LE VOILE
Dans un songe, j'ai vu l'église pavoisée, Puis, sur le fond des ors et des lys, l'épousée; De longs tapis étaient couchés sur le chemin, Et l'homme agenouillé qui l'avait pris la main Se penchait, plein d'ennui. sous les gestes d'un prêtre Sur ta robe, on voyait paraître et disparaître Les changeantes lueurs qui tombaient du vitrail ; Les marches de l'autel se lamaient de corail ; Dans une aurore d'ambre, un nimbe de topaze Bénissait tes cheveux sous leur voile de gaze, Et les orgues chantaient la gloire de l'amour î
Oh, ce voile, et Tencens qui fumait alentour!
Ma tendre sœur, je t'ai déjà perdue en songe,
Et je sens que le rêve horrible se prolonge
Dans la fatalité des temps qui sont prévus.
Bientôt, tu deviendras la reine que tu fus
Sous le joyeux reflet des vitraux et des cierges ;
Et lorsque tu t'en viens parmi les autres vierges,
Souriante de ton sourire triomphant,
Je revois, dans un jour prochain qui me défend
L'espoir comme l'amour, l'aveu comme les plaintes,
Ton voile blanc qui tremble au chant des orgues saintes.
l'adoration. 157
QUATRE RONDEAUX E>' l'honneur du mariage
Veux-tu m'aimer? Je t'offrirai
Ce que l'on donne aux fleurs de serre :
De Ueau pure, et de l'air filtré.
J'ai deux chambres, un cœur sincère,
Et trois voisins sur mon carré.
Ton père est riche et vénéré, Le changement est nécessaire; Je \ne ferai pitre ou faussaire, Veux-tu m'aimer? -
Jusqu'où ? De misère en misère, On va jusqu'au miserere :
Car un homme est vite enterré.
Au prix des sonnets qu'on insère, Et sa veuve lui sait bon gré :
Veux-tu m'aimer?
Princesse, on ira, les dimanches, Comme il sied, faire un tour au bois ; Et si Feau tombe en avalanches, Nous viendrons comme les bourgeois Nous mettre à Tabri sous les branches.
De leurs coupés dorés sur tranches, Vos camarades d'autrefois Vous salueront du bout des doigts.
Princesse.
Mais nos deux cent vingt francs par mo.s Nous vaudront d'exquises revanches.
Car on dînera sur deux planches.
Et je baiserai vos bras froids' Aux coudes troués de vos mancher-, Princesse !