CHAPITRE VIIL
A quoi ayait abouti la dernière entrevue de Catherine et de Straddling.— Le Cinque-Ports se sépare du Saint- Georges. —
Fabrication de nègres. — Selkirk aux arrêts. — Un singe à la mer. ^
Tandis que Selkirk séjournait encore à Kinsale, y attendant l'arrivée de Dampier , Straddling avait essayé d'une dernière tentative pour reconquérir le cœur de la capricieuse Catherine. Le départ inopiné du jeune marin avait dû blesser à vif l'orgueil de miss Pelton , et il comptait mettre à profit ce moment d'irritation. Mais la Calypso du Saumon royal ne voulait pas être consolée , surtout par lui » que , non sans raison , elle soupçonnait d'être la cause de son abandon. Aussi , dès qu'elle l'aperçut, donnant un libre cours à toutes les amertumes de son cœur, l'œil farouche, la voix haute, sans lui laisser le temps d'articuler un seul itiot, elle lui
CHAPiraE MIL
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ii8 SEUL!
reprocha d'être vieux, laid, mal-bâti, méchant ^ hypocrite , et , par jalousie , d'avoir traîtreusement éloigné d'elle son bien-aimé Sander. L'imprudente, sans calculer quel orage formé de ses plaintes et de ses imprécations pouvait plus tard éclater sur la tête de l'innocent Selkirk , termina en déclarant à son ancien prétendant que, en dépit de lui, de ses manœuvres, de ses ruses diaboliques, elle n'aurait jamais d'autre marî que Sander, que Sander l'aimait , que Sander l'avait toujours aimée, qu'il n'avait quitté la marine royale que pour dk, que c'était pour lui offrir plus tard une fortune qu'il allait s'embarquer de nouveau, et que, fût-il déjà sous le tropique , il reviendrait , et avant qu'il fût longtemps, pour l'épouser.
Des reproches , des fiireurs de la belle cabavetière , étaient ressortis pour Strâddling deuix efiUs d'un genre complètement opposé : d'abord iffie aversion profonde pour son jeune ri^al ( de ee côté il était déjà en bonne voie), puis, a^rès réflexion, il trouva que la colère seyait bien à GaiOierina.
Jusqu'alors il n'avait vu en ell« qu'une femme capable de s'initier facilement aux soins de la cuisine et du ménage , qui avait une grande habitade de la fumée du tabac, et dont les doigt», suffisamment effilés, semblaient avoir été créés tout exprès pour bourrer une pipe. Mais aujourd'hui que miss
sB]i£..i fm
FelfeOH yieiit de se révéler ài lui sooa des deltons- bicoi
aobrement sédaisants^ qufelle est: violente , impé-
lievse^ qa^elle le défie, (p*dle le brovr, qn'dle
Fiasalte, son asnoar pre&d des pro^K^lioiis inomya*
ble& Gbmme régime , la Mère aiL giDgembr«e,.lè8
^s aleodUsés, les viandes- saturées de sauixmre cm
de piment, convenaient à Toi^anisation bUieuse et
lymphatique de Straddljng:; de même, pour réagir
sur son eœur, de {dus froidei nadire^ dflroore, il lui
Mait un. amour fortement. épîcè,. où lai hame j0Uât
se& i?6l8:; il y avait la main. Maintenant il aime Ga*
théine p^iir les rude» émcilioits qu>ella lui promiftt^
ômsÉiofiS salutaires à son tiempénament; il L-aime
de ttHSt le dépit qu'il ressent , de toute la rage qv!il
a daBs l'âme contre un rival préféré. Ce rival , mal*-
bsar à: lui ! Straddling n'a d^abord songé è l'éloi*-
^er que- pour rompre une liaison quîil. croyait à
den^début; désonnais rien ne lui coulera, pafê mèïne
un crime, pour empésher son iretour.
S'est damsr ces honfiètes- dispositions que l'amorurou:s caipîtaine avait feit ses'adieu& à^ rbôteliè»e du ^^Bunton^rofol^ emportant seus^sa carapace de glace ton» ces fermcaits de jalousie , de haine , de vengeanee.
