INTRODUCTION XV
fortune. D'autres viendront, qui feront aussi fructifier la bonne semence, et tout en travaillant au salut du prochain et à Téducation des intelligences, trouveront moyen de se sanctifier. Nous les proposons tous comme modèles à la génération présente, bien qu'aucun d'eux n'ait encore été jugé digne d'être placé sur nos autels. Quoi qu'il en soit, nous pouvons trouver chez tous assez de bons exemples pour en tirer de l'édification et quelque profit spirituel. Les vies les plus utiles ne sont pas toujours les plus extraordinaires ; souvent sont-elles les plus imitables.
, E Découvreur du Canada est une de ces belles et
nobles figures de marin dont la Bretagne
s'enorgueillit à juste titre. Saint-Malo a
donné le jour à des hommes remarquables
par leur génie, par leur science et par leur
patriotisme: Duguay-Trouin, Lamennais,
Chateaubriand sont des noms illustres et que Tunivers
entier connaît. Jacques Cartier était aussi un Malouin^
et un Malouin des plus distingués.
Sans être ce qu'on appelle un saint, le Découvreur du Canada brillait entre tous ses compatriotes par le courage qui lui fait braver les mers, à quatre reprises^ pour la gloire de Dieu et de sa patrie. François 1er, qui Ta choisi au milieu de la foule pour aller au Canada, vante son dévouement, sa diligence et son expérience. Et, pour le récompenser, il lui décerne le titre de capitaine général de l'expédition, titre qui ne s'accordait que rarement à cette époque. Comme marin, Cartier reçut donc de son souverain la plus haute marque de confiance qu'il pouvait espérer. L'on peut dire aussi qu'il n'a été
surpassé en courage que par le noble Colomb, le plus grand et le plus héroïque des navigateurs, parce qu'il a eu le mérite d'avoir conquis un monde nouveau à la civilisation, à travers les épreuves et les persécutions de toute nature, d'avoir mené une vie si pure que l'univers catholique, aujourd'hui que la lumière resplendit sur ses œuvres, le verrait avec bonheur couronné par l'Église, et mis au nombre des saints. Jacques Cartier, il est vrai, n'a pas pratiqué à un aussi haut degré les vertus qui font les héros de la religion apportée sur la terre par le Fils de Dieu. Il n'a pas inscrit sur les cartes géographiques un pays aussi vaste que le continent auquel, par une singulière anomalie, le florentin Vespucci a donné son nom, et que le pieux Colomb avait désigné sous l'appellation de Terre delà sainte Croix. Le Canada suffit à l'ambition du navigateur malouin : il suffit aussi à sa gloire.
Les biographes de Cartier sont unanimes à reconnaître en lui le courage que nous venons de signaler ; tous sont pénétrés de respect pour sa mémoire. ** Aucun navigateur de son temps, si rapproché de celui de Colomb, écrit Garneau, n'avait encore osé pénétrer dans le cœur même du nouveau monde, et y braver la perfidie et la cruauté d'une foule de nations barbares. En s'aventurant dans le climat rigoureux du Canada, où, durant six mois de l'année, la terre est couverte de neiges et les communications fluviales interrompues; en hivernant deux fois au milieu de peuplades sauvages, dont il pouvait avoir tout à craindre, il a donné une nouvelle preuve de l'intrépidité des marins de cette époque."
Citons maintenant l'opinion de Léon Guérin, auteur de la France maritime : ** On ne peut se défendre, dit-il, de faire remarquer avec quelle prudence, quel tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage,
Cartier, que deux flambeaux éclairent sur sa route, Deux phares lumineux : le génie et la foi.
Routbier,
Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un observateur puissant, un maître accompli dans Part de se préparer les voies au milieu des populations inconnues. Que Ton compare de près cette conduite avec celle des Cortez et des Pizarre, et Ton verra que, la question d'humanité même laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est l'avantage."
