LE VÉN. MONSEIGNEUR DE LAVAL
d'un évêque. Mgr de Pétrée se mit aussitôt à l'œuvre. Il ouvrit tout d'abord un grand séminaire (1663), où se formerait son clergé, et cinq ans plus tard, 1668, il fondait un petit séminaire, où la jeunesse viendrait s'instruire et se vouerait ensuite à la carrière pour laquelle elle se sentirait plus d'aptitudes, mais plus particulièrement à l'état ecclésiastique, but de cette fondation. Mais ce ne fut qu'en 1678 que le saint prélat pût réussir à ériger un bâtiment convenable pour y loger ses prêtres, ses ecclésiastiques et les élèves du petit séminaire. Celuici n'ouvrit même ses portes que le 9 octobre 1688.
En 1701 — le 25 novembre — le feu réduisit en cendres ce séminaire, fruit de tant de labeurs et de dépenses.
Quatre ans plus tard, un autre incendie sembla anéantir les plus chères espérances de l'évêque. Mais les citoyens vinrent à son secours, et lorsque Mgr de Laval retourna à Dieu, il eut la consolation de laisser un séminaire neuf qui, cette fois, devait durer bien longtemps. Il serait trop long de raconter les pénibles travaux de cet homme de Dieu, et surtout de les apprécier à leur juste valeur. Ce qui ressort de la vérité historique, c'est qu'il vida sa bourse et usa sa santé pour le bien de l'Eglise du Canada. Quelle que soit l'opinion que l'on entretienne sur certains de ses actes administratifs, il ^ est hors de doute que toutes ses œuvres, prises dans leur ensemble, lui furent inspirées par le désir de sanctifier les ouailles confiées à ses soins.
L'Église du Canada était encore dans l'enfance ; tout était à créer, à organiser, lorsque l'évêque de Pétrée vint au Canada. Il sut créer, il sut organiser, d'après desprocédés qui ne manquaient, ni de sagesse, ni d'habileté, ni de sincérité dans leur conception. Lorsque le prélat se démit des ses fonctions, en 1688, le Canada religieux avait fait des progrès étonnants. Les communautés
des Urstilines et des Hospitalières, fondées depuis cinquante ans, travaillaient avec fruit, chacune dans sa «phère propre, les premières, à donner à la société des jeunes filles instruites et imbues d'idées saines, les secondes, à soulager les misères de notre pauvre humanité
•souflfrante.
Le séminaire devait au prélat son existence pour de longues années à venir.
Les Récollets, appelés en 1670, à renouer la chaîne interrompue de leurs anciennes années d'apostolat (1615-29), remplissaient leur rôle de missionnaires.
Les Jésuites continuaient toujours à instruire la jeunesse dans leur collège fondé depuis plus de cinquante ans.
Mgr de Laval avait réussi à tout mettre sur un bon pied, et lorsque l'abbé de Saint- Vallier vint à Québec pour se rendre compte de visu de l'état de la colonie, il trouva l'organisation religieuse en si bonne voie, qu'il fit un aveu précieux à recueillir : ** Je m'estimerais heureux, dit-il, si je pouvais soutenir le bien que Mgr de Québec (Mgr de Laval) avait établi avec tant de bénédiction et tant de peine pendant trente années. "
Mgr de Laval disparut de la scène du monde le 6 mai 1708. Quoiqu'il eût, depuis plusieurs années déjà, abandonné les rênes du pouvoir à Mgr de Saint- Vallier, le noble et saint évêque n'avait jamais cessé de porter de l'intérêt aux affaires religieuses de la colonie, de sorte que sa vie fut utile aux autres jusqu'à la fin. Il mourut comme meurent les saints, doucement, la joie au cœur et sur la figure, n'ayant aucune préoccupation des choses extérieures. Sa grande réputation de sainteté n'a fait que s'accroître après sa mort, et l'on peut espérer, aujourd'hui, que bientôt son nom sera placé par l'Église en tête de la liste des saints du Canada.
