‹ Seul!Chapitre 13 sur 51 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sûav«airsilu boulevard Bonne-NouTelIe. -«•Désappointement du capitaine. — ZimpoU le Bravo. — Les chasses-parties. — Prise et saccage de Manta. — Guerre de religion sur le Cmque- Parts. — SeQdrk et Straddliog aux prîtes. — La pipe cassée. — Journal du bord.

Dans ce dernier chapitre, il est un nom de peuplade indienne que je n'ai point écrit une fois sans être impressionné par un même et pénible sou* venir. Il s'agit des Charmas.

Certes, la France est parmi toutes les nations une des plus généreuses et des plus hospitalières ; elle a ouvert des palais aux rois déchus, des asiles honorables aux proscrits de tous les temps et de tous les pays. Il est arrivé cependant que , parmi ces proscrits, ceux qui ne parlaient pas quelque langue européenne, et dont Tangle facial ou la couleur de (a peau témoignaient d'une race d'hommes étran-

i48 SEUL!

gère à la race purement caucasique, ont parfois enduré au sein de ses populations, et sans que nui s'inquiétât d'eux, le martyre le plus atrocement prolongé qu'aient pu jamais supporter des gens de cœur. A l'appui de mon dire, je pourrais citer ces Oneïdas, ces Osages, que nous avons vus lancer leurs flèches contre des perroquets de bois et se trémousser ignoblement sur des tréteaux, le tout pour nous divertir et nous instruire tout à la fois de leurs mœurs et de leurs usages. Ils étaient venus en France volontairement, je veux le croire; mais d'après leur libre volonté ont-ils fait retour dans leur pays à l'époque prescrite par les traités qu'ils avaient dû passer avec ces prétendus capitaines, devenus leurs cornacs? De cela je doute. Après plusieurs années de leur séjour en France, à une époque où il n'était plus question d'eux comme objets de curiosité, il m'est arrivé de rencontrer sur un grand chemin, hors de Paris, quelques-uns de ces pauvres Osages. Pâles, amaigris, couverts de haillons, en proie à une affreuse nostalgie qui avait déjà tué leurs autres compagnons, ils erraient alors sans guide, leur honnête capitaine les ayant, selon toute apparence, abandonnés à la charité publique, qu'ils ne pouvaient implorer que par le dépérissement de leurs corps et la profonde douleur empreinte dans leurs regards. Il y avait parmi

eux une femme , une mère , portant un petit enfant dans ses bras ; deux spectres dont la vue feisait frissonner. Si dans l'arsenal si bien fourni de nos lois il n'en existait pas une qui pût les protéger, il me semble que, à défaut de toute autre, la loi de Dieu, la conscience publique y aurait dû suffire.

Mais ce ne sont point les Osages, les Oneïdas, ni les autres peaux-rouges de l'Amérique septentrionale qui m'ont inspiré cette digression, ce sont les Charmas.

Un jour, passant sur le boulevard Bonne-Nouvelle, un des centres de mouvement et de civilisation de la grande cité parisienne, au-dessus d'une espèce de boutique vacante, je vis, appendu, un énorme tableau, un coloriage plutôt qu'une peinture, représentant des Indiens Charruas, hauts de six pieds au moins, tirant de l'arc, agitant leurs massues, ou luttant contre de monstrueux serpents. Je me suis toujours senti assez curieux d'observer les différents types de la race humaine : j'entrai. Les Indiens que je vis là étaient de taille ordinaire, et ne semblaient guère se préoccuper de leurs arcs et de leurs massues, pas plus que de serpents. Etendus sur un parquet humide, dans un état presque de complète immobilité, c'est à peine s'ils daignaient s'apercevoir qu'ils eussent des specta-

i50 SEUL!

teurs. Leur teint était d'un jaune cniyré ; leur visage, assez régulier, approchait de l'oyale, et, sauf une ou deux exceptions, ne présentait pas cet épatement de traits m commun parmi les antres peuplades du Pérou ou du Chili. Leurs ébe* veux étaient noirs et épais; les poils de leur barbe, peu abondants et très-gros, se tenaient si droits, si rigides, qu'ils pouraient értre comparés aux aiguillons du porc-épic; leurs yeux, légèrement bridés à l'angle extérieur, comme ceux de bien d'autres races de TAmérique méridionale, pouvaient justifier quelque peu l'opinion des savants qui ont prétendu que les premiers habitants de cette partie du Nouveau-Monde étaient descendus des hauts plateaux de la Tartarie.