Mais de toutes les qualités que les écrivains attribuent à l'illustre navigateur malouin, celle qui augmente ses titres à notre admiration et rendra son nom immortel, c'est son attachement à la religion catholique romaine, attachement dont il a donné de nombreuses preuves à toutes les époques connues de sa carrière. C'est au nom de Jésus-Christ qu'il prend possession de ses découvertes, en plantant des croix dans les lieux où les sauvages vivaient stationi^aires : croix à Gaspé, croix à Hochelaga, croix à Stadaconé. Il apprend aux enfants des bois à se prosterner devant cet emblème de notre rédemption, dont ils subissent le mystérieux ascendant, quoiqu'ils en ignorent la signification. Ne pourrait-on pas le proclamer le héraut de la croix, ce précurseur des missionnaires qui viendront, trois quarts de siècle plus tard, évangéliser les hordes barbares encore plongées dans les épaisses ténèbres de l'infidélité ?
Que dire des vertus de foi et de charité du Découvreur ? Ce qu'il fit pour le souverain souffrant de la bourgade d'Hochelagaet pour ses compagnons malades du scorbut, en témoignent assez hautement. Impuissant à se faire comprendre du chef malade, il s'adresse à Dieu, il l'invoque de tout son cœur en faveur de tous les
JÀCQQEâ CARTIER 5
pauvres infirmes, borgnes et boiteux qui sont venus à lui, comme autrefois les paralytiques couraient au-devant de Notre-Seigneur pour toucher le bord de sa robe. Cartier leur lit le commencement de Tévangile de saint Jean, puis il fait sur eux le signe de la croix, et il termine cette pieuse cérémonie, digne d'un missionnaire, parla lecture de la Passion. N'est-elle pas touchante cette scène admirable ?
Ce trait de piété extérieure n'est pas unique dans la vie du Découvreur. Ses marins tombent tour à tour malades du scorbut ; en quelques jours vingt-cinq sont enlevés par ce fléau redoutable. Presque tous en sont atteints. Voyant que la mort menace de le laisser seul sur cette terre inhospitalière, il va porter à quelque distance de ses navires une image de Notre-Dame de Rocamadour ; il Tinstalle dans le cœur d'un arbre. De ses vaisseaux il se rend en procession, jusqu'au pied de l'arbre, et il y fait célébrer la messe, afin d'apaiser le courroux du ciel. Et lui-même il s'engage par vœu de faire le pèlerinage de Rocamadour, si Dieu lui accorde la grâce de revoir sa patrie. Quoi de plus naïf et de plus touchant que cette démonstration religieuse en pleine forêt, en pays barbare ?
La piété de Cartier était aussi éclairée que sincère. Les indigènes de Stadaconé, alléchés par l'appât de la nouveauté et poussés par leur penchant enfantin à l'imitation, lui demandent le baptême, comme ils auraient mendié une arquebuse. Mû par une sage inspiration, Cartier ne veut pas consentir à un acte qui eût été un abus du sacrement. H leur fait comprendre qu'à un prochain voyage, il apportera avec lui le saint chrême qui lui manque pour baptiser.
Nous pourrions multiplier les exemples pour prouver jusqu'à l'évidence combien furent grandes la foi et la
charité de Cartier, et que sa carrière, comme simple citoyen, n*a été qu*une longue suite d'actes de dévouement à ses compatriotes. Il leur prodigue le secours de ses lumières dans leurs disputes ; il assiste, comme parrain, au baptême d'un grand nombre ; il travaille, de concert avec eux, à mettre fin à des fléaux dont il fut peut-être une des victimes. Le seul fait d'avoir amené avec lui en Canada deux aumôniers, atteste sa foi profonde envers la religion et sa charité pour ses marins. Il tient à ce que chacun remplisse ses devoirs de chrétien et de catholique, et il fait célébrer la messe sur nos plages aussi souvent que possible.
Le zèle apostolique de ce héros d'un autre âge ne pouvait recevoir un plus bel éloge que celui de l'abbé Paillon.
