte. Les ferrements, qui restaient le seul débris du vantail après que le bois en avait été détruit, purent ainsi devenir un trophée que l'on représenta dans le blason.

* La Méthode du blason, Lyon, 1688, p. 39 et crampon qui attache et lie deux pièces de bois,

'l'O. deux pierres, etc. Les pierres de ce pont tiennent

^ Ce mot est ainsi défini dans le Dictionnaire de avec des happes . . . ." Nous avons vu plus haut

Trévoux: " Happe, armilla ferrea .... espèce de qu'en allemand Haspe signifie gond, penture.

Nous venons de voir que ces pièces héraldiques se trouvent particulièrement dans les armoiries des Pays-Bas et d'Allemagne. Ceci nous conduit à un rapprochement curieux, c'est que Mathurin Jousse et tous ceux qui depuis lui ont écrit sur l'art de la serrurerie appellent Pentures Flamandes ces grandes pentures transversales qui viennent s'étaler à la surface extérieure du battant, tandis que le gond se trouve à l'intérieur. Voici ce que dit Jousse : —

"Autres y font des bandes Elamandes pour porter lesdites portes. Ces bandes sont faites de deux barres de fer, soudées l'une contre l'autre, et replyées en rond, comme la précédente, pour faire passer et tourner le gond. Après qu'elles sont soudées, on les ouvre et sépare l'une de l'autre, autant que la porte a d'espaisseur, puis on les recourbe, le plus quarremèt que l'on peut, pour les faire ioindre et serrer des deux costez de la porte. Sur ces bandes on fait quelque fueillage, ou autre ouvrage pour l'ornement de la porte, principallement du costé de dehors : ceste façon de bandes vaut mieux que les communes, parcequ'elles prennent des deux costez de la porte. On y en met trois pour l'ordinaire, on y met quelquefois 2 de ces bandes Flamandes, ou d'autres droictes, avec un pivot au bas qui prend souz la porte, qui vaut encores mieux, pourveu qu'il soit bien fait et mis comme il faut^."

On voit encore en Normandie de ces ferrures flamandes aux portes de plusieurs églises et de quelques manoirs, et à ce sujet je dois faire connaître un système d'anciennes portes dont l'assemblage devait être l'œuvre du serrurier plutôt que du menuisier. Le battant de ces portes était construit sans aucune membrure, sans châssis, sans panneaux, sans tenons, sans mortaises. Il était formé d'une double épaisseur de planches solides et bien corroyées : les unes, placées verticalement, se trouvaient à la face extérieure ; les autres étaient clouées en dedans horizontalement du haut en bas de la porte, sans laisser aucun vide connue en laissent entre elles les barres de bois adaptées aux portes de menuiserie commune. Cette double^épaisseur de planches ainsi clouées en croix, relativement les unes aux autres, formait un tout et massif très solide, car les planches en se croisant étaient assemblées par autant de clous à tête saillante et solidement rivés. Cet ensemble était ensuite suspendu par des pentures flamandes qui l'étreignaient et le solidifiaient encore entre leurs doubles branches de fer: le gond, muni d'un épaule-

s Math. Jousse, La fidelle ouverture de Vart de V architecture, jiuhWés en 1690, a emprunté à Jousse serrurier p. 90. Félibien, dans ses Principes de la plus grande partie de ce passage sans le citer.

ment saillant sur lequel elles reposaient, était caché dans la profonde feuillure qui recevait ces portes. On voit un exemple bien complet d'une de ces anciennes portes, probablement du XVP. siècle, au manoir de la Yallée, aux environs de Lisieux, et l'usage de ce système à la fois simple et solide de menuiserie a été récemment remis en vigueur dans plusieurs dépendances des chemins de fer.