Qu'onjugemîântenânt quelle avait dû être sa teri^r lofisquo.,, arrivé à &insale, il rencontrait 9«1lârfe sur le port et prêt à; s'embarquor ;. lorsqjie ,
iSO SEUL!
plus tard , par suite de la lutte de celui-ci avec Robert Frye, Tordre même de Dampier infligeait comme châtiment au querelleur , au mutin, son retour en Angleterre. A force de ruses, de souplesse d'un côté, de prières et de menaces de l'autre, Straddling vient de triompher tout ensemble et d^ ordres de Dampier et des hésitations de Selkirk. Aujourd'hui son rival est sur le Cinque-PortSy pris au piège. Cette fois, il ne lui échappera pas.
Tant que les deux vaisseaux marchèrent de conserve et sous un seul commandant supérieur, Selkirk n'eut pas à se plaindre de son nouveau capitaine; mais bientôt les rapports entre les deux chefs devinrent de plus en plus difficiles , et Straddling , qui depuis longtemps nourrissait le projet d'une indépendance complète , profitant d'une nuit sombre, faussa compagnie au Saini^Georges , et se dirigea à toutes voiles vers les côtes du Chili, abandonnant Dampier à ses propres forces.
Laissons ce dernier, déjà trahi par son grand ami^ par son comradeship, achever l'accomplissement de ses mauvais destins , en compagnie de ses deux autres démons, Punnel et Clipperton. Nous le retrouverons plus tard dans des circonstances misérables pour lui, mais providentielles pour Selkirk.
Dès que le capitaine du Cinque^Ports se sentit en pleine possession de l'autorité absolue, ses relations
avec son chef d'équipage s'aigrirent tout à coup. Une brusque péripétie annonça le passage de la comédie au drame. Ce drame, l'isolement de Selkirk au milieu des mers n'en devait être que le dernier épisode.
Straddling ne visait plus aujourd'hui à la rencontre des galions ; il savait que les galions ne se mettaient guère en route qu'avec grand renfort de soldats et de canons, et, livré à ses propres forces, il songeait à faire fortune par des moyens moins périlleux.
Depuis que les hostilités duraient entre l'Espagne et l'Angleterre, le manque d'esclaves noirs se faisait vivement sentir dans les colonies américaines. Il se rapprocha des côtes du Chili , arbora effrontément le pavillon espagnol, visita quelques îles où il savait devoir exister des plantations , fit mainbasse sur les travaillem-s nègres et alla les revendre ^ngt lieues plus loin.
Mais le faux pavillon avait été signalé , les planteurs faisaient rentrer leurs esclaves dans l'intérieur des terres. Straddling ne voulant pas renoncer à un commerce aussi lucratif, et le bois d'ébène étant ^vement demandé, il enleva quelques Indiens , et, au moyen d'une mixture de goudron , de noix volûique et de suie, composée tout exprès par le cuismier du navire (la cuisine touche à la chimie), il
ffS SBUL!
en fit des nègiw. Ce eaisinier, du nom de HejmM, et qui aidfflt ainsi à la Mmcation des nègres, était mulâtre et professait pour la race noire la plus in- Tîneftle arreisicHi*
Quoiqu'il eût reçu une éducation supérieure à celle de la plupart (ie se» compagnons, Seikârk participait auxnuBurs de son temps, et son mépris des^ hommes ne le disposait que peu à la pitié. Il n'a rioi trouvé à redire en voyant Stradàling enlever des nègres pour les vendre ; il le? a pris en pay? ennemi , par ruse , il est vrai , mais la ruse est tm droit de la guerre; ils ont la peaa noire^et la tète lanugineuse; avec la pleine approbaticm de tous les peuples civilisés, ils peuvent devenir un objet àB commerce et d'échange aussi bien qu'un chev&l ou un boBuf. Mais lorsqu'il apprend que, contre touB les principes recoimus, on se disp0se à agir de même à l'égard des Indien», des Indiens, son peuple de prédilection , oh ! alors, le sens moral se réveille en lui ; il va trouver Slraddling et Tinstruil de ce qui se passe comme si ceiui-ci devait l'ignorer.