** Aux yeux de la religion catholique, de laquelle il a si bien mérité, Jacques Cartier est l'un des hommes qui l'ont servi le plus utilement, en frayant le premier aux hommes apostoliques le chemin de ces terres auparavant inconnues. Le zèle de François 1er pour la conversion de ces pays barbares était digne d'être secondé par un homme aussi intrépide, aussi constant, aussi prudent et surtout aussi religieux que le fut Jacques Cartier. Si ce navigateur pénétra le premier dans ces régions lointaines, s'il affronta avec tant de résolution la furie des flots, s'il brava la cruauté et la perfidie de tant de peuplades au milieu desquelles il passa deux hivers, s'il souffrit tant de privations, et endura avec tant de confiance les rigueurs d'un froid si persévérant et si cruel, c'est qu'il trouva dans sa foi vive et ardente, cette magnanimité de courage, cette force d'âme, cette sainte audace qui font les héros chrétiens, comme le démontrent les traits de la religion qu'on a rapportés de lui, et qui ont fait paraître au-déhors le véritable esprit qui l'animait."
Pour terminer, disons que Cartier ne perdit jamais r occasion de faire briller sa foi. Et si nous avons proposé cette vertu, qui sauve les nations aussi bien que les individus, comme la plus digne d'être admirée dans le Découvreur du Canada, c'est qu'en réalité, son nom n'aurait pas conquis, sans elle, l'éclat et le prestige qui rayonnent au front des hommes vraiment grands.
SAMUEL CHAMPLAIN fondateur de Québec
UE dire qui n'ait pas été déjà répété de ce grand Français qui, le premier, sut comprendre ridée colonisatrice et la faire mûrir sur nos plages, sans autre appoint que son travail, sa bonne volonté et son espérance en Dieu ? Fonder une ville, coloniser un pays au milieu de peuplades sauvages, c'était tme entreprise périlleuse, mais vouloir et fonder et coloniser sans être muni des ressources les plus ordinaires, c'était presque tenter la Providence. Cependant l'illustre enfant de la Saintonge ne défaillit pas à la tâche, plus confiant dans son étoile que ne l'avaient été Cartier et Roberval, dont l'œuvre de colonisation fut nulle en résultats.
Champlain naquit vers 1570, à une époque bien tourmentée de l'histoire de France. La Ligue allait bientôt se former pour battre en brèche les tenants du calvinisme. Ce fut une lutte terrible d'où les catholiques sortirent victorieux. Champlain fit ses meilleures armes dans les rangs des Ligueurs, et ce fut à cette occasion qu'il laissa apercevoir combien il était convaincu de la beauté et de la vérité de sa religion. Sa vie ne fut plus ensuite qu'un long dévouement à la foi de ses ancêtres, et ses écrits ne respirent autre chose qu'un amour constant pour Dieu et ses ministres. Ecoutons-le au
début d'un code du bon marinier, petit ouvrage très bien fait pour le temps, retracer les devoirs propres au marin catholique :
**Sur toute chose être homme de Dieu, craignant Dieu ; ne permettre en son vaisseau que son saint Nom soit blasphémé, de peur que sa divine Majesté ne le châtie, pour se voir souvent dans les périls; être soigneux soir et matin de faire faire les prières avant toute chose, et si le navigateur peut avoir le moyen, je lui conseille de mener avec lui un homme d'Eglise ou Religieux habile et capable, pour faire des exhortations de temps en temps aux soldats et mariniers, afin de les tenir toujours en la crainte de Dieu, comme aussi les assister et confesser en leurs maladies, ou autrement les consoler durant les périls qui se rencontrent dans les hasards de la mer."
Telle est Pentrée en matière de ce code que Samuel Champlain nous a légué à la suite de ses autres œuvres vraiment remarquables. On reconnaît de prime abord dans ces lignes si profondément chrétiennes, l'empreinte de l'homme de bien, du catholique convaincu : c'est le langage du marin animé du meilleur esprit.
