ADÈLE COULOMBE
supérieure, la sœur Coulombe y fit preuve d'un grand zèle à remplir ses devoirs d'hospitalière. Cette besogne est assez rude, puisqu'elle oblige desui^veiller les malades avec attention et de leur procurer ces petits soins qui provoquent souvent une certaine répugnance. Mais la soeur Coulombe semblait voler d'une maladie à l'autre, sans se préoccuper des dangers de l'infection, tant il est vrai que là où l'on aime, le travail ne fatigue pas, suivant la parole de saint Augustin. Cette charité de tous les instants jetait dans l'admiration tous ceux qui la voyaient à l'œuvre. Les Irlandais l'appelaient la sainte qui marche, thewalking Saint, C'est une sainte, disaient les protestants.
Ramenée à la maison-mère, la sœur Coulombe en fut nommée la première infirmière. C'était une besogne difl&cile, à cause des rapports avec les médecins, les étudiants et les personnes du dehors. Notre sœur s'acquitta de cet ofl&ce avec un tact parfait. Bonne pour les malades, elle se conduisit toujours avec douceur à l'égard des autres. Tout le monde était ravi de son obligeance et de sa modestie. Les médecins surtout ne pouvaient se lasser d'admirer cette jeune religieuse, si appliquée à faire suivre leurs traitements et si déUcate dans l'accomplissement de ses fonctions. ** Elle se jetterait à l'eau pour ses malades," disaient-ils d'un commun accord. Avec les étudiants, elle usait d'une grande réserve jointe à une grande fermeté. Si quelqu'un d'eux semblait s'écarter de ses devoirs religieux, elle trouvait moyen, à l'occasion, de lui donner un bon conseil. Voici ce qu'écrivait l'un d'eux, quelque temps après la mort de la sœur Coulombe: **Un jour, elle me prit à part et s'attacha à me faire sentir combien il était important pour moi d'apporter à mes études des sentiments sincèrement religieux pour bien réussir et pour être heureux.
Elle me prouva si bien que mes succès dans mes études et dans ma profession étaient étroitement liés avec la pratique franche et sincère de la religion et de la foi, * qu'elle fit sur mon esprit une impression ineffaçable.''
Au cours des années qui suivirent, la sœur Coulombe, accablée par le travail, se surmenant elle-même, vit sa santé dépérir. Bientôt, elle dut changer de besogne et accepter les soins des autres. Sa maladie fut assez longue, et elle eut tout le temps d'exercer les vertus de mortification et d'humilité, qui avaient marqué sa vie antérieure. Le 13 avril 1862, la malade tomba dans une sorte d'affaissement, prélude d'une mort prochaine. Elle expira dans la durée du même jour, en prononçant les noms de JÉSUS, Marie et Joseph. Tous ceux qui l'avaient connue^ furent unanimes à proclamer sa réputation de vertu.
Carmélite;
' arie-Louise-Hermine Frémont naquit à Québec, le 24 décembre 1851, du mariage du docteur Charles Frémont et de mademoiselle Panet,bien connus de la génération actuelle, qui garde le souvenir de leurs bons exemples, de leur charité, de leur piété, de leur dévouement à TÉglise et à ses pasteurs. C^est assez dire que ces parents si chrétiens surent élever leurs enfants avec un soin tout particulier, et que ceux-ci y correspondirent facilement.
Hermine fut d'abord mise en pension chez les religieuses de Jésus-Marie, à Saint-Joseph de Lévis. Elle y fit sa première communion, apportant à cette action solennelle toute T attention d'une âme privilégiée de Dieu. Après la mort de son père, en 1862, Hermine continua ses études chez les Ursulines, puis elle retourna à sa famille pour y compléter son éducation sous Pceil vigilant et perspicace de sa vertueuse mère.
Le Père Braun, qui a écrit la vie de la sœur Thérèse de Jésus, ne tarit pas en éloges sur le compte de cette enfant bénie : ** Hermine, dit-il, croissait tous les jours en piété ; souvent elle demandait qu'on lui parlât du bon Dieu, et elle écoutait avec le plus grand recueillement, surtout lorsqu'on lui parlait de Jésus, de sa
SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS Carmélite
bonté, de son amour pour les âmes. Jamais elle ne se lassait d'entendre parler de ce bien-aimé Sauveur... Bientôt elle ressentit un grand amour pour Notre- Seigneur Jésus-Christ, et un vif désir de le recevoir souvent dans la sainte communion. Sa douce figure était comme illuminée d'un rayon de beauté céleste, lorsqu'elle recevait son bien-aimé. Un jour, le prêtre qui Itd donnait la sainte communion et qui ne soupçonnait pas qui elle était, fut tellement frappé de cette expression d'innocence et de piété répandue sur tous ses traits, qu'il ne put s'empêcher de dire ensuite : ** Aujourd'hui, j'ai donné la sainte communion à une ange."
Hermine grandit ainsi dans le sanctuaire de la famille, consacrant tout son temps aux bonnes œuvres plutôt qu'aux réceptions mondaines et aux divertissements extérieurs. Se croyant appelée à vivre dans le monde, elle s'efforçait de rendre à sa mère les petits services du ménage. Pour elle, c'était un bonheur que de travailler à se rendre utile, tout en faisant la part large à la culture de toutes les vertus chrétiennes. Ses journées se passaient dans la prière et dans l'accomplissement de certains devoirs de charité ou d'amitié. Cependant elle n'eut point l'idée de suivre sa sœur Adine qui, dans l'intervalle, entra au monastère du Précieux-Sang, à Saint-Hyacinthe, pour s'y faire religieuse. Elle vint la voir, du moment qu'elle apprit sa maladie. Et, le mal s'aggravant, elle resta auprès d'elle durant tout l'hiver de 1870. La sœur Saint-Louis de Gonzague mourut quelque temps après, et Hermine recueillit avec son dernier soupir un héritage qui devait lui porter bonheur. C'était l'anneau des fiançailles de la religieuse avec le divin Epoux, anneau qu'elle ne cessa plus jamais de porter en souvenir de sa chère défunte.