Catherine de Saint- Augustin
Hospitalière
UI n'a entendu parler de la sœur hospitalière Catherine de Saint-Augustin, qui embauma la colonie de ses vertus pendant les vingt ans qu'elle y a vécu? Qui ne connaît quelques événements de cette vie si précieuse pour THôtel-Dieu de Québec, lieu de son dévouement aux pauvres malades ? Le Père Ragueneau, Jésuite, a rapporté dans un livre assez volumineux la vie si remarquable de cette religieuse, mais ce livre est rare, malheureusement. Essayons, à défaut de mieux, de donner un aperçu succinct de la vie et des vertus de cette sainte femjne, qui n'eut d'égale ici que la Mère Marie de l'Incarnation, par l'héroïsme de totites les vertus.
Catherine de Longpré naquit le 3 mai 1632, près de Cherbourg, en Basse-Normandie, du mariage de Jacques Simon, sieur de Longpré, et de Françoise de Launé- Jourdan. Ses parents étaient de bons chrétiens et ils élevèrent leur enfant dans les meilleures dispositions. Dès l'âge de trois ans et demi, Catherine se sentit attirée à Dieu par une force supérieure ; son suprême désir était la souflFrance, qu'elle regardait déjà comme le moyen le plus sûr de faire la volonté divine. Elle faisait sa pre-
Religieuse de l'Hdtel-Dieu de Québec, morte en odeur de sainteté le 8 mars 1668.
mière communion à huit ans. A douze ans, elle signa de son sang la donation qu'elle fit d'elle-même à la sainte Vierge. Le Saint-Esprit lui inspira, dès cette époque, l'idée de prononcer trois vœux: 1° Prendre la sainte Vierge pour sa mère, en lui jurant respect, obéissance et -amour; 2° ne jamais commettre de péché mortel; 3° vivre dans la continence durant toute sa vie."
A Page de douze ans et demi, Catherine entra chez les religieuses de Bayeux, avec l'idée bien arrêtée de n'en sortir que pour aller au Canada, car elle avait entendu parler des missions sauvages dirigées par les Jésuites, ainsi que de l' Hôtel-Dieu de Québec.
Deux ans plus tard, Catherine revêtait l'habit reli- ^eux. En 1648, elle fit profession, et partit aussitôt pour le Canada, en compagnie de deux autres religieuses hospitalières, Anne Leriche et Jeanne Thomas. La traversée fut longue et rendue pénible par suite d'une maladie pestilentielle, qui emporta plusieurs personnes et faillit enlever la jeune hospitalière. Elles arrivèrent •cependant saines et sauves, le 19 août 1648, et vinrent aussitôt occuper leurs cellules à l'Hôtel-Dieu, où elles -étaient impatiemment attendues.
" Nous jugeâmes, écrit la Mère Marie de Saint- IBonaventure, que c'était un précieux trésor pour cette maison ; son extérieur avait un charme le plus attirant •et le plus gagnant du monde ; il n'était pas possible de la voir et de ne la pas aimer. Son naturel était des plus accomplis que l'on eût pu souhaiter : prudente avec simplicité, clairvoyante sans curiosité, douce et débonnaire sans flatterie, invincible dans sa patience, infatigable en sa charité, aimable à tout le monde, sans attache à qui que ce soit, humble sans aucune bassesse de cœur, courageuse sans qu'il y eût rien d'altier en elle."
Ce témoignage d'une religieuse qui vécut pendant vingt ans à côté de la sœur Catherine de Saint- Augustin, et qui fut témoin de sa mort édifiante, est précieux à recueillir. Celui de Mgr de Laval ne Test pas moins. H écrivait un jour à la supérieure du monastère de Bayeux: ** Votre bonne Mère de Saint- Augjistin continue à son ordinaire dans la vertu, et Dieu se comporte envers elle en la façon accoutumée. Elle est dans des soufirances continuelles, et néanmoins à la voir, on n'en aurait pas le moindre soupçon, tant elle souffre de bonûe grâce ; j'espère qu'elle sera un jour un chefd'œuvre du Saint-Esprit, car en vérité tout est extraordinaire en elle."
La vie de Catherine de Saint-Augustin est une longue suite de merveilles. On n'y trouve que visions célestes, apparitions de personnages défunts, pressentiments des choses de l'avenir. L'ouvrage du Père Ragueneau est rempli de ces faits étonnants qui révèlent chez cette religieuse un mysticisme indiscutable. Nous n'entreprendrons pas de rapporter ces prodiges de sainteté qui n'en finiraient plus. Contentons-nous d'en glaner quelques-uns: ils sufliront à nous donner approximativement l'idée de ce que fut cette sainte du dixseptième siècle.