Le capitaine le regarde de travers et hausse les épaules sans lui répondre. Le jeune chef ^étpA" page réitère sa plainte , et demande s'il ne serait pas juste que les auteurs de cette violation dxi droit désL gène fusseirt sévèrement punis.
SIKLl t23
SCraddling lui orchmiie les airètsw
Jasqa'alors , Pe]Kee9siye bten^eiUanee de cet homme avait toujours été pour Selkirk un sujjet de gprand étonnanent ; aujourdhui c'est aat subite sé^étiié fpi'il ne sait coimnent s'expliquer. Ne peu^ yanl croire à un changement si rapide et9icoBi{det mn que sur une réclamation formulâe avec tontes les précautions oraitoires Tonlues, il se rappelle ttn incident de mer assez bizarre survenu sur le navire, dans le courant de la semaine précédente, et où;, par un reftis d'y prendre part , il avait pa exciter les snsceptibilités rancunières de son commHnduit.
Yoiei ce qui s^était passé retetivement à un personnage qui jouissait ^un grande oonmdéraiîeii SOT le CvnqtÊe^P&rts^ et dont nous croyons dhevoir d'abord esquisser le portrait. H ^agit du amge du capitaine.
Mairimonda, sapajou femelle de la grande es^ce, aapoil fauve» marqueté de brun,, à l'œil vif, aux membres souples et déliés, appartenait à cette race intdijgente de singes cpii, au dive des anciens voyageurs, vivaient autrefois en républi«pae» tnmvquilles et uniques possesseurs des iles Barmudes , qullaoaèrent défendre contre l'invasion portugaise,^ lors de la découverte. Straddling l'aTOÎt acheté au cap Vert, et, depuis ce temp?, Aforimondà était l'en&nt gâté de l'équipage , qu'elle diiv^ertiesait par
ses cabrioles, ses grimaces et ses càlineries , qu'elle étonnait par son adresse et sa facile compréhension.
Au jour dont il est question, le sapajou, poursuivi par le cuisinier Reynold, dont il avait sans doute visité les casseroles, s'était, en gambadant, réfugié sur le beaupré, où le mulâtre, presque aussi agile que lui , l'avait poursuivi. Tout à coup on avait entendu une voix crier : « Un singe à la mer! »
C'avait été aussitôt, d'un bout à l'autre du navire, un mouvement général parmi les matelots, qui n'avaient pas manqué d'abord d'adjuger quelques bons horions au mulâtre Reynold, soupçonné nonseulement d'être la cause, mais l'auteur du méfait. En ce moment, Selkirk se rencontra sm* le pont avec le capitaine, qui lui dit aussitôt :
« Jeune homme, on vient de jeter méchamment le mimick à l'eau. N'êtes-vous pas nageur?... Ne perdez pas de temps!
— Il y a ici de meilleurs nageurs que moi, avait répliqué Selkirk.
— C'est à vous, cependant, que j'aurais voulu devoir ce service.... Allons, allons, monsieur!.*, débarrassez-vous de votre veste....
— Ma foi, capitaine, c'est à peine si je voudrais risquer ma vie pour sauver celle d'un de mes sem-
blables ; pour un singe , je crois pouvoir m'abstenir sans hésitation.
— Craignez-vous donc de ne pas être repêché ? » murmura Slraddling, répondant plutôt à sa propre pensée qu'à celle de son chef d'équipage.
Pendant ce colloque, on avait jeté la cage à poules et la bouée de sauvetage au naufragé, qui en avait été quitte pour un bain. Cependant Straddling, en revoyant son mimick sain et sauf bondir sur le pont , escalader l'échelle des mâts , et , s*y suspendant par sa longue queue enroulée , se balancer au soleil pour se sécher, ne témoigna
qu'une joie imparfaite. Il avait espéré mieux, peut^
être.
C'est à celte cause , c'est à ce refus d'agir que Selkirk aujourd'hui attribue sa disgrâce et l'interruption inattendue de ses bons rapports avec le capitaine. Celui-ci n'aUait pas tarder à lui donï^er un autre témoignage de ses bonnes intentions à son égard.
Mais avant d'arriver là , rompant avec la monotonie du bord , nous allons toucher terre et assister aux fêtes des Indiens.