Hermine était faible de santé, son médecin lui conseilla un voyage en Floride. Elle était à l'âge où il est
agréable de voir du nouveau. Mais, pour elle, qui allait se trouver au milieu d'étrangers, sans trop savoir si elle pourrait vaquer aussi librement à ses devoirs religieux, Tattrait était singulièrement diminué. D'un autre ' côté, en quittant Québec, elle fuyait le monde et ses plaisirs, les soirées, les bals et les divertissements particuliers à la saison d'hiver. C'est alors que, ballottée de toutes parts, elle réfléchit plus sérieusement qu'à l'ordinaire à sa vocation. Etait-elle véritablement appelée à la vie religieuse ? Pendant son séjour en Floride, elle ne cessa de prier pour connaître les vues de Dieu sur elle. Si bien que lorsqu'elle revint à Québec, elle répétait à qui voulait l'entendre : ** Oui, je serai carmélite et je mourrai carmélite."
C'est, vers ce temps4à, qu'elle prit le nom d'Hermine de JÉSUS, après avoir entendu un prédicateur du haut de la chaire raconter le dialogue de sainte Thérèse avec un enfant qu'elle avait rencontré dans son couvent. Lui ayant demandé son nom, celui-ci lui dit : Dites-moi d'abord le vôtre, et vous saurez le mien." Bien, reprit la sainte, je m'appelle Thérèse de Jésus." Alors l'enfant lui sourit: **Et moi, dit-il, je suis Jésus de Thérèse," puis il disparut au milieu d'un nuage brillant de clarté. Frappée par le récit de cette histoire, Hermincne voulut plus connaître d'autre nom que celui d'Hermine de JÉSUS, et comme gage de sa promesse, elle fit graver sur un anneau d'or les premières lettres des noms de Jésus et d'Hermine.
La vocation de cette admirable personne semblait se porter de plus en plus vers la vie religieuse, mais comme son dessein bien arrêté était de se faire carmélite, elle aurait voulu voir se fonder à Québec une communauté de cet ordre. Elle promit dans ce but de sacrifier tout son patrimoine et de s'adresser au
public pour parfaire son œuvre. Ayant vu son plan échouer à Québec, elle s'adressa à Montréal, où elle rencontra plus d'encouragement. Dès lors elle écrivit à la supérieure des carmélites de Reims, lui demandant d'envoyer au Canada un certain nombre de religieuses. On lui répondit que c'était impossible pour le moment, à cause de la pénurie des sujets. **Eh bien! s'écria Hermine de JÉSUS, si les carmélites ne peuvent pas venir au Canada, rien ne m'empêchera d'aller moi-même en France et de solliciter mon admission." S'en étant ouverte à la supérieure française, celle-ci ne voulut rien lui promettre avant d'en avoir conféré avec ses compagnes. Le chapitre assemblé, la Mère Prieure relut toutes les lettres de la jeune canadienne, et d'une commune voix son admission fut agréée. On lui donna le nom de Thérèse de Jésus, qu'Hermine désirait vivement et qu'elle ne cessa pas de porter. Sa vie, à partir de ce moment, fut celle d'une vraie religieuse. Il n'y avait plus pour elle qu'à attendre patiemment l'heure où elle pourrait quitter sa patrie et s'enfermer dans le cloître de Reims. A ce propos elle écrivait un jour :
** Je puis être plus utile et faire plus de bien à ma famille au Carmel que si je reste à Québec. A Québec, je puis rendre quelques services, procurer quelques consolations à ma famille, et encore pour combien de temps ? Au Carmel, je prierai, j 'offrirai ma vie, je m'immolerai à Dieu pour maman, pour mes frères et pour tous ceux que j'aime, et aussi j'attirerai sur eux les bénédictions du ciel. Ce ne seront plus des consolations terrestres que je leur procurerai ; mais je veux leur obtenir des grâces surnaturelles et célestes qui l'emportent sur tout ce qui est terrestre. Le bon Dieu bénira maman et mes frères, en voyant la pauvre petite Thérèse de Jésus, qui suppliera pour eux, qui acceptera toutes les pénitences^
et s'imposera toutes les mortifications pour que maman soit toujours heureuse, pour que mes frères évitent toujours le péché mortel, pour que mes oncles et mes tantes, mes cousins et mes cousines et tous les membres de ma famille restent toujours des enfants de Dieu. Ainsi j'aimerai ma famille d'un amour plus véritable et plus parfait que je ne Tai fait jusqu'à présent, et je lui serai beaucoup plus utile en vivant au Carmel que si je restais à Québec."
Le jour si ardemment désiré par Hermine de Jésus arriva enfin. Elle partit de Québec le 31 mai 1873 à bord du Scandinavian^ et arriva à Reims le 14 juin, après un court séjour à Londres et à Paris.
** Une carmélite est une âme liée à Jêsus-Christ en qualité d'épouse qu'il s'est choisie et tout appropriée, pour l'appliquer à rendre, par état, hommage à tous ses états passibles, pour être comme constituée à sa vie mortelle. Sa vocation est de perpétuer sur la terre la vie cachée du Verbe incamé, dans ses qualités de victime, d'adorateur et de médiateur. Jésus lui donne une grâce proportionnée à cette sublime vocation qui perpétue d'une manière admirable la divine Maternité de Marie. Cette auguste Vierge fut honorée au Carmel comme future mère de Dieu, longtemps avant sa naissance ; c'est pourquoi l'Ordre du Carmel ne reconnut point d'autre chef que Maioe; c'est son ordre, parce que la plénitude de la grâce d'une si éminente vocation ne pouvait être donnée à une autre qu'à Marie."
Ces lignes tirées des écrits d'une ancienne carmélite, morte, en 1735, au Carmel de Nantes, nous feront mieux connaître l'esprit de cet ordre d'élite, bien fait pour les âmes supérieures qui aiment la vie cachée, afin d'arriver au sommet delà perfection, tout en travaillant à sauver les âmes et à soutenir l'Église. En arrivant dans le monastère de Reims, la sœur Thérèse de Jésus trouva
chez les religieuses un accueil qui devait lui faire oublier quelque peu les ennuis d*un voyage fatiguant. Elle était attendue depuis si longtemps ! De son côté, quel bonheur de pouvoir se dire qu*enfin elle avait atteint le but suprême de sa vie, par son entrée dans un ordre que la Providence lui avait si manifestement désigné ! Le sœur Thérèse de Jésus n'eut pas de peine à se conformer aux règlements austères du Carmel. Son esprit de mortification T avait façonnée de longue main pour soutenir toutes les épreuves, à plus forte raison pour embrasser la croix du Sauveur.