Un de ces hommes, parqués là comme un troQ* peau, se dégagea un instant du pcneko de drap dans lequel il était enveloppé, et releva le front vers nous. Il était jeune encore, et, malgré sa jeunesse , son nez , fortement aquilin , le pli de ses lèvres minces, et surtout l'expression de son regard, lui donnaient un grand air d'autorité et de commandement. Ses jambes et ses bras nus, qui sortaient de dessous le poncho, témoignai^it que, tatoué comme les autres de lignes entre-cr(»sée8, plus que chez les autres, de nombreuses et recettes cicatrices étaient venues interrompre la régo-

SEUL! IW

larité du tatouage. Après avoir promené sur nous , spectateurs slupides, ses yeux noirs, pleins de dédain et de fierté , peut-être de colère , il rentra dans son calme et dans son immobilité , qui n'était qu'une protestation contre Toutrageanle captivité qu'on leur faisait subir , & lui et à ses compagnons dinfortune.

Non , ces Indiens-là n'étaient pas des Indiens bateleurs, je le certifie; ils étaient les derniers des Charmas , les derniers héros d'un peuple qui, après avoir pendant trois siècles su défendre sa liberté contre l'Espagne conquérante, était venu s'éteindre en Europe, en France, à Paris, au boulevard Bonne- Nouvelle ! Le jeune homme au poncho , c'était lui qui avait organisé , soutenu , prolongé la dernière résistance; qui, criblé de blessures, avait reçu tout sanglant les derniers soupirs de sa patrie. Ses vainqueurs, émus de pitié et d'admiration, l'avaient laissé vivre , et comme à ces intrépides Charruas îl était interdît de reparaître en Amérique , ils en avaient appelé à la France , à la France dont on leur avait vjanté les vertus hospitalières , et , en France , on les avait montrés pour de V argent !

Par malheur, je ne raconte ici ni un roman ni même une histoire douteuse ; je raconte les faits tds qu'ils m'ont été certifiés par les gens les plus honorables et les plus dignes de foi.

Las du supplice qui lui était infligé , le jeune chef de ces héros indiens (il se nommait Sénaqué) chargea la faim de mettre un terme à ses tortures, et quand il fut près d'expirer, il recueillit un instant ses forces pour jeter sa' malédiction , non sur l'Espagne d'outre-mer, qui n'avait été que son ennemie acharnée, mais sur la France, qui l'avait forcé de mourir dans sa honte!

Et voilà pourquoi, dans mon dernier chapitre, je n'ai pu écrire le nom des Charmas sans que chaque fois la rougeur me montât au front.

Revenons à nos gens du Cinque-Ports.

Malgré le triste dénoûment de l'affaire, Straddling , durant le trajet du rivage au navire , ne paraissait pas de trop méchante humeur, et rejetait tous les torts de la journée sur ces misérables sauvages qui n'avaient cherché qu'un prétexte pour piller ses marchandises. Ignorant que John Rick fût pour quelque chose dans les causes du désastre, il se sentait nécessairement porté à l'indulgence envers Lambert , surpris et maltraité par les Indiens (c'était sa croyance), tandis qu'il exécutait ses propres ordres.