Tous ses travaux, quels qu'ils soient, portent la marque de ce génie religieux, qui fut le modèle des plus grandes vertus. Que de fois il dit et redit que son but en colonisant le Canada est de propager la foi parmi les sauvages. Il le dit et le répète à son roi, à ses amis, à tous ceux qui veulent l'entendre. C'est Champlain qui a écrit cette phrase souvent citée à sa louange et à sa gloire :
** La prise des forteresses, ni le gain des batailles, ni la conquête des pays, ne sont rien en comparaison ni au prix de celles qui se préparent des couronnes au ciel, si ce n'est contre les infidèles, où la guerre est non seulement nécessaire, mais juste et sainte, en ce qu'il y va du
salut de la chrétienté, de la gloire de Dieu, et de la défense de la foi : et ces travaux sont de soi louables et très recommandables, outre le commandement de Dieu, qui dit que la conversion dun inûdèle vaut mieux que la conquête d^un royaume ^
Imbu de cette idée qui semble avoir gouverné son existence tout entière, Champlain travailla donc sérieusement à la conversion des barbares qu'il rencontra sur son chemin. Les premiers qui s'offrent à lui sur la plage de Tadoussac, lui rendent compte de leurs croyances superstitieuses : ** Il y a un Dieu, disent-ils, un Fils, une Mère et un Soleil. Dieu est le plus grand des quatre : le Fils et le Soleil sont bons, mais la Mère ne vaut rien." Champlain leur montre un Dieu unique, bon, sacrifiant son Fils pour sauver Tunivers ; ce Fils vient sur la terre, y guérit les malades, ressuscite les morts, chasse les démons, illumine les aveugles. Il leur apprend Texistence d'une Trinité *^en laquelle il n'y a point de plus tôt ni d'après. " C'est ainsi que par ses explications des choses divines, Champlain se fait l'évangélisateur des hordes sauvages, tout émerveillées d'entendre un pareil langage dans la bouche de cet étranger.
Bientôt l'ascendant du fondateur de Québec fut tel, que les sauvages ne juraient plus que par lui, et n'entreprenaient aucune action, si peu importante qu'elle fût,, sans le consulter. Pas de guerre sans son concours, pas de commerce de fourrures sans son agrément. Champlain est l'intermédiaire obligé de toutes leurs négociations. Aussi la vie de ce grand Français au milieu d'eux fut-elle admirable par le dévouement et par les bons exemples. Quinze ans après sa mort, les Hurons racontaient encore au PèreJérômeLalemantjusqu'à quel point il était vertueux. Le bon Père, de passage chez les Aren-^ daronons, recueillit leur témoignage à son sujet, et sa. relation de 1640 nous l'a transmis religieusement.
** C'est, dit-il, où feu monsieur de Champlain s'arrêta plus longtemps au voyage qu'il fit ici haut, il y a environ 22 ans, et où sa réputation vit encore dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent même après tant d'années plusieurs belles vertus qu'ils admiraient en lui, et particulièrement sa chasteté et continence. Plût à Dieu que tous les Français, qui les premiers sont venus en ces contrées, lui eussent été semblables ! "
Champlain, comme on voit, se montra l'apôtre de Dieu, à l'égal des missionnaires qu'il avait amenéS de France. Les Récollets et les Jésuites ne vinrent en Canada que parce qu'il avait réussi à persuader la Cour que toute colonisation serait impossible sans leur concours. Il fallait conserver les Français dans la foi de leurs ancêtres et répandre la connaissance du vrai Dieu au sein des tribus indiennes.
Champlain fut aussi le fidèle serviteur de son roi,car c'était un patriote dans toute l'acception du mot. Bien souvent il dut ramener dans les sentiers du devoir, des Français qui faiblirent devant les menaces ou la crainte des Anglais. Un exemple entre plusieurs . Lorsque les frères Kertk s'emparèrent de Québec, en 1629, Etienne Brûlé et Nicolas Marsolet passèrent à l'ennemi, sans aucune raison justifiable. Champlain les prit à part et il leur fit une verte semonce :
** On vous montrera au doigt, dit-il, en quelque lieu que vous soyez, disant : Voilà ceux qui ont trahi leur roi et vendu leur patrie. Vaudrait mieux pour vous mourir que de vivre de la façon au monde, car quelque chose qui arrive, vous aurez toujours un ver qui vous rongera la conscience."
