VACCINATION PAR LES PRODUITS BACTÉRIENS
Ce fut le point de départ d’une nouvelle méthode d’immunisation, la vaccination par les produits bactériens, ou vaccination chimique. Ce n’est plus la culture telle quelle qu’on inocule, mais la culture débarrassée des microbes, soit par filtration sur porcelaine, soit par la chaleur.
La vaccination chimique, entrevue dans les expériences de Toussaint (18), Wooldridge (19), Salmon (20) et Charrin (21), a été définitivement fondée par les recherches de Roux et Chamberland (22) sur le vibrion septique et le charbon symptomatique, ainsi que par celles de Chantemesse et Widal (23) sur le bacille typhique et de Gamaleïa (24) sur le Vibrio Metchnikovi.
Cette méthode a été étendue à un grand nombre de microbes pathogènes, et nous verrons bientôt que c’est à elle qu’on s'adresse pour immuniser les animaux contre le tétanos et la diphtérie.
Seulement, dans ces derniers cas, au lieu d'employer la cul-
ture simplement filtrée qui serait beaucoup trop toxique, il faut
faire intervenir, comme agent atténuant, soit la chaleur, soit un antiseptique (trichlorure d’iode ou 1ode).
Dans tous les procédés que nous venons d’énumérer, l’immunité n’est pas conférée d'emblée; elle est au contraire lente à s'établir; il faut toujours une sorte de période d’incubation qu’on peut évaluer en moyenne à une semaine, comme pour la vaccine jennérienne, mais une fois acquise, elle persiste en général pendant un temps assez long et qui varie avec le mode de vaccination et l’activité du virus employé. L’immunité acquise est d'autant plus solide que le virus est moins atténué et que l'organisme réagit davantage.
L’immunité acquise et les théories humorales et cellulaires.
Les théories que nous avons exposées plus haut sur l’immunité naturelle ont été ADRESSE également à limmunité acquise. |
Les partisans de ï propriété bactéricide des humeurs expliquent la vaccination chimique, en supposant que les microbes,
dans les milieux où ils vivent, sécrètent, à côté de toxines, des substances vaccinantes.
L'état bactéricide serait le résultat d’une modification permanente de la nutrition provoquée par le passage de ces matières vaccinantes à travers l'organisme.
Pour Bouchard (25) et ses élèves, la matière toxique et la matière vaccinante sont distinctes. Charrin et Arnaud (26), par exemple, donnent l'immunité aux lapins contre le Bacille pyocyanique avec des substances retirées des cultures et qui ne semblent plus toxiques. Roger (27) constate que des cultures de streptocoque chauffées à 100° sont toxiques et ne vaccinent pas, tandis que chauffées à 110°, elles deviennent vaccinantes.
Mais les objections que nous avons reproduites précédemment subsistent toujours, et l’on peut dire que ni la propriété bactéricide des humeurs, n1 la propriété atténuante qui en dérive ne suffisent à expliquer l’immunité acquise. « C’est seulement dans des cas exceptionnels que la propriété bactéricide des humeurs est en corrélation avec l’immunité. »
Nous avons dit d’ailleurs, plus haut, comment Buchner, après avoir été partisan de la propriété bactéricide des humeurs, était arrivé peu à peu à accorder aux leucocytes une part considérable dans le phénomène de l’immunité ; et comment, pour lui, ces cellules sécrètent les substances microbicides qui affaiblissent la vitalité du bacille et le rendent ainsi apte à être englobé. Le pouvoir bactéricide du sang serait donc dû à une sécrétion des leucocytes et son rôle se réduirait à celui d’auxiliaire de la phagocytose.
C'est ce qu'avait vu Denys de Louvain (28) qui montra que du sang séparé de ses leucocytes perd tout pouvoir bactéricide et qu’on lui restitue ce dernier en même temps que ses globules blancs.
De son côté, l'Ecole allemande s'appuie sur le phénomène de Pfeiffer pour soutenir que les bactéries peuvent être détruites dans l'organisme en dehors de toute intervention des phagocytes.
Phénomène de Pfeifer. — En 1894, Pfeiffer (29) observa que les vibrions cholériques, injectés dans la cavité péritonéale d’un animal hypervacciné, s’immobilisent et se transforment rapide-
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ment en dehors des cellules en granulations arrondies libres dans l’exsudat ; au bout d’un temps très court ces granulations disparaissent, dissoutes par le liquide ambiant.
Ce fait, qui est exact, prenait une importance doctrinale considérable ; il ne tendait à rien moins qu’à ruiner la théorie cellulaire de l’immunité.
Mais les expériences de Metchnikoff (3), de J. Bordet (30), de Cantacuzène (31) et de Salimbeni (32) donnèrent bientôt du phénomène une interprétation différente.