« Somme toute, disait-il à ceux qui se tenaient autour de lui dans la chaloupe, nous avons perdu un homme, un seul.... je ne sais qui.... l'appel nous apprendra bientôt son nom.... Quelques-uns

prétendent l'avoir vu massacrer par ces bêtes féroces ; la perte d'un homme , c'est fâcheux , sans doute , mais nous emmenons avec nous un prisonnier , ce Zimpoll , qui , par les services qu'il nous rendra , répare le dommage causé par la mort de l'autre , quel qu'il soit , fût-ce même notre chef d'équipage , comme j'ai tout lieu de Tappréhender. »

Après cette singulière oraison funèbre , débitée d'an ton qui dénotait plutôt une satisfaction intérieure qu'un regret profond, il aspira bruyamment une large prise de tabac.

Au même instant, un canot indien, une pirogue, se rapprocha de la chaloupe , et dans celte pirogue il aperçut Selkirk, qui s'en était emparé pour échapper au massacre.

Straddling demeura ébahi; ses sourcils firent leurs grandes évolutions , sa figure se rembrunit sous l'une de ses plus laides grimaces; il ouvrit une bouche démesurée, mais n'articula pas un mot.

De retour au vaisseau , Selkirk , apostrophant rhomme qu'il avait appelé à son aide lors de ce brusque départ des bords de la Loa, lui demanda pourquoi le canot, qui semblait vouloir se rapprocher du rivage à son premier signal , s'en était éloigné si rapidement.

« C'est moi qui ai donné l'ordre du départ, monsieur, lui répondit Straddling en intervenant; pour

le saint d*un seul , je ne pouvais comprometlre celui de tous; d'ailleurs, j'ignorais qui était le retar* dataire. Heureusement, tous yoilà sain et sanfl tant mieux! je m'en réjouis (et son yisag-e restait de glace) ; mais par les plaies du Christ! je n'espérais guère vous revoir, jeune homme; on m'avait affirmé que celui des nôtres qui était resté sm la plage avait été mis en pièces par ces affreux païens.

— En effet, capitaine , et c'est Zach Sampson , le juif, qui a péri ainsi.

— Zach Sampson ! s'écria Straddling , laissant enfin échapper un mouvement de sensibilité.... Quoi! Zach? ce brave marin!... quel malheur!... Le malheur eût été plus grand sans doute si vous.... Je déplore ce qui est arrivé, monsieur; je le déplore, croyez-le bien.... j'ensuis désolé.... Ah! pauvre Zach! je le regrette beaucoup!... croyez-le bien! croyez-le bien!... »

"Selkirk dut se contenter des témoignages d'un intérêt si clairement exprimé , et il s'en contenta. Il n'était pas encore à même de comprendre jusqu'où avaient été les loyales intentions du capitaine à son égard.

Pendant plusieurs jours sur le Cinqne-Ports , on ne parla des Indiens de la Loa qu'en assaisonnant chaque parole d'une imprécation à leur adresse. Seul , Selkirk ne mêlait pas sa voix à ce choeur d'à-

SEUL! i55

nathèmes. Retire dans sa cabine, il songeait à ces hommes, si heforenseinent dotiés âa milieu de leur simplicité de mœurs, à leur hospitalité si confiante et à indignement exploitée.

Selon ses idées, arec Fappui de l'Angleterre, les Indiens parviendraient facilement à se reconstitua: une nationalité, ne fût-ce que dans une partie centrale de leurs anciennes possessions, jnsqu*à ce que, façonnés aux sciences de l'Europe, ils pussent s'emparer d'un point du littoral, et y organiser une marine capable de lutter contre celle de l'Espagne.

Ce rôle de libérateur, de civilisateur, ne lui était pas destiné sans doute : il le comprenait ; ne pouvait-il da moins essayer de celui de précurseur, de unssîomiaire, et préparer la venue d'un plus puissant, d'un plus digne que lui T

Mais ce poste, cet emploi déjà si glorieux, serat-il capable de l'occuper tant qu'il ne pourra correspondre avec eux, et leur parler dans leur propre langage? Pourquoi, lui, Selkîrk, n'entreprendrait-fl pas d'êtudfer le qmchuay cet idiome en usage parmi les indigènes du Pérou et du Chili, et même parmi les Espagnols? Un ha^rd tout providentiel ne semble-t-il pas lui en avoir préparé les moyens! D a le professeur sous la main. Zimpoll fait maintenant partie de Téquipage du Cingue^Ports. Il va le

trouver, et le traité est bientôt conclu entre eux ; un verre de whisky payera chaque leçon.