Souvent aussi les anciennes portes sont construites avec encore plus de simphcité. Aux XIP. et XIIP. siècles, elles sont formées d'ordinaire d'épais madriers juxta-posés verticalement et assujettis par des barres de bois à l'intérieur et par les pentures à enroulements à l'extérieur. Pour éviter que le bois, en se retirant ne laissât de larges joints, ceux-ci étaient recouverts parfois par une tringle ou baguette. Ces couvrejoints se combinent de diverses manières avec l'ensemble des ferrures. D'autres fois ces couvre-joints, au lieu d'être en bois, sont formés d'une bande ou lisière de tôle clouée. " Les portes en bois des XIP. et XIIP. siècles, remarque justement M. César Daly, sont bonnes à étudier sous ce rapport. Quelquefois ce sont simplement des madriers assemblés par des traverses posées sur les deux faces du vantail. Rien de plus naïf ; c'est à peu près ainsi que nous faisons encore nos clôtures provisoires ; mais avec ce système, nos pères ont créé des chefs-d'œuvre de style. Semblables au lierre qui étend ses bras sur les murs et s'y attache en plongeant dans la pierre et le mortier ses vrilles et les mille petites radicules qui arment ses pousses, rendant ainsi toutes les pierres solidaires les unes des autres ; de même les traverses en fer qui arment la face principale des portes des XIP. et XIIP. siècles, développent, de chaque côté de leur tige, de nombreuses ramifications qui s'étendent sur la surface des ventaux et s'y fixent par mille attaches, reliant les madriers entre eux avec une remarquable solidité. Et ces rameaux portent des feuille?, des fleurs et des fruits ; souvent même des oiseaux y perchent et des animaux y grimpent, comme si l'artiste avait voulu tracer, sur ' ces portes du ciel' donnant accès dans 'la maison de Dieu,' un tableau de la riche nature paradisiaque^."

Nous avons dit plus haut que les armatures romanes et du XIIP. siècle semblent n'avoir jamais attiré l'attention depuis deux ou trois cents ans. Il faut faire exception pour les pentures des deux portes qui sont aux deux côtés du grand portail de l'église Notre-Dame de Paris. Ces pentures sont restées célèbres même au XVIIP. siècle, et les auteurs

•^ Revue de V architecture et des travaux publics, t. ii. p. 18(>.

de TEncyclopédie, malgré leur ignorant mépris pour Tart du moyen-âge, n'ont pu se dispenser d'en parler : car il y a dans le traité de serrurerie de l'Encyclopédie méthodique une très curieuse note, trouvée dans les papiers de l'illustre Réaumur, qui avait " été frappé comme bien d'autres de la singularité de cet ouvrage."

Ces ferrures des portes de Notre-Dame étaient presque Pobjet de superstitions populaires ; dans l'impossibilité oii Ton était de savoir par quel procédé elles avaient été forgées, on leur attribuait une origine mystérieuse. Elles étaient l'œuvre du serrurier Biscornette, qui, après avoir exécuté ces pentures merveilleuses à l'aide d'un procédé où Ton voyait de la magie, aurait emporté ce secret en mourant'. L'étymologie seule du nom de Biscornette ou Biscornet donnait lieu à d'étranges hypothèses : ce nom lui aurait été donné à cause de deux cornes qui parfois devenaient visibles sur sa fantastique personne ; car, d'après quelquesuns, l'habile forgeron n'aurait été que Satan lui-même. Si la grande porte du milieu n'est pas décorée de pareilles ferrures, c'est que l'ouvrier infernal aurait été arrêté, parce que cette porte est celle où passe le Saint- Sacrement. On peut consulter les divers historiens de Paris au sujet de cette légende, utihsée par M. Victor Hugo dans son Roman de Notre- Dame de Paris, et sur laquelle M. Didron est revenu avec détails dans l'article qui accompagne le dessin d'ensemble des ferrures de la porte Ste.-Anne de la cathédrale parisienne, dans les Annales Archéologiques^ . Car de nos jours l'existence réelle du fabuleux Biscornette est l'objet de doutes très sérieux, et selon quelques uns il aurait vécu seulement au XV^. siècle.

Quoi qu'il en soit, Réaumur, avec Pesprit observateur qui constituait son génie, ne se laissa pas arrêter par le dédain des hommes de son temps pour les choses gothiques. Il étudia sérieusement ces portes qui frappaient si vivement encore l'imagination populaire, et voici tout entière la note que par bonheur l'Encyclopédie "crut devoir insérer :"

" Il est certain, dit M. de Réaumur, que peu de serruriers aujourd'hui oseroient entreprendre un pareil ouvrage. Plusieurs même ont imaginé que ces pentures ont été jetées en moule, et que Biscornet (c'est le nom du serrurier qui l'a fait) avoit le secret de faire du fer moulé

' " Les anciens premiers inventeurs ont monstre couler comme les autres mettaux fusibles, et à peu

vne grande subtilité d'esprit et patience à bien de frais, ce que Biscornet a emporté avec soy. .. ."

ouvrer et enrichir leur ouvrage, lesquels nous (Mat. Jousse, Ouverture de Vart de serrurier,

auroient encores plus obligés s'ils nous avoyent P-HO

laissé par escrits leurs plus beaux et rares secrets, ^ Didron, Annales archéologiques, t. xii. 1852,

entre autres le moyen de fondre le fer et de le p. 51.

de la qualité du fer forgé. Jousse regrette la perte de ce secret, qui efFectivement seroit fort à regretter s'il avoit été découvert.