Le 13 octobre 1873, elle prit Thabit de carmélite en présence de T Archevêque de Reims, frère de la supérieure, de plusieurs prêtres et de trois Jésuites. Elle écrivait à -sa mère quelques jours plus tard : ** Enfin le grand jour -est venu; enfin le Seigneur a fait éclater ses miséri- <:ordes ; enfin je ne suis plus une postulante, mais une novice carmélite ! Ah ! mère chérie, quel bonheur ! Et ■comment vous le décrire ? Ma plume n'en est pas capable, et mon cœur, trop plein, se refuse à dire tous ses sentiments de joie et de reconnaissance, à la vue d'un tel bienfait du bon Dieu. Quand je pense que c'est moi, la pauvre petite Hermine d'autrefois, si dissipée, qui par son peu de piété vous donnait de l'inquiétude, qui pensait si peu à aimer le bon Dieu, quand je pense que c'est la même créature qui est ici au Carmel, conduite par la main de la Providence, du Canada en France ; que je suis revêtue par la très sainte Vierge du même saint habit qu'elle a choisi pour sa famille privilégiée; que sainte Thérèse me reçoit pour sa fille; queNotre-Seigneur me veut pour son épouse et veut que je n'aime plus que lui ; que moi aussi je ne veux plus aimer autre chose que lui, ah ! quand je considère toute la conduite du bon Dieu sur mon âme, des larmes de reconnaissance coulent
de mes yeux et je m'écrie : Mon bon Jésus ! que vous avez été bon ! Et pourquoi tout cela? C'est pour que je vous aime ! Eh ! Tamour de mon cœur est-il donc quelque chose de grand bien pour que vous fassiez tant pour le gagner ? Ah ! c'en est fait ! je me donne tout à vous^ tout entière; et je n'aimerai plus que vous."
La sœur Thérèse de Jésus éprouva beaucoup de bonheur au monastère de Reims. Les lettres à sa mère . en font foi. Elle était l'ornement et la joie de cette institution bénie. Les religieuses n'avaient qu'une voix pour exalter son amour du silence, son affection pour les Mères, sa charité, son esprit de mortification, ses progrès^ dans l'humilité. On eût dit une vieille religieuse, accoutumée de longue date aux sévérités de la règle, d'humeur égale en face de ce qu'elle a de pénible comme d'agréable.
Au commencement de décembre, la sœur Thérèse se plaignit de douleurs qui, se continuant, l'amaigrirent en peu de jours. Cependant elle conservait sa gaieté et son activité au milieu de ses souffrances. Le mal s'accrut avec une telle rapidité, que le 22 du même mois, les religieuses comprirent qu'il était sans espoir. On s'empressa, de lui faire prononcer ses vœux. A quatre heures, elle s'endormit dans le Seigneur, moissonnée dans sa fleur d'innocence et de jeunesse.
Le pieux désir de la sœur Thérèse de Jésus a reçu son plein accomplissement. Depuis 1875, les Carmélites ont ouvert une maison à Montréal : et elle renferme présentement douze religieuses professes, deux novices, trois converses. Si ce résultat n'est pas dû tout entier à la carmélite canadienne, il est assez exact de dire qu'elle a conçu le projet, l'a mis en mouvement et lui a assuré son existence en lui consacrant tout son patrimoine.
VANT de faire connaître la physionomie de plusieurs enfants de nos sauvages du Canada, nous avons cru intéresser le lecteur en exposant à ses regards le résumé des efforts des premiers missionnaires et de plusieurs Français pour opérer Tceuvre de leur francisation ^ que Ton considérait alors comme un acheminement certain vers leur christianisation. Des historiens malavisés ont reproché aux Jésuites, et même à Mgr de Laval, d^avoir systématiquement repoussé toute idée dans ce sens. Or, nous verrons dans les pages qui suivent que ce fut précisément le contraire qui eut lieu. Les missionnaires jésuites, Tévêque de Québec, Champlain, Montmagny, les commis de la compagnie des Cent- Associés, des particuliers se dévouèrent d'un commun accord à Tœuvre de francisation^ et s41s ne réussirent pas dans la mesure qu'ils ambitionnaient, c'est que leur tâche était très ingrate, même impossible au point de vue humain. Ils eurent recours à d'autres moyens, qui furent assez fertiles en bons résultats, comme on pourra s'en assurer à la lecture des dix biographies que nous avons préparées et mises à la fin de ce volume.
Au début de la colonie, les Récollets et les Jésuites ne possédaient que très imparfaitement le langage des barbares qu'ils désiraient convertir au catholicisme. Malgré des études incessantes et des dispositions remar-
quables chez quelques-uns, les bons Pères mirent plusi^rs années à en apprendre certaines notions, faute d'interprètes pour les guider ; d'autres ne le purent jamais. C'est alors qu'ils résolurent d'envoyer en France de jeunes sauvages, afin de les faire instruire des vérités de la religion çt de leur apprendre en même temps la langue française. Ainsi formés, ils aideraient les missionnaires dans leurs catéchismes. Plusieurs petits Indiens prirent ainsi le chemin de France, où ils résidèrent dans le couvent des Récollets, à Angers, et chez les Jésuites de Rouen. Sur la liste assez bien fournie de ceux qui firent leur tour de France, figurent en première ligne un Montagnais du nom de Pastedechouan,etunHuron appelé Amant acha parles sauvages et Castor par les Français. Ce dernier a son histoire qui n'est pas dénuée d'intérêt. Sa vie est pleine d'aventures ; on aime à les connaître, parce qu'elles nous font mieux saisir le caractère inconstant du sauvage primitif, susceptible de recevoir les bonnes comme les mauvaises impressions, suivant le milieu où il se trouve.