Plus par violence que par bonne volonté, Zimpoll a consenti à s^associer à la fortune de Straddling, en qualité d'interprète, avec promesse de part. Habitué à une vie errante et aventureuse, il ne s'inquiète guère de ce qui doit lui advenir en compagnie des Anglais. On continue de côtoyer le littoral du Pérou ; un jour ou l'autre, on touchera aux parages de la rivière Saint-Jacques, où restent les siens; alors il avisera. Cependant l'accueil qui lui est fait sur le bord aurait pu ne le satisfaire qu'à moitié. Les matelots ne l'approchaient qu'avec un certain air de défiance et de circonspection, et paraissaient peu se soucier de son intimité, non à cause de la couleur de sa peau ou des effluves de son cuir américain, mais pour un motif au moins tout aussi grave : Zimpoll était véhémentement soupçonné d'anthropophagie.

Dans les conversations du gaillard d'avant, on se rappelait que c'étaient des Indiens bravos, fixés alors dans le Darien, qui avaient mangé le célèbre flibustier TOlonnais, et bien d'autres avec lui.

Lorsque, à mots couverts, on parlait à Zimpoll de ses appétits prétendus, celui-ci souriait, faisait un signe négatif de la tète, mais ne paraissait nullement choqué, ce qui accroissait encore les soup-

çons. Quoi qu'il en soit, méritée ou non, sa réputation d'anthropophage, tout en tenant à distance les phis timorés, lui valait à bord une certaine considération relative.

Cependant, à ses autres moyens de faire des bénéfices rapides, Straddling venait d'en ajouter un, emprunté aux anciens flibustiers. Il s'agissait de ce que ceux-ci appelaient une chasse-parUe (a huntingmatch).

Après avoir masqué la vue du navire par un bois ou par une montagne (ce qui n'était pas toujours facile, car les côtes du Pérou, comme celles du Chili, par leur élévation, permettaient aux vigies indigènes de bien surveiller la mer), abordant de nuit quelque crique ignorée, on prenait terre, et la troupe, divisée en deux ou trois bandes, battait le pays. Si, dans quelque plantage isolé, on rencontrait les propriétaires ou les métayers espagnols, on les enlevait, et, afin de contraindre plus sûrement leurs familles à les racheter, à payer leur rançon, plaçant les prisonniers dans une barque rapprochée du rivage, on les frappait à coups de fouet, leurs cris de douleur devant aller au loin remuer la pitié au fond des entrailles de leurs parents ou de leurs amis.

Dans une de ces chasses-parties, Straddling fit la rencontre de quelques esclaves noirs. Ces mal-

heureux, après s'être livrés sans résistance, se plurent à renseigner nos aventuriers sur la petite ville de Manta, située à cinq milles plus loin, et qui, ouverte de tous côtés, avec sa faible population, mélangée d'Espagnols, d'Indiens et de nègres, leur offrait une proie facile. Straddling se laissa tenter par l'idée de jouer au conquérant et surtout de frapper là une contribution de guerre. Réunissant toutes ses forces disponibles , guidé par un des noirs, il se dirigea vers Manta, où îl arriva au milieu de la nuit. Les habitants, qu'il avait cru surprendre dans leur sommeil, avaient délogé, emportant sur des charrettes leurs effets les plus précieux. Il ne restait dans la ville que quelques pauvres diables d'Indiens, qui, sans même attendre les vainqueurs, s'étaient déjà déclarés pour eux et commençaient à piller les maisons.