Charlevoix fait ainsi son éloge : ** Ce qu'on admire le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les grands dangers, un courage à l'épreuve des contre-temps les plus imprévus, un zèle ardent
et désintéressé pour la patrie,un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, et plus attentif aux intérêts de ses amis qu'aux sien? propres, etun grand fond d'honneur et de probité
** Mais ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c'est que dans sa conduite, comme dans ses écrits, il parut toujours un homme véritablement chrétien, zélé pour le service de Dieu, plein de candeur et de religion. Il avait accoutumé de dire ce qu'on lit dans ses Mémoi-^ res: ** Que le salut d'une seule âme valait mieux que la conquête d'un empire, et que les rois ne doivent songer A, étendre leur domination dans les pays où règne l'idolâtrie, que pour les soumettre à Jésus-Christ. " Il parlait ainsi surtout pour fermer la bouche de ceux qui, prévenus mal à propos contre le Canada, demandaient de quelle utilité serait à la France d'y faire un établissement.""
Le témoignage des historiens modernes n'est pas moins élogieux que celui dos anciens. Écoutons Gameau :
** Doué d'un jugement droit et pénétrant, d'un génie pratique, Champlain pouvait concevoir et suivre sans jamais s'en écarter, un plan étendu et compliqué. Trente ans d'efforts pour établir le Canada prouvent sa persévérance et la fermeté de son caractère. Il conserva la possession. d'immenses contrées à la France, à l'aide des missionnaires et par le moyen d'alliances contractées à propos avec les. indigènes... Sa mort fut un grand malheur pour les Hurons, qu'il aurait peut-être arrachés à la destruction qui vint fondre sur eux bientôt après."
L'abbé Faillon croit que **$on attachement sincère à la religion catholique et son zèle pour la répandre lui ont. acquis des titres immortels à la reconnaissance des Canadiens et à celle de la France, sa patrie,"
. Nqus pourrions multiplier ces témoignages, dont l'unanimité en fait d'éloges ne se dément pas. Toujours^
on vante son courage, son grand sens, sa pénétration, la droiture de ses vues, sa fermeté, sa véracité comme historien, sa loyauté, sa grandeur d*âme, et, par dessus tout, son patriotisme éclairé et sa foi vive et pratique.
La vie de Champlain peut servir d*exemple et de leçon à tous les catholiques, quelque haut placés qu'ils soient dans les rangs de la société. Champlain sut toujours mener une vie édifiante à travers les nombreux tracas qui l'obsédèrent, au milieu des épreuves et des contradictions. Qui pourrait en avoir de plus terribles que les siennes ? Suivons-le pas à pas dans ses voyages d'outre-mer, dans ses courses de découvreur et d'explorateur, lisons chaque page de cette vie mouvementée, consacrée au bien des autres, et l'on verra s'il est doux de monter à un pareil Calvaire.
Au moment de sa mort, Champlain éprouva la douce satisfaction de voir sa colonie et sa ville en pleine prospérité. Lui, plus que tout autre, avait contribué à cet heureux résultat. Les familles qu'il avait réussi à grouper sur le rocher de Québec et dans ses alentours, vivaient heureuses, à l'abri du besoin et bien pourvues sous le rapport spirituel. L'esprit chrétien florissait dans ces maisonnettes où déjà une génération canadienne française grandissait. ** Quel amour n'avait-il pas pour les familles d'ici, écrivait le Père Le Jeune, en 1636, disant qu'il les fallait secourir puissamment pour le bien du pays, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait, si Dieu lui donnait la santé. ' '
Le 25 décembre 1635, Samuel Champlain prenait " une nouvelle naissance au ciel." " Sa mort a été remplie de bénédiction," disent les Relations des Jésuites. ** Il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété «i grands, qu'il nous étonna tous. Que ses yeux jetèrent
de larmes! Que ses aflfections pour le service de Dieu s'échauffèrent! Il ne fut pas surpris dans les comptes qu'il devait rendre à Dieu.'* Quand il s'aperçut que la maladie allait devenir fatale, il se sentit pressé intérieurement de faire une confession générale qui plongeât une dernière fois dans le Sang rédempteur sa vie tout entière, depuis ses premières années jusqu'aux dernières, afin qu'il n'y eût plus une tache sur le cristal de son âme. Le Père Charles Lalemant lui administra les derniers sacrements, qu'il reçut avec la plus grande ferveur et à l'édification de tous.