Pastedechouan était encore enfant quand il quitta la cabane de ses parents à Tadoussac. C'était en 1617 > deux ans après l'arrivée des Récollets. Le Père d'Olbeau s'était chargé de son instruction religieuse, et dans le voyage qu'il entreprit cette année-là pour le bien de sa communauté, languissante faute de secours pécuniaires, il avait emmené son protégé au couvent delà Baumette, dans la ville d'Angers. Ce fut dans la paroisse de Saint- Maurille que Pastedechouan reçut le saint baptême, (1)
(1) Baptême d'un sauvage du pays de Canada, appelé la Nouvelle- France, du canton de la grande rivière Saint-Laurent, qui est la nation des Mango-Geriniony, qu'on appelle le Pastre-Chouen, qui signifie en français Passe-Rivière, lequel aurait été amené et instruit en la foy chrétienne par frère Jean Dolbeau, récollet delà Baumette, près cette ville d'Angers, et interrogé des principes de la foy par le sieur
suivant la mention qui en est faite an registre de Tétat
Pastedechouan, que les relations des Jésuites désignent toujours sous le nom de Pierre, avait appris le français durant son séjour en France, d'où il revint, en 1625, avec le Père Joseph de la Roche d'Aillon. A son arrivée, il fut rendu à sa famille, pour le forcer à apprendre de nouveau sa langue maternelle qu'il avait presque complètement oubliée. Tout le temps qu'il avait vécu au couvent de la Baumette, il se conduisit en bon chrétien, accomplissant à la lettre ses devoirs religieux ; mais au milieu des siens il contracta leurs mauvaises habitudes, sinon leurs vices. C'est l'histoire, à peu d'exception près, de tous les sauvages, qui délaissent facilement entraîner par les mauvais exemples et conseils des pervers. La fragilité semble être l'apanage de ces pauvres misérables, qui n'ont pas été formés à la vertu sur les genoux de leurs mères. Education vicieuse du premier âge, qui laisse des traces ineffaçables pour toute la vie !
Cependant les Jésuites eurent l'œil ouvert sur ce jeune homme, dont ils pouvaient tirer bon parti pour leur œuvre évangélique. Le Père le Jeune en particulier tenait à utiliser ses connaissances pour la rédaction d'un dictionnaire montagnais. La difficulté était de l'attirer au couvent de Notre-Dame-des- Anges, où il semblait n'aller qu'avec répugnance. Il préférait suivre Emery de Caën qui, pour l'attirer à soi, le comblait de
Garonde, grand archidiacre et chanoine théologal député pour ce faire par les sieurs doyen, chanoine et chapitre. Furent parain, haut et puissant seigneur messire Pierre de Rohan, gouverneur au pays et comté du Mayne ; maraine, haute et puissante et vertueuse dame Antpynette de Bretagne femme et épouse du dit sieur prince, lesquels ont nommé le dit sauvage, que le dit père Jean Dolbeau a assuré être le premier qui avait été baptisé de la dite nation, Pibrre An- TOYNB. — Pierre de Rohan était prince de Guéméné.
politesses, jusqu'à le faire manger à sa table. Bien des obstacles se dressaient entre le missionnaire anxieux de s'instruire et l'interprète si désiré. La Providence intervint pour le jeter dans les bras des Jésuites, sans qu'il leur en coûtât ni sollicitations ni promesses. Emery de Caën s'étant aperçu quePastedechouan était indigne de son amitié, le chassa du fort Saint-Louis. Ne sachant trop où donner la tête, le fripon courut oflRrir ses services à Duplessis-Bochart, lieutenant de de Caën. Celui-ci, qui le connaissait bien, lui fit un bon accueil, mais il lui créa tant de misères, qu'à la fin il l'engagea à aller demeurer chez les Jésuites, pour quelques mois au moins ; par ce moyen il rentrerait peut-être dans la bonne voie dont il s'était hélas ! beaucoup écarté. Sa femme, fille de Manitougache, surnommée la Nasse, l'avait même abandonné, à la suite de désagréments qu'elle en avait reçus.
Ainsi rebuté de tout le monde, Pierre- Antoine fat bien aise d'avoir recours aux Jésuites, qui ne demandaient pas mieux que de le recevoir dans leur couvent, pour sauver son âme d'abord, et puis en tirer parti dans leurs travaux de linguistique. Ils l'habillèrent à la française, avec des vêtements que le valet de Du Plessis lui procura, et désormais l'interprète serait l'hôte des Jésuites.
La connaissance des langues sauvages était plus difficile à acquérir à cette époque qu'aujourd'hui ; les missionnaires n'avaient à leur disposition ni grammaire ni glossaire. L'unique ressource reposait sur les truchements. Mais ceux-ci étaient de difficile abord. Marsolet, qui était versé dans la langue algonquine, refusait de communiquer sa science aux religieux, ayant juré, disaitil, ** qu'il ne donnerait rien du langage des sauvages à ** qui que ce fût." Pastedechouan devait se montrer
plus conciliant, et le Père le Jeune se mit aussitôt à l'étude, guidé par son nouveau précepteur.
** Ayant donc cette commodité, dit le Père, je me " mets à travailler sans cesse, je fais des conjugaisons, " déclinaisons, quelque petite syntaxe, un dictionnaire " avec une peine incroyable, car il me fallait quelquefois " demander vingt questions pour avoir la connaissance " d'un mot, tant mon maître peu duit à enseigner '' variait/'
Pierre-Antoine remplit ses fonctions pendant trois mois, du 15 novembre 1632 au 13 février 1633. Dans rintervalle il mit ordre aux aflFaires de sa conscience, quoiqu'il refusât toujours de s'approcher de la sainte table, alléguant pour raison qu'il n'avait jamais communié dans son pays, parce qu'il n'était jamais assez bien préparé. ** C'était bien diflFérenten France, disait-il, j'étais là mieux disposé qu'ici." L'approche du carême avec son cortège de pénitence parut l'eflFrayer. A tout instant il posait des questions aux Pères, comme les suivantes : ** A quel âge est-on obligé déjeuner ? Est-ce -qu'on ne doit pas manger de viande durant quarante jours ? " La peur du jeûne et de l'abstinence fut la cause de son départ du couvent de Notre-Dame-des-Anges.