" Au lieu que nos pentures sont en dedans des bâtiments, celles-ci sont en dehors des portes.

" Le corps de la penture est à l'ordinaire une large bande de fer qui forme une espèce de tige qui jette de toutes parts une infinité de branchages, chacun desquels en fournit d'autres.

" Trois pareilles pentures soutiennent chaque porte ; et de part et d'autre de la penture du milieu, c'est-à-dire entre elle et la penture d'en haut, et entre elle et la penture d'en bas, il y a \mQ fausse penture,

"Je donne ce nom à une bande de fer qui sert de tige à divers ornements pareils à ceux des pentures.

" Ces portes qui sont fort grandes, sont partout couvertes d'ornements qui prennent leur naissance de ces cinq pentures; ils font le même effet que si la porte étoit sculptée partout, et les ornements d'une penture rencontrent ceux de l'autre.

" Quoi qu'on en dise, le corps des pentures et les ornements sont de fer forgé, et faits, comme on les feroit aujourd'hui, de divers morceaux soudés tantôt les uns sur les autres, tantôt les uns au bout des autres ; ce qu'il y a de mieux n'est pas même la façon dont ils l'ont été ; les endroits où il y a eu des pièces rapportées sont assez visibles à qui l'examine avec attention ; on n'a pas pris assez de soin de les réparer, quoique cela fût aisé à faire.

" Quoi qu'il en soit, ces pentures sont certainement un ouvrage qui a demandé un temps très considérable, et qui a été difficile à exécuter. Il n'est pas aisé de concevoir comment on a pu souder ensemble toutes les pièces dont elles sont composées : il y a cependant apparence que toutes celles d'une penture l'ont été avant qu'elle ait été appliquée sur la porte ; car on auroit brûlé le bois en chauffant les deux pièces qui dévoient être réunies.

" On n'a pas mis non plus une pareille Tuasse à une forge ordinaire ; il paroit nécessaire que dans cette circonstance la forge vint chercher l'ouvrage.

" On s'est apparemment servi de soufflets portatifs, comme on s'en sert encore aujourd'hui en divers cas : on a eu soin de rapporter des cordons, des liens, des fleurons, &c., dans tous les endroits où de petites tiges et des branches menues se réunissoient à une tige ou branche plus considérable.

'' Les pièces rapportées cachent les endroits oii les autres ont été soudées ; c'est ce qu'on peut observer en plusieurs endroits, oii les cordons ou fleurons ont été emportés : ces cordons et fleurons avoient sans doute été rapportés et réparés après avoir été soudés.

" Ce n'a pas non plus été chose facile que de rapporter sur la porte et d'y ajuster une penture de cette grandeur ; il y a même ici une chose qui embarrasse ceux qui examinent ces pentures.

*' Le corps de la penture est, comme nous l'avons dit, en dehors ; mais il faut que le nœud soit à l'ordinaire en dedans : pour cela, la penture se coude à angle droit à quelque distance du bord de la porte le plus proche des gonds ; là elle passe au travers de la porte dans une mortaise ; de l'autre côté de cette mortaise elle a un nœud pareil à celui des portes ordinaires, qui a pourtant moins de hauteur que ceux des gonds ordinaires proportionnellement à la grandeur de la penture.

" Ce nœud embarrasse ceux qui n'y regardent pas d'assez près ; ils croient qu'il faut qu'il ait été soudé après que la penture a été attachée, et ne peuvent point imaginer comment il l'a été.

" Mais toute leur difficulté naît de ce qu'ils croient que le nœud n'a pu passer au travers de la porte, parce qu'il ne paroit pas en dehors qu'on ait fait une mortaise assez grande pour le laisser passer, parce que la penture recouvre elle-même une partie de cette mortaise.

" Il n'y a pourtant rien en cela que de simple ; et si l'on vouloit aujourd'hui suspendre une porte avec une penture attachée en dehors, et qui pour aller joindre le gond passât au travers de la porte, on s'y prendroit précisément comme on s'y est pris pour faire passer le nœud de ces grandes pentures ; mais, comme nous venons de le remarquer, on a donné peu de hauteur à ces nœuds, afin de n'être pas obligé de tailler une trop grande mortaise dans la porte."

