SERVICE DE SURETE EN MARCHE
Le principe qui doit présider à l'organisation du service de sûreté en marche est le même que celui déjà indiqué pour l'organisation du service de sûreté de pied ferme. C'est-à-dire que, quelle que soit la force de la troupe principale, la troupe couvrante ou éclairante doit être portée assez en avant et occuper un front assez étendu, pour que la troupe couverte ou éclairée soit prévenue assez à temps des mouvements de l'ennemi pour pouvoir prendre ses dispositions de combat ou pour se mettre en mesure d'éviter le combat.
Pour déterminer avec précision cet éloignement et cette étendue de la troupe éclairante, il nous faut donc indiquer, au moins sommairement, les longueurs normales des colonnes les plus habituelles, leur manière de marcher, la durée moyenne de leur déploiement.
l® Longueur et marche des colonnes.
Il ne s'agit point ici de traiter la question générale des marches, ce qui dépasserait de beaucoup le but que je me propose. Je me bornerai à prendre les résultats donnés par le calcul et l'expérience, afin d'en déduire le dispositif normal à adopter pour l'organisation du service de sûreté.
Quel que soit mon désir de suivre, autant que possible, Tordonnance du 3 mai 1832, force m'est, pour le moment, de la laisser un peu de côté, car son titre XII se borne à poser quelques principes généraux pour l'organisation des marches, à donner quelques prescriptions de détail pour en assurer la régularité, mais on y chercherait vainement des résultats pratiques qui puissent nous être de quelque utilité pour la solution du problème que nous nous sommes posé.
Pour établir la longueur des colonnes de la cavalerie, nous prendrons pour base les principes du règlement sur les exercices; pour les autres armes, nous emprunterons les données mises à jour par les plus récents travaux sur la matière, notamment ceux de M. le général Lewal et de M. le capitaine Masson.
La cavalerie marchera en colonne avec distance, quand le terrain le permettra, mais le plus habituellement en colonne par quatre.
Dans l'ordre en colonne avec distance, l'espacé occupé par la troupe en colonne est égal au front que la troupe occupait en bataille, soit :
Pour un escadron 80 mètres.
Pour un régiment à quatre escadrons. . 236 —
Pour une brigade à deux régiments. . . 496 —
Pour une division à deux brigades. . . i,016 —
Dans l'ordre en colonne par quatre, l'espace occupé est :
Pour un escadron 91 mètres.
Pour un régiment 376 —
Pour une brigade 768 —
Pour une division 1,552 —
Selon tontes les probabilités, la cavalerie devant marcher rarement en corps plus considérable qu'une division, il est inutile de pousser pour elle nos calculs plus loin.
Si nous comparons les deux séries de chiffres précédents, nous remarquerons, d'abord, que si la colonne avec distance est égale au front, la colonne par quatre est, en nombres ronds, une fois et demie ce fronts Mais ce sont là des longueurs théoriques. L'expé-
60 JOURNAL DES SCifiN'CfiS MILITAIRES.
rience prouve que les colonnes s'allongent pendant la marche et que cet allongement augmente progressivement avec la longueur de la colonne et la durée de la marche. S'il peut et doit être peu sensible avec la colonne avec dislance, il peut, avec la colonne par quatre, varier du tiers aux deux tiers de la longueur théorique de la colonne, et en le comptant à la moitié nous ne commettrons pas de trop grosse erreur.
Dans ces conditions, la longueur de la colonne par quatre devient en chiffres ronds :
Pour un escadron 130 mètres.
Pour un régiment StK) —
Pour une brigade 1,150 —
Pour une division 2,330 —
D'où découle que le temps nécessaire pour la formation est, en admettant, ce qui est suffisamment exact, que la plus grande distance à parcourir par la dernière fraction pour arriver sur la ligne est sensiblement représentée par l'hypoténuse d'un triangle reclangle dont les deux autres côtés seraient, l'un le front de la troupe, l'autre la longueur de la colonne :
Pour un escadron, au pas, 1 minute et demie; au tro^, deux tiers de minute;
Pour un régiment, au i>as, 6 minutes; au trot, de 2 h 3 minutes;
Pour une brigade, au pas, 12 minutes; au trot, de 4 à 5 minutes;
Pour une division, au pas, 2o minutes; au trot, de 10 à 11 minutes.