Un beau matin, Pierre- Antoine disparut sans avertir personne, et il courut se joindre à un parti de chasseurs •conduit par son beau-père, la Nasse. L'expédition fut absolument infructueuse. C'est à peine si l'on pût tuer assez de caribous pour ne pas mourir de faim, durant les quinze jours de la vie des bois. Pierre faillit même y perdre la vie; en traversant une rivière, la glace se déroba sous ses pas, et il ne fat tiré de l'abîme qu'avec les plus ^andes difficultés.
De retour à Québec, le déserteur courut se réfugier ànouveau chez les Jésuites, où il était certain de trouver sa place au réfectoire et un bon gîte en tout temps. Il ne fit aucune allusion à son escapade, comme s41 eût fait Pacte le plus naturel du monde. Le Père le Jeune se garda bien de le réprimander ; au contraire, il Taccueillit à bras ouverts, et le réinstalla dans le couvent.
Revenu à de meilleurs sentiments, Pierre- Antoine reprit son cours de linguistique, et le Père le Jeune en profita pour terminer son dictionnaire. Le vendredisaint le sauvage voulut repartir pour la chasse. Le Père lui dit qu41 n'irait point avant de s'acquitter de son devoir pascal, mais qu'il aurait sa liberté, s'il satisfaisait au précepte de l'Église. La passion de la chasse, plutôt que la satisfaction d'un devoir à accomplir, le décida à se confesser et à communier le jour de Pâques. Le lendemain il quittait le couvent, donnant à entendre qu'il revendrait. Le malheureux n'en fit rien, car après avoir chassé avec la Nasse, il s'enfonça dans les bois pour aller rejoindre ses frères à Tadoussac.
Qu'advint-il de Pastedechouanparla suite ? Lesi?elations sont muettes sur son compte, et l'on ignore s'il persévéra dans la foi dans laquelle il n'était pas profondément ancré, comme on a pu s'en assurer à la lecture de ce qui précède. Le Père le Jeune ne cache pas sa pensée à son sujet : ** Pour moi, dit-il, j'estime qu'il a la ** foi, j'en ai de très grands indices : mais comme c'est ** une foi de crainte et de servitude, et que d'ailleurs, il ** est enchaîné par une infinité de mauvaises habitudes, ** il a de la peine de quitter la liberté blâmable des sau- ** vages,pour s'arrêter sous le joug de la loi de Dieu.
Jetons maintenant un regard sur la vie du jeune Huron mentionné au début de ce chapitre.
Le premier jour d'août 1626, le Père Charles Lalemant, alors supérieur de la mission du Canada, écrivant à son frère Jérôme, lui disait entre autres choses fort intéressantes : ** Voici un petit Huron qui s'en va vous ** voir ; il est passionné de voir la France. Il nous " affectionne grandement, et fait paraître un grand ** désir d'être instruit. Néanmoins le père et le capitaine ** veulent le revoir Tan prochain, nous assurant que s'il *• est content il nous le donnera pour quelques années. Il ** est fort important de le bien contenter ; car si une fois ** cet enfant est bien instruit, voilà une porte ouverte " pour entrer etx beaucoup de nations où il servirait '* grandement."
Cet enfant s'appelait Amantacha ; il était fils de Sarantes, demeurant à Teanaustayaé, village de la nation des Ours. Emery de Caën l'amena avec lui en France, et le conduisit d'abord chez son père à Rouen, puis à Paris. Le duc de Ventadour, alors vice-roi de la Nouvelle-France, le réclama pour le confier aux Jésuites, qui voulaient bien se charger de son éducation, car ils désiraient en faire un missionnaire laïc auprès de ses compatriotes. Du moins c'était le plan du Père Charles Lalemant, qui l'avait choisi à cause de la précocité de son intelligence et de ses excellentes dispositions naturelles.
Le baptême d'Amantacha, qui se fit à Rouen, fut un événement pour la métropole normande, bien qu'on y fût habitué, depuis soixante-quinze ans, à voir circuler dans les rues des Indiens d'Amérique, tant du Brésil que du Canada. Des matelots au service d' Emery de Caën avaient répandu le bruit que le jeune catéchumène était le fils du roi de la Nouvelle-France. C'en était assez pour exciter la curiosité publique. Aussi la cathédrale
rouennaise put à peine, ce jour-là, contenir la foule curieuse.
L'archevêque François du Harlay voulut présider lui-même à la cérémonie. Le néophyte fat tenu sur les fonts sacrés par le vice-roi de la province, Henri, duc de Longueville, et par la duchesse de Villars. Amantacha reçut en considération du roi le nom de Louis de Sainte- Foi. C'était dans le temps de Tavent. L'abbé Yéron, prédicateur de la station, fit une allusion touchante à cet acte solennel, qui avait attiré l'attention générale ; l'auditoire en fut électrisé, disent les mémoires de Tépoque. Cet orateur célèbre fit entrevoir dans cette conquête de l'Église les prémices de la conversion de tout un peuple et les plus consolantes espérances.
Louis de Sainte-Foi retourna en Canada, en 1628, mais il fut pris dans le golfe Saint-Laurent par les Anglais et renvoyé en France avec les Français qui avaient subi le même sort que lui. Il repassa de nouveau Tocéan en 1629 sur Tun des vaisseaux de l'amiral Kertk, qui le remit à Champlain. Etienne Brûlé se chargea de le ramener à ses parents, chez qui il séjourna jusqu'après le retour des missionnaires et de Champlain.
La Relation signale son passage à Québec, le 4 juillet 1633. ** Louis Amantacha, dit le Père, Huron qui a ** été baptisé en France, et instruit par nos Pères, et qui ** aurait fait merveille en son pays, s'il n'eut été pris des '* Anglais, se vint confesser et communier en notre petite ** chapelle. Il y avait deux jours qu'il était descendu à ** Québec, nous venant visiter dès le commencement de ** son arrivée, je l'invitai à penser un petit moment à sa '* conscience, il me promit qu'il le ferait, aussi n'y a-t-il ** pas manqué. "
Amantacha avait puisé chez les Jésuites une excellente éducation religieuse qui devait influer sur sa vie.