Les Anglais firent main basse sut les pillards et continuèrent l'œuvre avec plus de régularité- Une petite bande se dirigea vers l'église, dont les portes furent enfoncées. Le curé et son sacristain , prosternés devant l'autel, priaimt, cierges allumés, pour le salut du troupeau; dans des cages dorées, suspendues aux voûtes, des miniers d'oiseaux de toutes sortes, de toutes couleurs, éveillés par le vacarme do dehors , et prenant la lueur répandue par les cierges pour les premières clartés de l'aurore,

accompagnaient de lenrs dmnts les prières du prêtre et les répcms du sacristain. Il en était ainsi alors, peat*étre en est-*il ainsi encore anjonrd'hui, dam toutes les églises du Pérou et du Mexique, déc(»rées d'oiseaux et de fleurs , tout autant que de riches ornements, et où, avec l'encens de l'autel, mon<^ taient vers Dieu les chants et les parfums de ses (S'éations les plps gracieuses.

Mais un tel tableau était-il capable de désarmer les violences et la rapacité de bandits hérétiques ? Le prêtre et le sacristain furent renversés, le tabernacle forcé ; les Tases saints , les lampes de vermeil , les chandeliers dorés, les ex-voto ornés de pierreries, tout fut enlevé , empilé péle-méle dans des sacs ; une grande et sombre figure de Christ agonisant, sculpté en bois d'acajou, décorait la chapelle principale ; elle toi abattue à coups de hache ; les cages et les oiseaux eux-mêmes tombèrent sons le feu des mousquets; puis, l'église dépouillée de tous ses ornements , par conséquent semblable à une église presbytérienifô , quelques-uns , pour compléter le sacrilège, montèrent dans la chaire, et, au milieu *i sa»!age et des vapeurs de la poudre , y cntonfièttnt un psaume triom[^r, après quoi, traînant s^rès eux leur butin et leurs prisonniers, ils rega* gnèrent la crique où le Cinque-Foris se balançait i^Uement sous une brise tiède du matin.

Seikirk , resté à ]a garde du vaisseau, n'avait pas fait partie de Texpédition. Au retour de la bande infernale , entendant les vainqueurs eux-mêmes se vanter de leurs exploits de la nuit , il se souvint qu'il était catholique, et allant sur-le-champ trouver le capitaine :

« Monsieur, lui dit-il sans autre préambule , vos gens ont massacré .les innocents Indiens de la Loa en dépit de la foi jurée ; maintenant ils dévastent les églises et brisent sous la hache les images du Christ, Si vous êtes impuissant à réprimer le mal, il ne peut plus rien y avoir de commun entre eux et moi.

— Qu'est-ce à dire, monsieur? lui demanda Straddling; Dieu me pardonne! c'est une leçon que vous voulez me donner?

— Non, monsieur; c'est un premier avis que bientôt je vous demanderai à être déposé sur la côte. »

Straddling se toucha le front.

« C'est une idée, dit-il ; j'y réfléchirai. »

Les choses en restèrent là pour le moment.

Mais Seikirk n'avait pas seul protesté contre les actes de profanation dont l'église de Manta venait d'être le théâtre ; le parti catholique comptait sur le navire plusieurs adhérents qui, d'abord tièdes et insoucieux, ayant peut-être eux-mêmes pris part

aux excès commis, finirent cependant par élever la voix à leur tour, et passionner les débats.

On n'entendait plus sur le Cinque- Ports que discuter sur l'inviolabilité des églises et de leurs ministres, et comme les discussions n'avaient guère lieu sans être accompagnées de gourmades, quand un de ses coreligionnaires prenait la parole, l'Irlandais catholique John Rick, plus vigoureux qu'éloquent, se chargeait volontiers de l'accompagnement. Il fallait bien rire un peu 1

A bord venait de s'allumer une espèce de guerre de rehgion, où se heurtaient, il est vrai, moins encore les croyances que les animosités personnelles.

Quant à Seikirk, après avoir le premier mis la cloche en branle, toujours taciturne et farouche, il semblait rester sourd à cette grande sonnerie, comme si l'affaire de Manta lui fût devenue indifférente, depuis que par elle il risquait d'entrer en communion d'idées avec quelques-uns de ses compagnons.