En terminant, nous répéterons avec M. l'abbé Casgrain ces belles paroles : ** Lorsqu'à son lit de mort Champlain promena un dernier regard d'adieu sur le <:ercle de vaillants hommes qu'il avait formés, qu'il appelait ses enfants, et qui le regardaient comme leur père, il dut avoir foi dans l'avenir de son œuvre. Car il leur léguait le plus sûr gage d'immortalité : la sève vigoureuse de mœurs austères, la pratique de toutes les vertus <:hrétiennes qu'il leur avait constamment enseignée de paroles et d'exemples."
4HAMPLAIN avait épousé, le 30 décembre l 1610, Hélène Boullé, fille dé Nicolas Boullé,. ^ secrétaire de la Chambre du roi. La famille Boullé était calviniste, et partant coreligionnaire de Pierre du Guast, sieur de Monts, qui avait poussé Champlain à contracter ce mariage disproportionné d'âge et de fortune. La jeune fille n'avait pas encore atteint sa douzième année, tandis que Chanjplain comptait quarante ans sonnés. Hélène Boullé apportait six mille livres dans sa corbeille de noces, et le futur mari ne faisait que lui assurer la jouissance de tous les biens qu'il posséderait à sa mort. En vertu des conventions matrimoniales, les parties contractantes n'eurent la liberté de vivre ensemble qu'au bout de deux ans, en attendant la nubilité de la jeune demoiselle. Ce fut après ce laps de temps, que madame Champlain entra dans le giron de l'Eglise catholique, malgré les contradictions qu'elle dut subir du côté de sa famille. Il est assez plausible de croire que ce fut grâce aux instances de Champlain que s'opéra cette heureuse conversion. Un autre retour au catholicisme non moins remarquable fut celui d'Eustache Boullé,. frère d'Hélène, qui, après plusieurs années de séjour à- Québec, rentra en France et se fit religieux minime.
Ce ne ftit que dix ans après son mariage que Champlain eut la consolation de pouvoir emmener sa chère épouse en Canada. L'on conçoit aisément qu'il eût été cruel d'exiger de cette enfant, élevée dans un milieu comme Paris, de venir plus tôt à Québec, bourg presque désert, dépourvu de tout amusement. Même en 1620, son voyage était peut-être prématuré. La société de Québec ne comptait encore que quatre ou cinq personnes du sexe, n'ayant aucunes prétentions aristocratiques, et s'occupant plutôt de l'éducation de leurs enfants que des plaisirs du monde.
Avant que de quitter Paris, Hélène Boullé avait dû comprendre qu'elle serait exposée aux ennuis de l'isolement. Si elle n'en avait pas calculé la somme d'inconvénients, jamais elle n'eût montré autant de résignation à son sort. Le
Autographe d'Hélène Boullé cOUragC qu'cllc déploya
en entreprenant la traversée de l'océan, ne faiblit pas devan tles ennuis de la vie solitaire, à côté d'artisans et d'ouvriers. Mais l'affection pour son mari suppléait à tout, et l'on peut ajouter que les consolations de la religion lui aidèrent puissamment à rompre la* monotonie de son existence en Canada.
L'histoire rapporte que madame Champlain, devenue l'hôte de la modeste habitation de la basse-ville, consacrait beaucoup de son temps à l'étude de la langue algonquine, et s'occupait aussi de catéchiser les petits sauvages. C'est par là qu'elle sut s'attirer l'affection de ces barbares. La mode du temps voulait que toute personne de qualité portât à sa ceinture un petit miroir de toilette. Les naturels étaient émerveillés de voir se reproduire exactement leurs traits derrière cette glace
polie, et ils disaient dans leur naïveté enfantine : " Une ^* femme aussi jolie, qtai guérit nos maladies, et qui nous "•*aime jusqu'à porter notre image près de son cœur, ^* doit être plus qu'une créature humaine." Aussi lui vouaient-ils une espèce de culte, à défaut de la divinité «uprême dont ils n'avaient qu'une idée bien imparfaite.