Mais assurer à la troupe que nous voulons protéger le temps nécessaire à sa formation ne serait évidemment pas suffisant, car la troupe qui la menace peut également continuer à gagner du terrain; puis il y a l'artillerie. Cependant, nous avons là une base, et en portant la troupe éclairante à une distance déterminée par le double du temps nécessaire aux formations les plus longues à l'allure la plus lente, c'est-à-dire aux formations de la colonne par quatre à l'allure du pas, il est probable que nous assurerons à la troupe éclairée une protection suflisante.
Nous porterons donc à trois minutes en avant la troupe chargée de couvrir un escadron, à douze minutes celle couvrant un régiment, à vingt-quatre minutes celle couvrant une brigade, et à cinquante minutes celle couvrant une division; c'est-à-dire, en admettant les données du règlement du 5 mars 1872, à 300 mètres, 1,200 mètres, 2,400 mètres, S,000 mètres. En comparant ces chiffres à ceux que nous avons obtenus pour la longueur des colonnes, nous reconnaîtrons qu'ils en sont environ le double, et nous pourrons en déduire ce premier principe : Une troupe de cavalerie chargée d'assurer, en marche, la sûreté d'une colonne de même
SERYICS DE hK CAVALEHIE EN CAMPAUNK. 61
arme, doit être portée en avant h une distance double de la longueur de cette colonne.
Mais il ne suffit pas de déterminer Téloignement de la troupe éclairante; nous avons déjà dit qu'il fallait encore déterminer son étendue, son développement. Cette étendue doit être telle, que des partis ennemis ne puissent pas se glisser inaperçus entre cette troupe et la colonne, menacer trop brusquement les flancs de celle-ci ou assaillir à Timproviste les ailes lorsque la colonne aura pris sa formation de bataille.
Il n'y a pas de bonnes raisons, en thèse générale et en admettant, il est vrai, le cas le plus défavorable, pour ne pas assurer la sécurité de la colonne de la^nême manière sur chaque flanc que sur la tête, et nous en conclurons que les extrémités de la troupe éclairante doivent être portées, de chaque côté de la colonne, à une distance égale à celle qui sépare cette même troupe de la tête de la coleiftic. D'où nous déduirons ce deuxième principe : L'étendue de la .troupe éclairante doit être égale au double de la distance qui sépare cette troupe de la tête de la colonne ou à quatre fois la longueur de la colonne. En résumé, l'éloignement et l'étendue de la chaîne des éclaireurs seront : ^
Potir un escadron , . 300 et 600 mètres.
Pour un régiment 1,200 et 2,400 —
Pour une brigade. 2,400 et 4,800 ~
Pour une division 5,000 et 10,000 —
Mais ce n'est pas seulement la cavalerie que la cavalerie est appelée à éclairer; c'est encore, c'est surtout les colonnes d'infanterie, et nous devons aussi rechercher les règles qui doivent présider à ce service.
Si nous nous en rapportions au règlçrnept sur les manœuvres de l'infanterie, nous admettrions qu'une colonne en route ne doit jamais occuper, de la tête à la queue, plus d'espace qu'elle n'en occupe en bataille. Mais, dans la pratique, il n'en est point ainsi. L'allongement se produit tout autant, si ce n'est plus, que dans la cavalerie, et en le portant également à la moitié de la colonne nous serons sensiblement dans le vrai.
Dans ces conditions, et en admettant les données des écrivains militaires qui se sont plus spécialement occupés de cette question de îa longueur et de la marche des colonnes*, nous trouverions, en comptant le. bataillon à 800 hommes :
Pour un bataillon 480 mètres.
Pour un régiment 1,800 «^
Pour une brigade (6 bataillons) 3,060 —
Pour une division (12 bataillons) 6,120 —
6f lOURNÀL DES SCIENCES MILITAIRES.
 partir de la division, il faut faire entrer dans le calcul d'autres éléments, tels que Tartillerie, les voitures, les divers services accessoires, et nous arrivons pour le corps d'armée, tel qu'il est organisé en France, marchant sur une seule colonne, à une longueur de 20 à 25 kilomètres.