La substance préventive contenue dans l’organisme des animaux vaccinés a la propriété d’exalter le pouvoir bactéricide des leucocytes. Ceux-ci, rares dans la cavité péritonéale, se trouvent, au moment de l'injection, momentanément placés dans des conditions d’existence défavorables; ils éclatent et laissent échapper la substance bactéricide contenue dans leur protoplasma. Au contact de cette substance, les vibrions se transforment en granulations. Mais la destruction complète de ces vibrions ainsi modifiés ne se fait que par l'intermédiaire de nouveaux phagocytes qui arrivent ensuite.
« En résumé, dit Bordet, la transformation extra-cellulaire des vibrions dans la cavité péritonéale est due à cette circonstance assez fortuite qu'il y a dans cette cavité, au moment de l’injection, suffisamment de leucocytes pour que le liquide ambiant devienne bactéricide et qu'il y en a trop peu pour que la phagocytose se fasse immédiatement sur une grande échelle ».
Si, en effet, comme l’a montré Metchnikoff, on injecte du vibrion cholérique dans la cavité péritonéale d’un cobaye vacciné et ayant reçu la veille une injection de bouillon pour provoquer l’afflux des leucocytes, les microbes sont rapidement englobés et le phénomène de Pfeiffer ne se produit plus. Metchnikoff a pu reproduire le phénomène de Pfeiffer 22 vitro en mettant en contact les vibrions cholériques avec une trace de sérum préventif et une petite quantité de lymphe péritonéale contenant des globules blancs.
Deux facteurs entrent donc en jeu pour produire le phénomène de Pfeiffer : une substance bactéricide normalement contenue dans les leucocytes, et une substance préventive existant dans le sérum des animaux immunisés.
Ces deux substances sont RRRARE distinctes. Le sérum d’un animal vacciné, chauffé à 55°, perd ses propriétés bactéricides, mais conserve ses Hropriétés préventives qui ne disparaissent pas quand on soumet le liquide pendant une heure à une température de 70°. Isolément, chacune de ces substances n’agit que faiblement ; réunies, elles déterminent une exaltation du pouvoir bactéricide; mais ce sur quoi insiste Metchnikoff, c’est que la diffusion de cette substance bactéricide dans la lymphe péritonéale est un phénomène pathologique lié à la souffrance des leucocytes; ceux-ci la retiennent énergiquement en l’état de santé.
Ainsi compris, le phénomène de Pfeiffer n’est plus qu’un épisode intéressant de la lutte de l'organisme contre les bactéries, et ne saurait servir de base à une théorie générale de l’immunité.
Une expérience très suggestive de Bordet va nous montrer, une fois de plus, que les propriétés bactéricides d’un sérum sont sous la dépendance des sécrétions leucocytaires.
Bordet injecte du sang de lapin à des cobayes. Les globules rouges du lapin sont englobés par les leucocytes mononucléaires du cobaye qui les dissolvent.
En augmentant peu à peu la dose de sang injecté, il arrive à exalter le pouvoir globulicide des leucocytes à un tel point qu'ils laissent bientôt diffuser à l’extérieur leur diastase digestive; si bien que le sérum d’un cobaye ainsi traité a acquis des propriétés nouvelles : mélangé in vitro à du sang frais de lapin, il en dissout rapidement les globules rouges, ce qu’il ne faisait pas auparavant; et, comme il jouit de la même propriété in vivo, il est devenu toxique pour le lapin auquel on l’injecte.
La théorie cellulaire de l’immunité acquise rend compte bien plus simplement des faits observés.
« Lorsqu'un virus est introduit dans le corps, dit Roux, il pullule au lieu d’inoculation et y forme les substances qui attirent les leucocytes ; mais plus le virus est actif, plus les poisons qu’il prépare sont énergiques ; il arrive que les cellules qui ont pénétré dans ce foyer toxique sont paralysées dans leur action et sont incapables d'englober les microbes qui se répandent sans obstacle. Il y a même des virus très meurtriers, comme celui du choléra des poules, dont la toxine exerce sur
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les leucocytes une chimiotaxie négative et les écarte du foyer de culture. Aussi, n’y a-t-il jamais de phagocytose dans cette affection.
« Il n’en est pas de même chez l’animal vacciné; l’immunité lui a été conférée soit par l’inoculation d’un virus atténué, ‘soit par l’injection de doses ménagées de produits microbiens. Dans les deux cas, il a été soumis à l’action de substances solubles que fabriquent les microbes, il a donc pour elles une certaine accoutumance. Qnand nous lui donnerons un virus fort, ses phagocytes attirés au point d’inoculation et déjà accoutumés aux produits du microbe engloberont celui-ci avant qu'il ait eu le temps de préparer des doses notables de toxine. »
Si l’immunité naturelle [est due à la résistance des leucocytes aux poisons microbiens, nous pourrons envisager l'immunité artihcielle comme l’accoutumance des phagocytes à ces mêmes poisons.