‹ Servitude et grandeur littérairesChapitre 4 sur 8 · EN GUISE D£ PREFACE VII · texte numérisé non relu

EN GUISE D£ PREFACE VII

leur perron. Vis de contes et de chroniques, et prends sur tes nuits pour ^travailler au livre que tu aimeras — ton luxe, ta récompense^ dans notre temps de fer et de boue.

Encore ne dirigeras-tu pas cette œuvre dé tes nuits selon ton entière volonté. Parce que tu es népauvre, tu accepteras bien des besognes mal payées, l'ordre mânie de tes livres ira siy^aguant selon le caprice des marchands. Tu feras parfois pour leur obéir le bouquin que tu aimes peu, bien qu'honorable, tu différeras celui qui Veât passionné, et le public et même tes amis ne s'en rendront pas compte. Résigne-toi. Tu recevras des commandes et seras encore content de les prendre, bon ouvrier en chambre dont le petit renom s'établira. On saura que tu es un scrupuleux et ponctuel homme de lettres, exerçant sa profession selon les régies de la civilité et de la probité commerciales. Ah! ce n'est pas le prestige du génie, l'inspiration, Pégase... Mais refrène ton sourire amer, petit, ne méprise pas ça, efforce-toi d'aimer le second rang où la vie t'a placé. On a le talent qu'on peut, il suffit d'un millimètre de circonvolution cérébrale dérangée pour changer un idiot en génie. Mais on est le maître de son caractère, et la première œuvre d'un homme c'est de défricher son caractère, de le maintenir, de l'élever. Les livres qu'on fait ne sont que les notes marginales de l'œuvre qu'on accomplit en soi-même. Travaille avant tout en toi-même; là tu es chez toi, roi de droit divin. Ejforce-toi de conserver Jalousement cet autre

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luxe permis au pauvre que tu es: ne pas mentir. En un tel temps, cela oaut cent mille francs de rente, et je sais bien des hommes qui, ayant ces renies, n'osent s*offrir ce luxe. Pourquoi dis-Je « en un tel temps » f Ce dut être toujours.

Je te dépeins sans faux-semblant ce que tu devras supporter. Mais, vois-tu, pour mettre en contact son cœur et le cœur des autres, pour créer quelquefois cette étincelle divine, ces chocs et bien d'autres valent d'être supportés. Qu'elle est belle cette possibilité de communion qui est en nous et nous fait tant souffrir!

Je te place devant cette dualité : la grandeur et la servitude de notre état. La grandeur, c'est le rêve : la servitude, c'est le métier. Ne t'y trompe pas, il y a de Vamertume pour tous. Il y a toujours de la servitude dans leur grandeur, car nous sommes tous les esclaves de l'idée et de la sensation, nous ne vivons que pour les éprouver et transcrire sous leur dictée, nous nous volons à nous-mêmes le droit de vivre pour nous-mêmes, tout, hélas ! nous est souvenir ou projet de littérature, et combien ont subi cette hantise jusqu'à devenir des monstres conscients et désespérés! Dans l'aveu d'amour, devant le corps de leur enfant défunt, ils « pensaient copie ». Mais il y a aussi de la grandeur dans le métier. Tout est dans l'état pur de l'âme. Le prêtre aussi vit d'un métier, il ne va pas à l'autel comm£ à un bureau.

Tu peux être celui qui, pour les aider et les faire aimer, écrit sur les autres tant d'études qu'on n'en écrit

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guère sur lui. On ne remercie pas le Loyal Serviteur, Mais peu à peu on dira de toi, avec un vague remords, une confuse gratitude : € Il n'a pas la situation qu'il mérite ». Quand tous disent cela d'un homme, cet homme a la situation qu'il a méritée. Au reste, qu'est-ce que leur « situation » dont ils ont la bouche pleine t Te voudraient-ils millionnaire, ministre? Ingénument ils te souhaitent d^introduire en ton esprit la spirale indéfinie d'ambitions qui les étoujfe eux-mêmes — serpent noir qu'il te faut recracher!

Servir! Le mot te révolte! Réjléchis pourtant. Quel est le mobile qui nous pousse à créer ^ qui nous semble assurer la grandeur? La gloire. Soit. Va au fond de cette yensée. Tu as le cœur trop fier pour la confondre avec la réputation. La gloire n'est pas pour toi la joie de la grosse vente, les décorations, la pliotographie dans toutes les vitrines, l'accueil des salons, la curiosité cancanière des foules. La gloire, c'est autre chose, que le destin mortel ait été clément ou inique, c'est durer, survivre par l'œuvre, exister et prévaloir dans des consciences futures, régner dans les âmes au-delà de la tombe. A qui de nous pareille fortune écherra-t-elle? Et elle nous parait noble et suprêmement enviable : mais elle n'est que mystère, et devonsnous risquer tout le viager de notre vie sur cette illusion de prolongement d'un moi imperceptible dans les siècles ? La hantise d'un tel but, l'angoisse ou la certitude de l'avoir manqué, feront de ton existence une succession de tourments et de déchéances.

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