Mais ici Téloignement et l'étendue de la chaîne des éclairenrs n'ont pas besoin d'être accrus proportionnellement à la longueur des colonnes ; il suffit qu'ils augmentent progressivement avec ces colonnes; car, au moins k partir de la division, toute colonne détachera, en avant d'elle, une avant-garde suffisante pour parer aux premiers événements.
Si, donc, nous appliquons les principes précédemment établis au bataillon et même au régiment, en portant les éclaireurs chargés de les couvrir à deux fois la longueur de la colonne et en leur donnant une étendue égale à quatre fois cette longueur, pour une brigade nous pourrons déjà nous contenter d'une fois et demie la longueur de la colonne en éloignement et de deux fois cette distance, soit trois fois la longueur de la colonne, en étendue; pour une division, nous pourrons ramener l'éloignement à la profondeur de la ccdonne et l'étendue au double de cette profondeur; enfin, pour un corps d'armée, il suffira de donner à l'éloignement et à l'étendue la longueur même de la colonne.
En somme, et pour nous résumer en quelques chiffres, sinon absolus, du moins pouvant servir de base sufQsamment exacte, nous admettons que l'éloignement et l'étendue de la chaîne des éclaireurs seront respectivement ;
Pour un bataillon 1,000 et 3,000 mètres.
Pour un régiment 3,000 et 6,000 —
Pour une brigade. ..;.•. 4,500 et 9,000 —
Pour une division 6,000 et 12,000 —
Pour un corps d*armée, 20 kilomètres dans les deux sens.
2o Organisation du service de sûreté en marche.
La sûreté d'une troupe en marche, comme celle d'une troupe de pied ferme, est assurée par des détachements couvrant cette troupe.
De pied ferme, ces détachements comprennent les grand'gardes, les petits postes et les vedettes. En marche, ils deviennent les avantgardes, les troupes de flanc, les arrière- gardes; celles-ci se prolongent encore par de plus petits détachements et se terminent par dés éclaireurs et des flanqueurs.
Nous avons indiqué, dans les notions préliminaires, comment devaient se comporter les éclaireurs et les flanqueurs, comment devaient diriger leurs troupes les chefs de pointes d'avant-garde, de
flanqueurs et d'extrême arrière-garde. Nous avons recherchéj dans le précédent article, quels devaient être Téloignement et retendue des détachements chargés du service de sûreté par rapport à la troupe qu'ils protègent. 11 nous reste, maintenant, à déterminer le meilleur dispositif à donner à ces détachements pour assurer leur service.
Mais, encore une fois, ce n'est pas un cours d'art militaire que nous avons la prétention de rédiger, mais bien une simple méthode d'instruction. Le dispositif que nous indiquerons nous paraît devoir donner de bons résultats, mais il ne peut avoir rien d'absolu ; c'est un type dont nous croyons bon de se rapprocher, ce ne saurait être une prescription formelle, l'ordonnance sur ce point étant restée muette ou tout au moins peu explicite : car si elle s'occupe assez longuement des détachements chargés du service de sûreté de pied ferme, le seul article qu'elle consacre aux détachements chargés du service de sûreté en marche dit simplement : « L'avant-garde et l'arrière-garde sont ordinairement formées de troupes légères; leur force et leur composition se règlent d'après la nature du terrain et la position où l'on se trouve à l'égard de l'ennemi. Elles sont uniquement destinées à couvrir les mouvements du corps dont elles font partie et è arrêter l'ennemi jusqu'à ce que le général commandant ait eu le temps de faire ses dispositions. L'avant-garde ne tient pas toujours la tête de la colonne; dans une marche de flanc, elle est employée à s'emparer des positions propres à couvrir le mouvement qu'on exécute. »
En vérité, ce n'est peut-être pas assez ; il n'est pas toujours possible d*être fixé sur la nature du terrain et la position de l'ennemi avant de prendre ses dispositions; puis, ce terrain et cette position pouvant se modifier constamment, devra-t-on modifier de même ses dispositions ? Nous pensons qu'il est préférable, ou, tout au moins, qu'il peut être utile d'avoir un dispositif-type, que Ton prendra à priori, ou dont on cherchera à se rapprocher le plus possible. C'est ce dispositif que, faute de prescriptions réglementaires, nous allons rechercher.