Pour faire diversion à tous ces ferments de discorde, Straddling interrompit ses chasses-parties, et ordonna qu'on remît à la voile. Longeant les côtes du Pérou, après quelques captures insignifiantes, il jeta l'ancre devant l'île de Gallo, où il espérait se débarrasser avantageusement de sa cargaison noire.

On faisait face au Popayan.

i6â SEUL!

C*était l'instant qu'attendait SelkiriiL pour mettre à exécution le projet dont il avait précédemment touché quelques mots à Straddling. Il alla de nouveau le trouver, et, plus maître de lui cette fois, en termes convenables et mesurés, il lui paria d'abord de cette compagnie écossaise, débris de celle de William Paterson, maintenant établie dans le Popayan, et déclara son intention de rejoindre ses compatriotes.

<t Si plus tard, ajouta-t-il, je me lasse de la vie de colon, comme je suis las aujourd'hui de la vie de marin, je pourrai facilement, il me semble, par la rivière et le golfe de Darien , gagner la mer du Nord. C'est encore le chemin le plus court pour retourner en Ecosse. »

L'honnête forban l'avait, au début, écouté avec ce calme glacial qui lui était habituel ; mais devant cette possibilité, pour Seikirk, de retourner bientôt en Ecosse par la mer du Nord, hochant la tête, et avec un sourire de vampire à jeun :

<c Vous êtes donc bien pressé de vous marier? » lui dit-il.

Durant cette longue traversée, c'était le premier mot ayant directement trait à Catherine que Straddling lui eût adressé, et ce mot, Seikirk ne le comprit même pas.

« Je ne songe point à me marier, capitaine ; je

muge aTsnt toal, pour le moment, à tous débarrasser de moi y et à me débarrasser.... des compagnons que vous m*ayez donnés.

, — Mais si je m'oppose à ce départ, qui ressemble à une désertion?

— Vous y opposer? vous ne le pouvez pas, capitaine.

— Et pourquoi donc, monsieur ?

— N'ai-je pas un acte qui me réserve mon libre arbitre?

— De quel acte voulez-vous parler , et quelles sornettes Tenez- vous me débiter là? »

Le jeune homme pâlit.

« Comment ! capitaine, auriez-vous oublié qu'à YFsoia Desafuera, lorsque j'étais déjà sur le vaisseau qui devait me transporter en Angleterre, un acte passé entre vous et moi , contre-sîgné du capitaine ' général, m'a reconnu Je droit de quitter le Cinque- ^orU, où et quand je le jugerais à propos î

— Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur ; ▼ous avez rêvé, vous êtes fou ! ^

KtStraddling le laissa là stupéfait, éperdu.

Revenu à lui, Selkirk courut à sa cabine, prit le portefeuille où se trouvaient tous ses papiers de fawïille et de bord. Le portefeuille était à sa place, la serrure qui le fermait n'offrait aucune trace de ^raclure ; cependant l'acte avait disparu.

Il se rappela alors que , un des jours précédents, comme il rentrait, il s'était croisé avec le matelot Lambert , dont il n'avait pu s'expliquer la présence dans cette partie du vaisseau réservée aux officiers seuls. Ne s'étant aperçu d'aucun désordre dans sa chambre, il n'y avait plus pensé.

Furieux, la sueur au front, Selkirk retourna vers le capitaine , qui fumait alors sa pipe sur le tillac, entouré d'une partie de l'équipage à qui il racontait les singulières hallucinations de son chef d'équipage.

Essayant encore, mais vainement, de modérer son émotion :

« Monsieur, lui dit-il, le visage enflammé, la voix haletante, l'acte qui certifiait mon droit m'a été volé.... par qui?... ou par l'ordre de qui?... je vous le laisse à deviner!... »

Straddling continua de fumer, semblant ne pas faire plus attention à lui qu'à un moucheron qui aurait bourdonné à ses oreilles.