A l'âge de dix ans elle vit en songe un individu armé d'un coutelas, qui menaçait de la frapper. Elle prit la fuite jusque vers une tour où elle espérait pouvoir se cacher. Mais le malfaiteur la poursuivit et la frappa. Au même moment elle invoqua la sainte Vierge, et aussitôt lui apparut une religieuse, revêtue d'un surplis, qui la retira des mains de son agresseur. Le songe par lui-même n'a rien d'extraordinaire, mais ce qui est plus remarquable, c'est qu'elle reconnut plus tard cette religieuse au couvent de Bayeux ; elle fut même sa première supérieure.
En 1662, en récitant Matines en communauté, elle sentit à côté d'elle son ancien supérieur des hospitalières à Bayeux, et quoiqu'elle ne le vît pas, elle ne put douter de sa présence, à raison du langage qu'il lui tint, et de la conversation suivie qu'elle eut avec ce bon serviteur de Dieu. .
En 1663, Catherine de Saint-Augustin, alors qu'elle était en oraison devant le saint Sacrement, vit quatre démons aux quatre coins de la ville, qui secouaient la terre de manière à produire un grand ébranlement. En même temps, elle aperçut un jeune homme plein de majesté, laissant voir toute son autorité sur ces diables déchaînés et les arrêtant dans leur rage de vouloir anéantir Québec et ses environs. Quelques heures plus tard, on entendit dans tout le Canada un bruit terrible, semblable au bruit de la mer en furie ; des cris se faisaient entendre dans l'air, un mugissement sourd s'échappait des entrailles de la terre. Le sol trembla avec une telle violence que tout semblait vouloir crouler, maisons, égUses, etc. L'on sait que ces phénomènes étranges se produisirent de nouveau pendant six mois, à la grande consternation des habitants.
Nous lisons dans une lettre-circulaire, qui fut envoyée chez les hospitalières de France après la mort de Catherine de Saint-Augustin, un sommaire de la vie de cette religieuse, en vingt articles. Les suivants nous ont paru les plus en rapport avec l'idée que nous avons de la faire mieux connaître.
** Elle a eu très souvent connaissance de l'intérieur de diverses personnes, et présentes et absentes, et de l'état malheureux de plusieurs qui étaient en péché mortel, et des péchés en particulier très cachés, même par des co.nfessions sacrilèges, dont ayant donné avis à ceux à qui la charité l'obligeait de le déclarer, constamment oïl n'a jamais vu qu'elle s'y soit trompée.
" Souvent Dieu lui a fait connaître des choses futures et éloignées qui sont arrivées comme elles les avait prévues.
** Souvent de« saints du paradis, qui lui apparaissaient, Tont voulu engager à donner son consentement à de nouvelles souffrances, soit pour certains pécheurs endurcis, pour lesquels elle avait grand zèle, soit pour des âmes du purgatoire, soit pour obtenir de Dieu des faveurs qu'elle demandait. Jamais elle ne s'y est abandonnée que par l'ordre et la permission de ceux qui conduisaient son âme
** Quoiqu'elle eût de grandes connaissances et de grandes lumières, par des voies extraordinaires de révélations et apparitions fréquentes des saints du paradis et de Jésus-Christ même, toutefois jamais elle ne s'est conduite par ces voies-là. Les maximes de l'évangile, la raison et le mouvement de l'obéissance ont été tout son appui, et l'unique voie qu'elle a toujours suivie, et sur laquelle se sont appuyés ceux qui ont eu le soin de sa conduite."
Catherine de Saint- Augustin tomba malade vers la fin d'avril 1668, et mourut le 8 mai, à Tâge de 36 ans et 5 jours, "universellement regrettée," s'écrie l'annaliste de r Hôtel-Dieu. Toutes les sommités ecclésiastiques et religieuses furent unanimes à louer sa grande vertu. Plusieurs faits extraordinaires contribuèrent à répandre dans le pays sa réputation de sainteté. Madame d'Aillebout étant allée prier auprès du corps de la défunte, reçut du ciel la communication suivante: **0 ma chère fille, si tu voyais la beauté de son âme et combien le jugement qu'elle a reçu a été doux et favorable, et de quelle joie elle jouit, et les récompenses de ce qu'elle a souffert!"