Après cette citation, qui donne l'idée la plus nette du système des pentures si compliquées des XIP. et XIIP. siècles, et qui par l'exactitude de la description et le soin des détails semblerait émaner d'un antiquaire exercé de notre temps, le rédacteur de l'Encyclopédie ajoute les reflexions suivantes, où au contraire on retrouve les préjugés à la fois orgueilleux et étroits des hommes de son école. Voici donc l'appréciation que les Encyclopédistes crurent devoir coudre de leur chef comme correctif des idées si justes et si raisonnables de Réaumur : —

" Comme M. de Réaumur a beaucoup travaillé sur l'adoucissement

du fer fondu, il a été engagé à examiner avec attention ces belles pentures qui ont toujours passé pour avoir été fondues, et qui se trouvent être d'un fer doux.

" Les pentures dont M. de Réaumur vient de parler, sont donc très chargées d'ornements, plus remarquables parce qu'elles sont difficiles à exécuter que par le bon goût ; on peut même dire que ces ornements sont déplacés et postiches.

" Une grande partie de la difficulté de l'exécution auroit été sauvée, si le serrurier avoit mis ces trois fortes pentures en dedans de l'église, et qu'il eût couvert le dehors de la porte d'une dentelle de serrurerie, qu'on auroit pu faire d'un meilleur goût que le nombre infini d'enroulements qu'on voit sur ces portes.

" Mais dans ces temps où le goût gothique règnoit, il sembloit que les ouvrages étoient d'autant plus beaux qu'ils étoient plus difficiles à exécuter.

"Au moins en résultoit-il qu'il se formoit d'habiles ouvriers qui auroient exécuté avec facilité des ouvrages de meilleur goût.

" C'est ce qu'on peut dire de plus avantageux pour les ouvrages gothiques.

" Je reviens à mon sujet, et je dis que, comme il n'est pas probable qu'on retombe dans ce mauvais goût, les pentures sont des ouvrages sur lesquels il n'y a pas beaucoup de préceptes à donner pour la façon de les forger : tout le travail se réduit, comme on Fa déjà vu, à étirer une barre, à enrouler un des bouts sur un mandrin, à percer des trous tout du long de la barre pour recevoir les clous qui doivent l'attacher.

" Lorsque le nœud est fait, on en soude le bout avec le corps de la penture sur l'arête de l'enclume."

Voilà comme on raisonnait aux approches de la Révolution française. Aujourd'hui le goût gothique si déprécié au temps des Encyclopédistes est redevenu l'objet d'une faveur enthousiaste, et le sentiment contraire est tombé en discrédit. Comme nous l'avons dit au début de ce travail, un des plus habiles serruriers français, M. Boulanger, s'est attaché à reproduire, sous la direction de M. Viollet-le-Duc, ces ferrures fameuses de Notre-Dame, et ses essais de soudure faits en mai 1855 ont été couronnés de succès. Il a justifié l'opinion de Réaumur : son travail est exécuté en fer forgé au marteau, et les différentes pièces sont soudées entre elles, sans le secours d'aucun autre métal, par le procédé connu sous le nom de brasure. C'est qu'en effet, malgré le dédain des écrivains du

siècle dernier, les ferrures de Notre-Dame seront toujours dignes de l'admiration des gens de goût et peuvent encore servir de modèles aux artistes et aux ouvriers de notre époque, où l'industrie sait cependant enfanter des prodiges. Si ces chefs-d'œuvre de la serrurerie de la fin du XIP. siècle ne sont pas compris dans la série de planches dont nous allons enfin commencer l'explication, c'est qu'ils ont été récemment l'objet de diverses publications très soignées. On trouve en effet dans la Statistique monumentale de Paris, publiée par le gouvernement français, plusieurs planches de grand format oii ces ferrures sont représentées sur une échelle très étendue. M. Didron, dans le tome xii. de ses Annales archéologiques, a donné à son tour une gravure de l'armature de la porte dite de Sainte-Anne, et enfin M. Gailhabaud a consacré aussi à ces ferrures célèbres une place dans son ouvrage sur l'architecture du V^. au XVP. siècle. Elles avaient déjà été figurée, comme échantillon de l'ancienne serrurerie, dans les Modèles de Serrurerie par Bury et Thiollet, (Paris, Bance, in-folio).

0 s. ynm Ti z Tii f^

PronhigioiGe.

EGLISE DE LOCKHINGE

Comté de Berlts.

FEONTISPICE

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