L'un des frères Kertk, peu ami des religieux, ne put s'empêcher, un jour, défaire la remarque qu'il leur était réservé de bien élever les enfants. Olivier le Tardif, interprète digne de foi, rapporta ces paroles au Père le Jeune pour les avoir entendues de la bouche même du capitaine huguenot. Ce témoignage désintéressé est d'autant plus précieux à recueillir, qu'à cette époque surtout, les Jésuites étaient en butte aux plus odieuses calomnies, non seulement en France, mais aussi à Québec où leurs ennemis avaient fait distribuer T Anticottoîiy infâme libelle d'un bout à l'autre.
Amantacha rendit, cette année-là, un grand service aux marchands français. Les sauvages avaient tué lâchement l'interprète Brûlé, le même qui, lors de la capitulation de Québec, en 1629, avait trahi sa nation pour vendre ses services aux Kertk. Champlain lui prédit alors qu'il finirait mal. En effet, sa conduite licencieuse au milieu des Hurons, ayant attiré sur sa tête la colère de Dieu et la vengeance de ces barbares, l'un d'eux l'assomma d'un coup de hache. Ce crime atroce dont l'auteur était encore inconnu en 1633, avait rendu les Hurons craintifs ; ils redoutaient Champlain et en général tous les Français. Lorsqu'ils descendirent pour la traite, ils n'osèrent se rendre à Québec, de peur qu'on ne leur fît un mauvais parti. Champlain crut que le meilleur moyen de changer leur résolution serait d'expédier Amantacha à leur rencontre, comme porteur d'une mission de paix et non de vengeance. La trahison de Brûlé méritait son châtiment, et Champlain ne voulait pas venger la mort d'un homme qui ne méritait plus d'être considéré comme un Français. En conséquence, Amantacha remonta le fleuve jusqu'au saut Saint-Louis, où ses compatriotes étaient déjà en négociation avec les Algonquins de l'île des Allumettes pour trafiquer leurs
pelleteries au rabais. L'émissaire de Champlain s'acquitta si bien de sa mission, que tous les Hurons descendus pour la traite, au nombre de sept cents, se hâtèrent de se rendre à Québec où ils arrivèrent le 27 juillet.
Deux jours plus tard, les Jésuites eurent un long entretien au fort Saint-Louis avec leur ancien élève au sujet des missions huronnes. Le Père de Brébeuf avait résolu d'entreprendre le voyage et d'y séjourner aussi longtemps qu'il plairait à ses supérieurs. Les Pères Daniel et Davost devaient l'accompagner. Amantacha leur dit que trois religieux pour tant de milliers d'âmes à convertir, c'était bien peu, néanmoins il leur donna à entendre qu'ils feraient beaucoup de bien, et il leur promit son entier concours dansjeur œuvre d'évangélisation.
Au bout de quelques jours Amantacha courut demander asile au couvent de No tre-Dame-des- Anges. Il voulait, avant de partir, mettre sa conscience en règle avec Dieu. Le Père le Jeune le prit à part et leut une dernière conversation avec lui, afin de sonder davantage ses dispositions. Voici l'opinion qui lui en resta: ** Je
* ne trouvai rien que de bon en lui, dit-il, c'est l'un des
* bons esprits que j'aie vu pamii ces peuples. V. R. me
* permettra, s'il lui plaît, de le recommander à ses prières
* et à celles de tous nos Pères et Frères de la province ;
* car, si une fois l'Esprit s'empare decette âme, ce sera un
* puissant secours pour ceux qui porteront les bonnes
* nouvelles de l'Evangile en ces contrées, et au con-
* traire, comme il a fréquenté les Anglais, s'il se porte
* au mal il gâtera tout : mais nous avons plus de sujet
* d'espérer le bien, que de craindre le mal."
Amantacha devait suivre les missionnaires dans son pays, mais il fut obligé de partir sans eux, car les Pères ne purent commencer la mission huronne que l'année
suivante. Il accompagna ses parents et ses compatriote3, une fois la traite terminée.
Au printemps de 1634, la guerre éclata entre les Hurons et les Iroquois. Ces derniers envahirent le territoire (Jçs Hurons, en tuèrent deux cents et firent plus de Sept cents prisonniers, au nombre desquels se trouvaient Amantacha et son père nommé Sarantes. Celui-ci put réussir à s*échapper; il se cacha dans la forêt où il demeura trente jours, souffrant de faim, de froid et de maladie. Il y serait mort de misère, si des sauvages de la nation Neutre ne Teussent rencontré dans sa retraite. Sarantes était dans un état pitoyable; il avait les jambes paralysées, et ses sauveurs furent obligés de le transporter à bras jusque dans leur village. 'A son retour à Teanaustayaé, il raconta aux Pères un fait bien extraordinaire, si tant est qu*il soit vrai. Dans son extrême détresse, comprenant qu41 n^avait plus rien à attendre du côté des humains, il adressa une fervente prière au Dieu de son fils Amantacha. ** Alors, dit-il, ** j*aperçus à mes côtés un pot de grès, comme j*en avais ^* vu à Québec, rempli d'une liqueur agréable. En même *' temps j'entendis une voix qui me disait : Sarantes, ** aie bon courage, tu ne mourras pas ; prends et bois ce ** qu'il y a dans ce vase, afin de te fortifier. Après en ^* avoir pris quelques gorgées, je me sentis merveilleuse- ^* ment soulagé. Peu de temps après,je trouvai accroché à ** une branche un petit sac de blé, qui me conserva la vie ^'jusqu'au moment où je fis la rencontre des sauvages ** de la nation Neutre."