Madame Champlain vécut respectée des Français de l'habitation et des autres. On ne sait pas au juste quelle fut la nature de ses rapports avec les familles installées à Québec. Il est peu probable qu'elle gardât une réserve complète à l'égard de la famille Hébert, comme semble le croire l'abbé Faillon. Toute distinguée qu'elle fût par le rang et la position de son époux, elle dut avoir quelque liaison avec la femme de Couillard, qui était à peu près de son âge. Pourquoi eût-elle consenti à vivre seule, durant les absences répétées de Champlain, au lieu de chercher des distractions légitimes dans le commerce journalier avec des personnes aussi respectables que Marie RoUet, Marguerite Lesage, Françoise Langlois et Marguerite Langlois ?
Après avoir séjourné à Québec pendant quatre ans, madame Champlain retourna dans sa famille, à Paris, rue Saint-Germain l'Auxerrois. Les Chroniques de r Ordre des UrsuHnes donnent pour raison de ce départ l'ennui qu'elle avait éprouvé. Nul doute que les priva^» tions, la peur des Iroquois, qui étaient déjà la terreur de la colonie, l'engagèrent à rentrer dans son pays natal. Elle n'oublia pas toutefois le Canada ; elle lui porta même beaucoup d'intérêt, lorsqu'elle devint religieuse à Meaux, où nous la retrouvons vingt-cinq ans plus tard.
Les Chroniques des UrsuHnes racontent ainsi la première phase de sa vie : ** On la maria devant sa ** sœur ainée, et même avant qu'elle eût atteint l'âge ** de douze ans, pour ménager son avantage, qui s'oifrit
* en la personne de M. de Champlain, gentilhomme d^
* mérite, capitaine de la marine et lieutenant pour le roi
* en la Nouvelle-France, où il avait déjà conduit et
* introduit les ouvriers évangéliques... Elle fit fort ' généreusement ses adieux ; puis elle quitta Paris et
* Tancienne France pour la nouvelle. Tan 1620. Elle
* s'embarqua avec son mari et traversa seize cents lieues
* de mer, avec toutes les incommodités d'une longue et
* fâcheuse navigation.
** Les sauvages à son arrivée la voulaient adorer
* comme une divinité, n'ayant jamais rien vu de si beau.
* Ils admiraient son visage et ses habits, mais par-dessus
* tout un miroir qu'elle portait à son côté, ne pouvant
* comprendre comment toutes choses étaient, ce leur
* semblait, renfermées dans cette glace, et qu'ils se trou-
* vassent tous pendus à la ceinture de cette dame. Elle
* ne fut pas longtemps sans entendre et parler passable-
* ment la langue barbare des sauvages, et tout aussitôt
* elle apprit à prier Dieu à leurs femmes et à leurs
* enfants.
** Enfin elle coula quatre années dans cette manière
* de vie, au plus beau de son âge, dans un lieu pire
* qu'une prison et dans la privation d'une quantité de
* choses nécessaires à la vie. En efi*et la disette des
* vivres et d'autres fortes raisons obligèrent M. de
* Champlain de repasser en France et d'y ramener sa
* femme."
Le fondateur de Québec fit un séjour de près de deux ans à Paris (1624-26) et, étant retourné au Canada, il n'en repartit plus qu'en 1629. Durant ces trois années, madame Champlain vécut dans le grand monde comme n'y étant point, tant elle était absorbée par l'amour des choses divines. Poussée par l'esprit d'en haut, elle se sentit la vocation religieuse à un tel degré qu'elle
courut à son mari pour lui demander la permission de se renfermer dans un couvent d*Ursulines.. Champlain ne crut pas devoir obtempérer à cette demande, qui pouvait n'être qu'un caprice ou une résolution de nature passagère. Pour mitiger son refus, il lui offrit de vivre dans la continence le reste de ses jours.
Champlain quitta son épouse pour la dernière fois, en 1633, et ne la revit plus. Après sa mort, en 1635, le Père Charles Lalemant, qui Pavait assisté dans ses derniers moments, informa sa veuve de la lugubre nouvelle. Madame Champlain ressentit une extrême douleur de cette mort, qui cependant lui rendait sa liberté, lui permettant d'accomplir son dessein de se donner à Dieu dans la solitude du cloître.