Nous avons vu que le P. Ragueneau avait écrit la vie de Catherine de Saint- Augustin. Ce livre causa tîne vive
impression chez tous ceux qui lelirent. Il décida plusieurs vocations religieuses, entre autres celle d*un jeune Parisien qui, se promenant un jour sur les quais, acheta l'ouvrage en question. Après Tavoir lu, il se sentit inspiré de venir en Canada pour y travailler à T œuvre des missions. H entra chez les Jésuites, et quelques années plus tard, on vit ce jeune homme se dévouer à la conversion des sauvages avec un zèle des plus édifiants.
Un cultivateur de Dombourg (Portneuf) avait un enfant qui souflfirait depuis sa naissance d*un branlement de tête que les médecins n'avaient pu arrêter. Il fit une neuvaine en Thonneur de la religieuse, et le dernier jour son enfant fut guéri radicalement.
Une religieuse, de Caën, s'étant blessée à un genou, se vit bientôt dans l'impossibilité de marcher sans béquilles. Elle fit une première neuvaine sans résultat, puis une seconde, en ayant soin d'appliquer sur son genou malade un morceau du voile de Catherine. Le dernier jour, étant prosternée devant le saint Sacrement, elle sentit des douleurs anormales accompagnées d'un craquement qui la jeta dans une grande perplexité. Elle se jeta à genoux aussitôt et se trouva guérie. Le médecin constata aussitôt la guérison. Toute la communauté rendit grâces à Dieu de cette intervention miraculeuse de Catherine de Saint-Augustin.
Nous pourrions citer plusieurs exemples aussi frappants des faveurs spirituelles et corporelles obtenues durant les années qui suivirent la mort de la vertueuse hospitalière. En présence de tous ces faits merveilleux, la communauté demanda, en 1689, à Mgr de Saint- Vallier la permission d'exhumer ses restes, pour les placer dans un lieu plus accessible aux fidèles. On recueillit ses ossements, on les plaça dans une châsse que l'on déposa au pied d'une croix, dans l'oratoire dédié au calvaire.
En 1717, les religieuses firent préparer une nouvelle châsse plus riche encore que la première, et elles Tinstallèrent au même endroit, mais cette fois avec plus de solennité. C^était la veille de TExaltation de la sainte Croix. L^annaliste de T Hôtel-Dieu rapporte que la famille de Longpré était parente de saint Thomas de Cantorbéry : il y avait en effet des Becquet alliés aux de Longpré. On assure que partout où Ton possède des reliques de cette famille, l'on est préservé de Tincendie.
Lorsque le monastère des Ursulines devint la proie des flammes dans la nuit du 30 décembre 1650, les dames Ursulines acceptèrent des religieuses Hospitalières une hospitalité bien courtoise. C'est alors que la vénérable Marie de Tlncamation vit pour la première fois la Mère Catherine de Saint-Augustin. Quelques années plus tard, la Mère de Tlncamation écrivit à son fils en France au sujet de la mort de la vertueuse hospitalière : ** Notre-Seigneur lui a fait des faveurs très signalées, la visitant beaucoup ; surtout il lui a donné de grandes victoires sur les malins esprits, qui lui ont fait d'étranges guerres jusqu'à la mort. C'est à cette grande servante de Dieu que la révélation du tremblement de terre fut faite. Il y a bien des histoires que l'on tient secrètes pour quelque temps, et dont l'on dit qu'il y a assez de matière pour faire un juste volume. Ce sont des choses extraordinaires dont je ne dirai rien, mais je vous parlerai volontiers de ses vertus, dont je fais plus d'état que des miracles et des prodiges. Elle servait les pauvres avec une force et vigueur admirable. C'était la fille du monde la plus charitable aux malades, et pour sa charité elle était singulièrement aimée, de tout le monde, aussi bien que pour sa douceur, sa ferveur, sa patience, sa persévérance, ayant eu plus de huit ans la fièvre sans garder le lit, sans se plaindre, sans désister
de faire son obéissance, sans perdre ses exercices, soit de chœur, soit de ses offices, soit de communauté. Mon très cher fils, les vertus de cette trempe sont plus à estimer que les miracles. Et ce qui en est rexcellence, c'est que quand elle est morte, aucune de la commu- . nauté ne savait qu41 y eut jamais eu en elle rien d'extraordinaire, non pas même sa supérieure ; Monseigneur Tévêque seul le savait avec son directeur.