Les missionnaires n'avaient pu réussir encore à convertir Sarantes. Amantacha pourtant désirait qu'il fût baptisé. Il ne lui ménageait pas ses bons conseils. Avant la guerre avec les Iroquois, il avait tenté un suprême effort pour le faire changer de vie. ** Mon père.
lui disait-il, puisque vous désirez être chrétien, et que vous voulez descendre aux Français, je vous supplie de prendre garde pourquoi vous désirez le baptême ; n'y mettez point les considérations humaines, faites-le pour honorer Dieu, et pour le salut de votre âme, et non pour Tattente de quelque bien, ou de quelque faveur des Français. Vous avez déjà assez de colliers de porcelaine ; j'en ai encore que je vous laisse. Tout esta vous, n'en recherchez pas davantage; nous avons assez de bien, si nous croyons en Dieu, et si nous lui obéissons. Quand vous serez là-bas, aux Français, n'allez point jouer de cabanes en cabanes, n'allez point par les maisons des Français, faire l'importun ou le caïman ; visitez souvent monsieur de Champlain, et ne vous éloignez que fort peu des Pères." Tels étaient les conseils que le fils donnait à son père. Sarantes était joueur et avare, voilà pourquoi Amantacha insistait toujours, pour que les Jésuites attendissent qu'il montrât des dispositions à se corriger, avant de lui conférer le sacrement de baptême.
Au mois de septembre 1636, Amantacha manifesta au Père de Brébeuf le désir de descendre à Québec pour s'y perfectionner dans ses études religieuses. Le Père approuva ce projet, d'autant plus que des petits Hurons devaient se rendre au séminaire de Notre-Dame-des- Anges, pour s'y instruire dans la foi et se faire chrétiens. Mais, des embarras étant survenus, Amantacha résolut dépasser l'hiver avec les missionnaires, qui s'étaient fixés au milieu de sa tribu. Ce fut pour son bien : il reprit le chemin du confessionnal qu'il avait quelque peu négligé. A Noël il servait d'interprète pour les catéchismes et les instructions des Pères. Plusieurs traductions écrites du huron en français furent d'un grand secours aux religieux, qui étaient loin d'être familiers avec le langage de
leurs ouailles. *'Bref, dit Técrivain de la Relation, il ** témoigne que véritablement il a la crainte de Dieu/' En eflFet le jeune apôtre, quoique oublieux parfois des leçons qu*il avait reçues dans son adolescence, donnait des marques évidentes de sa foi. Son apostolat volontaire semblait s'exercer surtout auprès des membres de sa famille. Un jour, c'était en septembre 1635, il vint visiter Tun des missionnaires, et il lui demanda la faveur de l'accompagner jusqu'à la bourgade, où demeuraient ses parents, afin de les instruire et de les convertir. Il voulait, en accomplissant cette œuvre de charité, se montrer reconnaissant envers Dieu, qui lui avait conservé la vie, lorsqu'il était prisonnier au milieu des Iroquois. Ces barbares s'étaient contentés de lui couper un doigt, avant de lui donner sa liberté. Les Pères, qui étaient anxieux d'opérer la conversion de cette famille considérable, obtempérèrent de grand cœur au vœu si légitime de leur enfant d'adoption, ils l'emmenèrent à Teanaustayaé où résidaient Sarantes et les siens. Il fallut commencer par leur inculquer la connaissance des premiers mystères de la religion. Amantacha leur fut d'un grand secours à cette besogne ardue. Les sauvages se montrèrent attentifs aux leçons, et pi^êts à accepter les commandements de Dieu plutôt que les préceptes de l'Église. Sarantes disait que, pour lui, il serait plus diflScile d'être deux ou trois jours sans manger, que de se soumettre à toutes les lois divines et humaines. Cependant, les missionnaires les astreignirent à l'abstinence du vendredi et du samedi. Malgré toutes les bonnes dispositions des parents d'Amantacha, les Pères ne jugèrent pas le temps opportun de les baptiser. Sarantes devait mourir avant d'avoir obtenu cet immense bienfait. Sa fin fut bien triste, comme l'atteste le Père le Mercier ,Jdans une lettre du 21 juin 1637, adressée au
Père le Jeune : ** Un jour, dit-il, que Sarantes se trouva ** lui seul en sa cabane avec une sienne petite fille, il Ten- ** voya chercher d'une certaine racine qu'ils appellent ** Ondachienroay qui est un poison puissant ; cet enfant y ** alla fort innocemment, croyant que son père avait •* dessein de faire quelque médecine, car il avait témoigné ** quelque petite indisposition ; elle lui en apporte, mais ** non à son gré, elle y retourne pour la seconde fois ; il ** en mange son saoul, une grosse fièvre le saisit, et Tem- *^ porte en peu de temps/'
Sarantes s'était suicidé. On attribua sa mort au chagrin qu'il avait conçu de la disparition presque mystérieuse de son fils. Durant la semaine sainte de l'année
1635, Amantacha était allé chez les missionnaires pour leur dire adieu et en même temps remplir son devoir pascal, avant de partir en guerre contre les Iroquois, sous le commandement de l'un de ses oncles. A l'époque de la mort de Sarantes, c'est-à-dire vers la fin d'août
1636, Amantacha n'avait pas encore reparu, et ses parents n'en avaient reçu aucune nouvelle. Au mois de mai suivant, sa mère, qui jusque-là avait cru que son fils était mort, s'imagina qu'il était retenu prisonnier chez les Agniers ; elle prétendait même connaître le nom de celui qui l'avait adopté comme son enfant. ** Si cela est, ** dit la Relation, nous avons quelque espérance que ** Dieu nous le rendra par quelque voie que ce soit. Je ** sais bien que s'il demeure en cette captivité, ce ne sera ** pas faute d'avoir, ici et en France, des personnes qui ** importunent le ciel de vœux et de ferventes prières ** pour sa délivrance."
La petite fille de Sarantes mourut quelque temps après la mort de son pauvre père. ** C'était un esprit fort ** joli et docile à merveille," écrit la Relation,
Quant à Amantacha ou Louis de Sainte-Foi, on n'en entendit plus jamais parler. A Y^it-il trouvé la mort durant la campagne qu41 avait entreprise avec son oncle, ou vécut-il captif au milieu des Agniers, comme le croyait sa mère, rien ne nous le dit. En tout cas, il nous est agréable de penser qu'il mourut chrétiennement, comme il avait vécu.