« Capitaine, reprit le jeune marin en élevant la voix, un jour ou l'autre nous rentrerons en Angleterre, où, si je ne puis obtenir la justice, qu'on n'accorde guère chez nous qu'aux riches et aux puissants, je trouverai moyen peut-être de démasquer...!

— Vous menacez, monsieur? interrompit Strad-

SEUL! i65

dlingen lâchant une bouffée de tabac, et sans se départir de sa froideur d'emprunt : prenez-y garde !

— Je veux partir!... je le veux à tout prix!... entendez-vous ? poursuivit Selkirk avec plus de véhémence ; si vous refusez de souscrire à ma juste réclamation, je le jure par Dieu, je saurai me passer de votre consentement ! Le vaisseau fût-il à vingt milles de la côte, et dussé-je vingt fois périr en route, je partirai!... C'est mon droit, comme l'atteste ce traité signé par vous !

— Si ce traité a jamais existé, monsieur, lui ré* pondit Straddling, affectant la modération la plus parfaite, à défaut du titre, que vous prétendez vous avoir été soustrait , je ne sais comment , du moins invoquez un témoignage.... celui que vous voudrez.... Mais il est impossible, absolument impossible, que, par exception, et contre toutes les lois maritimes, vous ayez été en possession d'un privilège aussi exorbitant, sans que des témoins soient intervenus pour donner à l'acte une sanction légale, et à vous-même une garantie. N'est-il pas vrai , messieurs ? ajouta-t-il en se tournant vers ceux qui l'entouraient et qui , tous , firent un signe d'assentiment. Ces témoins, nommez-les , qu'ils se présenteni!

•^ Mais vous savez bien qu'ils ne se présenteront pas, lui cria Selkirk, puisque le seul dont la signa-

id6 SEUL!

ture ait garanti la vôtre , qui avait si grand b^oÎQ de l'être, c'est le capitaine Damjûerl.., Ah! s'il était encore là!... »

Et lisant l'incrédulité sur tous les visages» Selkirk , retombant tout à coup dans an des noirs abîmes de sa pensée , se dit en lui-même que si Dampier était là, peut-être , ainsi que son digne compagnon, mentirait-il à son honneur, à sa parole comme à sa ^gnature.

« Écoutez-moi, jemie homme, reprit Straddling, je veux rester bon et patient vis-à-vis de vous, comme je l'ai toujours été. Je ne vous accuse point d'ingratitude, mais d'erreur, d'oubli, de vertige. Le soleil du tropique joue parfois de vilains tours aux cerveaux malades et faciles à l'exaltation comme est le vôtre ; il fait naître des mirages à l'intérieur, des songes qu'on prend pour des réalités! Tel est votre cas, monsieur Selkirk, je n'en peux pas douter un instant ; sans cela vous seriez , au premier ctef, coupable envers moi d'irrévérence et d'odieuses suppositions. Comprenez-moi bien : si cet acbr avait jamais existé, pour ma part je n'aurais pas manqué d'en instruire d'abord M. Georges O'Mill, l'agent de nos actionnaires, à qui il est de mon de^ voir de rendre un compte exact de tous les engage* ments que je puis contracter, ensuite^ moa Ueulenant. M* Davis, qui, appelé à me succéder dans k

commandement do Davire, si malheur m'arrivait, ne devrait point ignorer un fait dont , plus . tard , il pourrait avoir à supporter la responsabilité. Ih bien! que ces n^ssieurs déclarent si jamais je leur en ai dit un niot. »

Les deux interpellés répondirent par un geste n^tif.

« Maintenant, poursuivit l'astucieux personnage, laissant tomber cbaque mot, chaque phrase, avec la monotone régularité de la goutte d'eau dans une clepsydre, à votre tour, monsieur Selkirk, de nous venir en aide ! Si les choses se sont passées comme vous le prétendez, vous avez dû indubitablement en parler à quelqu'un de l'équipage, soit à l'un, soit à l'autre. Vous n'aviez pas de motifs pour tenir secret un droit que vous étiez décidé à faire valoir. Eh bien ! ce ?oelqu'un, ftit-ce Reynold, le cuisinier, citez-le devant nous, nous admettrons son témoignage, et ces messieurs l'apprécieront. »

Même ce témoignage verbal dont il voulait bien ^ contenter , &ute de mieux , le malheureux était ^ns l'impossibilité de l'invoquer, A qui aurait-il parlé de ce traité qui ne pouvait intéresser que lui î Depuis bien des années avait-il été une fois en passe 4e se livrer à des épancfaements confidentiels ? Il avait toujours vécu seul.