Par son contrat de mariage, le fondateur de Québec devait laisser à sa femme, si elle lui survivait, la jouissance de tous ses biens. Son testament vint tout déranger. Entrainé par une dévotion extraordinaire à Notre- Dame de Recouvrance, et présumant aussi que sa compagne, dont la piété dépassait peut-être la sienne, applaudirait à ce legs louable, Champlain institua l'église qu'il avait fondée sa légataire universelle. En effet, la veuve ne présenta pas d'opposition, et le prévôt des marchands de Paris confirma le testament par sa sentence du 11 juillet 1637. Néanmoins le testament fut cause d'un procès célèbre.
Une cousine germaine de Champlain, du nom de Marie Camaret, épouse de Jacques Hersaut, contrôleur des traites foraines et domaniales de la Rochelle, attaqua le document sur deux points. Son avocat, maître Boileau, prétendit qu'il n'était pas conforme au contrat de mariage, et que, de ce seul chef, il devait être annulé. Il ajoutait de plus, à l'encontre de la vérité, qu'il avait été fabriqué par des mains étrangères, car on ne pouvait
pas supposer que Champlain eût institué Vierge-Marie pour son héritière. Ce sont les termes mêmes de la disposition^ testamentaire. Le procureur général Bignon réfuta aisément les allégations du procureur de Marie Camaret, et il prouva que madame Champlain ellemême reconnaissait la signature de son mari, son style et ses expressions. Ce legs à la Vierge-MARiE n'avait rien que de très naturel dans la bouche de Champlain, ** que Ton sait, dit Bignon, avoir été assez accoutumé à **se servir de paroles bien chrétiennes, pour avoir voulu, "sur ce sujet, témoigner par exprès des sentiments par- **ticuliers d'une âme pieuse et catholique." Bien qu'il reconnût l'authenticité du testament, le procureur général finissait par conclure qu'il devait être rejeté, comme contraire au contrat de mariage. La Cour en jugea ainsi, et les biens de Champlain, moins une somme de 900 livres provenant de la vente de ses meubles, retournèrent à ses héritiers naturels.
Ce procès et d'autres affaires de famille retinrent madame Champlain dans le monde, dix années de plus. Ce ne fut que le 7 novembre 1645 qu'elle put entrer au monastère de Sainte-Ursule, à Paris, d'abord comme bienfaitrice, puis comme novice sous le nom de sœur Hélène de Saint- Augustin. **Mais comme elle s'était "trouvée maîtresse d'elle-même depuis l'âge de douze "ans jusqu'à sa quarante-sixième année où elle était "parvenue alors, et qu'elle n'avait presque jamais été "dépendante, ni de sa mère ni de son mari toujours " absent, il y eut quelques difficultés pour sa profession, "et afin de les lever, elle proposa de fonder un monas- "tère d'Ursulines à Meaux, ce qui fut agréé par Monsei- "gneur Séguier, évêque de cette ville."
Nous lisons dans les Annales du premier couvent de Paris, que madame Champlain destina tous ses biens à
la communauté de nouvelle fondation. Elle obtint la Mère Madeleine de Milly de la Mère de Dieu, alors maîtresse des novices, comme supérieure à Meaux. On la Itd accorda pour deux ans. Elle emmena aussi deux autres religieuses professes et une novice converse qui, rayant servie dans le monde, était entrée avec elle en religion. Toutes cinq partirent de Paris pour se rendre à Meaux, le 17 mars 1648.
Dix jours auparavant, Tévêque de Meaux, Mgr Séguier, avait consacré la fondation du couvent dès Ursulines dans sa ville par tm document dont la teneur nous a été conservée.
Hélène de Saint-Augustin fit profession, le 4 août 1648, cinq mois après sa sortie du couvent de Paris. Pour se préparer dignement à cet acte solennel et pieux, elle avait, à force d'instances, obtenu la permission d'écrire ses fautes et de les lire publiquement en communauté. Elle en fit la lecture à genoux, pieds nus, une corde au cou, et un cierge allumé à la main; et Ton ajoute que sa profonde humilité lui fit même étrangement aggraver cette accusation.
La digne fondatrice des Ursulines de Meaux ne vécut que six années dans son couvent. Elle mourut en odeur de vertu, le vingt décembre 1654, à l'âge de cinquantesix ans.