La sollicitude dont Champlain entourait les sauvages de tout âge, était partagée non seulement par les Jésuites, mais encore par les Français les plus marquants. Les Montagnais avaient fini par se familiariser avec ridée de placer leurs enfants dans les familles des habitants de Québec ; ils en tiraient bon parti pour euxmêmes, en s'attirant la confiance du gouverneur et des commis. La domesticité devint ainsi le lot d'un bon nombre d'entre eux. La veuve de Louis Hébert, mariée en secondes noces à Guillaume Hubou, avait à son service une petite fille, pour sa nourriture et son entretien. Olivier le Tardif s'était chargé d'une autre enfant qu'il avait placée chez Hubou comme pensionnaire. Les Jésuites en avaient également pris plusieurs dont ils payaient la pension à la veuve Hébert. Celle-ci surveillait leur éducation. Elles étaient vêtues à la mode française ; et se plaisaient beaucoup à leur nouveau régime de vie. Pour rien au monde elles eussent consenti à retourner dans leurs familles, mais elle ne mirent pas d'objection à passer en France, quand les Jésuites résolurent de les y envoyer. Les Hospitalières de Dieppe en demandaient avec instance. Ces bonnes religieuses entretenaient déjà (1635) l'espoir de fonder une communauté de leur ordre dans la Nouvelle-France. Ayant quelques petites sauvag-esses dans leur couvent, elles pourraient apprendre la langue huronne ou montagnaise avant de venir à Québec. C'eût été, pour elles, une grande consolation en
même temps qu'un immense pas de fait, pour l'avancement de Tœuvre qu'elles méditaient dans le silence du cloître.
Si, d'un côté, certains parents cédaient volontiers leur progéniture, il y en avait d'autres qtii, avant de les livrer, posaient leurs conditions, dont l'une consistait à ne pas les envoyer en France. Le Père le Jeune mentionne à ce propos une jeune fille, que son père avait donnée aux Jésuites pour deux ans, pourvu qu'elle restât» au pays. C'est d'elle dont parle ce religieux quand il écrit : ** s'il nous était permis d'en envoyer une qui doit ** rester en la maison dont j'ai parlé, que je consolerais 'Mes personnes qui l'auraient! Cette enfant n'a rien " de sauvage que le teint et la covileur; sa douceur, sa " docilité, sa modestie, son obéissance la ferait passer " pour une petite Française bien née et bien capable '* d'instruction. "
François de Ré, ou Monsieur Gand, comme on l'appelait de son temps, avait pris les sauvages en grande amitié. Sa position de commissaire-général de la Compagnie de la Nouvelle-France, le mettait plus à portée d'être utile à ces pauvres déshérités de la nature. Non seulement il les comblait de faveurs, mais il s'occupait aussi de leurs âmes, en aidant les Jésuites dans leur apostolat sacré. Gand était, à cet égard, l'émule de Champlain, dont le dévouement aux sauvages ne se démentit jamais. Une preuve, entre plusieurs, est le don qu'il fit aux Jésuites de sa terre de Sillery, pour l'établissement d'une résidence. Ce modèle des employés avait aussi ses petits protégés, qu'il faisait nourrir à ses frais par la veuve Hébert. En 1635, il envoyait un de ces enfants à M. des Noyers, secrétaire d'État à Paris, pour qu'il lui fit donner une bonne éducation. L'année suivante, Du Plessis-Bochart emmena en France quatre
fillettes, dont une iroquoise, que lui avait donnée le capitaine Makheabichtichiou. La duchesse d'Aiguillon se chargea de son instruction, et la jeune fille, qui fut baptisée sous le nom d'Anne-Thérèse, manifesta un désir extraordinaire de s'instruire. Elle ne se lassait jamais d'entendre parler de Dieu par les carmélites du faubourg Saint-Jacques, à Paris, chez qui elle était installée. La Relation de 1640 fait de grands éloges de sa modestie, de sa délicatesse de conscience, de sa charité et de sa patience dans la maladie. Anne-Thérèse mourut dans ce couvent, en odeur de vertus. " Cette âme qui a pris " naissance au milieu de la barbarie, écrit le Père Vi- ** mont, s'en alla voir celui qu'elle n'a connu que bien ** tard, mais avec beaucoup d'ardeur et d'amour."
La Relation de 1637 mentionne la mort d'un sauvage à la Rochelle, le 23 septembre de l'année précédente.
En 1638, un sauvage de l'île deMiscou, fils de louanchou, bien connu des Français, passa en France. Lors d'une réception qu'il eut chez le roi, il déposa aux pieds du trône une couronne en porcelaine, ou wampum, comme gage de la fidélité de ses compatriotes à la couronne de France. Louis XIII et la reine lui firent voir le dauphin encore au maillot ; et après lui avoir donné d'autres marques d'amitié, Leurs Majestés lui offrirent en cadeau six habits superbes, où l'on n'apercevait que toile d'or, velours, satin, parure de soie écarlate.
A son retour à Québec, ce jeune sauvage alla trouver M. de Montmagny, alors gouverneur, auquel il remit les présents royaux. M. de Montmagny en fit lui-même la " distribution. Les heureux du jour furent le vieil louanchou, son fils, son petit-fils, et. trois autres sauvages chrétiens.
Le fils du chef de Miscou raconta les merveilles dont il avait été témoin durant son séjour dans la grande
capitale. Entre autres choses qui avaient surtout frappé sa curiosité, il cita le Saint-Christophe de Notre- Dame qui Taurait effrayé à première vue, les carosses, qu'il appelait des cabanes roulantes tirées par des orignaux, les suisses de la maison royale. C'est le même qui, après son entrevue avec le roij dismt à un Jésuite : ** Retournons dans mon pays, j'ai tout vu puisque j'ai ** vu le roi. " Et ayant terminé le récit de son voyage en présence de ses compatriotes ébahis, le fils d'Iouanchou resta tout un jour sans parler, pensant à tout ce qu'il avait vu d'extraordinaire à Paris.
L'histoire signale encore le passage de plusieurs Indiens dans les grandes villes de France. Presque toutes les nations du Canada y envoyèrent des représentants, depuis l'esquimau du Labrador jusqu'à la tribu la plus recula de l'ouest américain. Ce va et vient dura bien un siècle, et il cessa lorsque nos ancêtres se virent en possession, chez eux, d'écoles et de maîtres capables de donner l'instruction aux sauvages, devenus plus faciles à apprivoiser, du moment que les pères et mères comprirent que les Français voulaient leur bien à tous.
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