£t pendant que Selkirk restait interdit devant lui.

Straddlmg, les bras croisés , tournant un œil railleur et cruel vers sa victime, savourait doucement, à petit bruit, une de ces acres voluptés des méchantes âmes, celle de voir son ennenii, son rival, se débattre vainement au milieu des impuissances et des stérilités de sa bonne cause él de son bon droit. Mais bientôt irrité et mis hors de lui par cette môme impuissance, après être resté morne et silencieux comme si l'éloquence traînante, froide et verbeuse de Straddiing l'avait momentanément engourdi, Selkirk se rapprocha de celui-ci, et d'une voix sourde et concentrée :

« Capitaine , reprit-il , que sert d'en appeler aux autres, lorsque seuls, tous deux, ici, nous savons à quoi nous en tenir ? Répondez par un mot : sur votre honneur, sur votre conscience , cet acte gui me laissait maître de dispoiser de ma liberté, a-t-il été conclu entre vous et moi, oui ou non?

— Non, dit Straddiing sans changer de couleur.

— Vous en avez menti! » lui cria Selkirk, les poings serrés, son visage presque contre le sien; et sous un geste de mépris il fit tomber la pipe que le corsaire tenait encore entre ses dents.

Le commandant du Cinque-Ports fronça les sourcils ; mais sous ces mêmes sourcils violemment hérissés , ce fut un éclair de joie plutôt que de colère

qui brilla dans ses yeux. Gardant sa contenance impassible, il ordonna qu'on allât lui chercher le journal du bord , et quand il lui eut été remis, sous sa dictée, faite à haute voix, le steward Georges O'Mill, dont la main tremblait d'émotion, y inscrivit la note suivante :

« Cejourd'hui, 4 août 1704, en atterrage entre « rUe del Gallo et les côtes du Popayan, le nommé « Alexander Selkirk, maître sur le navire, s'élant « mis en rébellion contre nous jusqu'à nous accuser * de déloyauté et de mensonge , ayant même osé «nous porter la main au visage, nous lui avons « retiré son titre et son emploi. En cas de réci- « dive, nous le ferons pendre à la vergue du grand « mât. »

« Cette fois, je signe , et bien réelleme]g|||||||^ Straddling. ^k

A partir de ce jour, le rebelle, dépo 'fjf^.M(P^ signes de son grade, se vit contraint de servir sur te Cinque-Ports en qualité de simple matelot, et ses subordonnés d'hier, ses égaux d'aujourd'hui, lui firent expier durement l'autorité qu'il avait exercée sur eux.

Soumis aux travaux les plus rudes et les plus hu- Dùliants, il voulut d'abord réclamer et résister; par ordre de Straddling, il en eut pour une heure

de pilori, en plein soleil, après quoi neuf coups de corde lui ensanglantèrent les épaules.

Le soir de ce même jour (et ce ne fut pas 1& une de ses moindres souffrances)» au gaillard d'ai^nt, te matelot Lambert, surnommé Gin , tu son godt pour la liqueur de ce nom , Thomme le plus dépravé , le mieux pourvu des instincts de la bête féroce, et qui avait été chargé de lui administrer là correction du pilori et de la garcette , lui disait en feignant de s'apitoyer sur son sort :

« Cher ami, Zach Sampson, le juif , était mon camarade de bord ; les Charmas me Tont tué ; voulezvous le remplacer? Il me semble vraiment que nous avons été créés l'un pour l'autre. »

Seikirk ne lui répondit que par un regard de mépris et d'indignation.

^êp

Page 1