‹ Serviteurs et servantes de Dieu en Canada: quarante biographiesChapitre 42 sur 51 · LE GRAND CAPITAINE SOURIQUOIS · texte numérisé non relu

LE GRAND CAPITAINE SOURIQUOIS

E PÈRE BIARD, qui a le plus écrit sur les sauvages de TAcadie, nous apprend que les Souriquois ou Micmacs entre autres, se faisaient facilement baptiser. Membertou, le grand sagamo des Micmacs du temps que Champlain et Lescarbot vivaient à Port Ro^'al, fit exception, car, dit-il, ** il était chrétien de cœur; et ne désirait rien tant que de pouvoir être bien instruit pour instruire les autres/* Lescarbot avait jeté les premières semences de vérité dans le cœur de rillustre,chef. Les conférences qu*il donnait tous les dimanches, avant Parrivée des missionnaires, et auxquelles les sauvages assistaient à côté des Français, furent le commencement de son instruction religieuse. Membertou comprenait un peu le français. Toute la famille du vieux sagamo assistait aux leçons de catéchisme avec un recueillement et un esprit de foi édifiants. Peu à peu la lumière se fit dans les âmes de ces enfants des bois, et quand luit le jour, où le prêtre devait verser sur leur front Teau régénératrice, ils étaient parfaitement éclairés sur nos mystères.

La cérémonie du baptême de Membertou et de sa famille avait été fixée au 24 juin 1610, fête de saint Jean-Baptiste. Les néophytes, au nombre de vingt et un, vinrent prendre leur place dans la cabane de bois, qui servait de chapelle. Chacun, suivant Texpression de

Le^arbot, ** fit reconnaissance de toute sa vie, confessa ses péchés et renonça au diable qu^il avait servi jusqUelà.'* L^eau sainte ayant coulé sur les têtes, le missionnaire Jessé de Fléché entonna le Te Deum^ et le canon du fort fit résonner les échos de la forêt en signe de réjouissance. Membertou fut appelé Henri, du nom du roi de France Henri IV, que Ton croyait encore vivant. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, Membertou donna des preuves de sa piété et de sa foi profonde. Il porta une croix sur sa poitrine, il assistait régulièrement aux ofiices religieux. Son exemple fut bientôt suivi par une centaine de ses congénères. Si ce vertueux sagàmo eut vécu plus longtemps, il eût certainement converti toute sa nation, car il prêchait de parole et d'exemple. Au témoignage de Lescarbot, il semblait même disposé à vouloir implanter Tétendard du Christ par la force des armes sur toutes les plages acadiennes.

Au commencement de 1611, Membertou alors âgé de plus de cent ans— il avait connu Jacques Cartier lors de son passage à la Baie des Chaleurs en 1534 — ^tomba malade de dyssenterie. Biencourt Tenvoya chercher à la baie Sainte-Marie, où il demeurait d'ordinaire, et le logea dans la cabane du Père Massé, à Port Royal. Louis Hébert lui donna ses soins, mais au bout de quelques jours. Ton s'aperçut que le mal s'aggravait et que la mort était proche. Le Père Massé le confessa et lui donna Textrême-onction. Ainsi muni des sacrements de l'Eglise, Membertou fit approcher de son lit tous les membres de sa famille, et dans une exhortation aussi touchante que solennelle, il leur recommanda de rester fermes dans la foi catholique, afin de pouvoir mourir contents comme lui, et de se montrer pleins de déférence pour M. de Poùtrincourt, **son frère." Après les avoir tous bénis au nom de la très sainte Trinité, il expira doucement le 18 septembre.

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La mort de cet illustre sagamo contrista fort les Jésuites, qui raimaient sincèrement. Membertou leur disait souvant : ** Hâtez-vous d^apprendre ma langue; quand vous la saurez, vous m'instruirez mieux, et alors je deviendrai missionnaire comme vous, et ensemble nous convertirons tout le pays/* Le Père Biard, dans sa i?e/at/oi2, dit que les ** sauvages n*ont pas mémoire d'avoir eu jamais un plus grand sagamo, ni plus autorisé."

Ses funérailles furent très solennelles. Tous les Français de Port-Royal se firent un devoir d'être présents. Les sauvages entouraient le cercueil en pleurant. De la cabane mortuaire le convoi se rendit à la chapelle, les missionnaires en tête, pendant que le canon du fort faisait entendre sa voix majestueuse. L'oflSce divin terminé, le corps fut reconduit, avec la même pompe, jusqu'au cimetière pour y reposer à l'ombre de la croix.

" Membertou, dit Charlevoix, n'avait rien de barbare que l'extérieur et la fierté... H était brave et habile guerrier... D s'était donné sur toute sa nation une autorité que nul autre ne s'était donnée avant lui."

Le fondateur de Québec assure que, de son temps, Membertou avait la renommée d'être **le plus méchant et traître qui fût entre ceux de sa nation." Cependant sa conduite valait mieux que sa réputation, puisque Champlain lui-même déclare que, pendant le long séjour qu'il fit à Port-Royal, Membertou se comporta toujours comme un bon sauvage.

Lorsque les Français vinrent se fixer à Port-Royal, en 1605, Membertou ne tarda pas à venir du fond de la baie Sainte-Marie, saluer ces étrangers dont il avait appris l'arrivée dès l'année précédente. Membertou était un vieillard. Lescarbot dit à deux reprises qu'il dépassait alors sa centième année, bien qu'il ne parût

pas avoir plus de cinquante ans, et qu'il n'eût pas un seul cheveu blanc. Membertou prétendait avoir connu Jacques Cartier; il était déjà marié à cette époque.

Quoi qu'il en soit, Membertou était le chef d'une nombreuse famille, et il avait sur toute la nation souriquoise une autorité considérable, qui n'avait fait que: s'accroître avec le temps." ** Il était unhommed'esprit," dit encore Charlevoix. Joignons à cette qualité la ruse ordinaire aux sauvages et le calcul dans la conduite et les sentiments sans déloyauté toutefois ni aucun manque de sincérité, et nous aurons reconnu le caractère de ce grand chef ou capitaine. Fin, rasé, loyal, et généreux : tel fut Membertou.

Durant les cinq années qu'il vécut dans le voisinage des Français, jamais son caractère ne se démentit. Toujours calme et réservé, il ne connut aucune de cespetites perfidies propres aux sauvages, et qui laissaient apercevoir chez eux un vice de caractère, dû au défaut d'éducation et à la défiance les uns des autres. Membertou se montra toujours l'ami fidèle et dévoué des Français, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Toujours prêt à rendre service, il s'engagea, aprèsqu'ils eurent décidé d'abandonner Port-Roy al, à prendre soin des constructions et à relever le courage des deux compagnons deChamplain qui avaient consenti à rester gardiens du fort, pour y tenir debout le drapeau de la. vieille France.

Poutrincourt avait pris le vieux chef en grande amitié. Pas une fête dans l'enceinte de Port-Royal, sans qu'il eût sa place à table au milieu des compagnons de V ordre de Bon Temps, dont Lescàrbot était l'âme. Ces repas étaient suivis de harangues et de danses à la mode des Indiens dans leurs tabagies. ** Membertou, dit Lescàrbot, après la danse, haranguait avec une telle

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