CHAPITRE XI
Tentatives faites en faveur de Selkirk. — Sur la banquette du lillac. — Grande surprise à bord. — La pointe de Garrachine. — Les trois montra. — Une forât vkige.
Possédé d'une seule et unique pensée , celle de quitter le vaisseau sur lequel on prétendait le retenir de force, Selkirk ne songeait qu'aux moyens qui pourraient favoriser son évasion ; mais ces moyens existaient-ils? Un vaisseau est peut-être la plus sûre des prisons, et les Latude de mer sont rares.
Si , pour une expédition , ou pour renouveler la proTision d'eau, on touchait à quelque point de la côte , il restait à bord, où John Rick et Lambert lui avaient été donnés pour surveillants; l'approche des barques lui était interdite, et le fossé qui le séparait de la liberté , c'était l'Océan.
Absorbé dans ses préoccupations incessantes , il
n'était plus qu'une machine se mouvant à la voix des chefs. Chez lui , ce qu'on prenait pour résignation et bon vouloir n'était que l'apathique condescendance du corps qui se soumettait passivement à tout pour ne point déranger les calculs de l'esprit. La résistance aux ordres, souvent injustes et humiliants, qui lui étaient donnés, les objections à faire, le débat , la lutte , l'auraient trop longuement distrait de ses projets de délivrance. A la fin, désarmés par cetle soumission apparente , voyant ce même homme, qu'ils avaient jugé hargneux et indisciplinable , donner si bien à tous l'exemple de l'obéissance, quelques officiers , le lieutenant Davis, Van-Hysem, le hollandais, et quelques autres se sentirent pris d'intérêt et de pitié pour lui, et le lui firent savoir. Ils représentèrent ensuite au capitaine que, quels qu'eussent été les torts de son ancien chef d'équipage, il serait peut-être d'une sage politique d'en adoucir le châtiment.... Mais Straddling, sans leur répondre, haussa les épaules ; à peu près du reste ce qu'avait fait Selkirk quand ils lui avaient témoigné de leurs bonnes intentions à son égard. Renfermé en lui-môme, sombre et muet devant tous , à Zimpoll seul il adressait volontairement la parole, le plus souvent en langue péruvienne, dans laquelle il commençait à pouvoir s'entretenir avec lui assez couramment. Si Selkirk eût pu connaître
ramitié, ZimpoU fût devenu son ami. II était Indien; il ressentait comme lui une aversion profonde pour Straddllng ; car ce dernier, en passant devant la rivière Saint-Jacques, avait refusé de rendre ZimpoU à son pays et aux siens. Rapproché du Bravo par cette haine, commune à tous deux, Selkirk croyait Tètre par un sentiment sympathique, et supportait sans trop de déplaisir la société de celui-ci. Hais quand il était parvenu à s'isoler de tous , même de Zimpoll , oh ! combien il se sentait soulagé, plus à Taise, presque résigné à son sort! il était seul! En compagnie de sa pipe, les yeux attachés sur le sillage du vaisseau , il se créait un monde à lui; il refondait la société tout entière, ou plutôt il Fannibilait. Les constitutions, les lois, n'étaient que des inventions de la force oppressive pour comprimer les droits naturels ; les progrès matériels eux-mêmes, quel bien-être avaient-ils donc apporté à l'humanité, puisque, pour les hommes, le bonheur n'existait que là où la civilisation n'avait pas encore pénétré ? Les sciences empoisonnées de l'Europe, il ne les souhaitait plus pour ses chers Indiens ; il n'aspirait qu'à aller vivre de leur vie.... Puis il en revenait à ses projets de fuite; mais la fuite lui était-elle nécessaire pour redevenir livre ? On cinglait vers les parages de Païvama, où l'escadre de Tamiral Greydon devait se
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trouver encore. Straddling ne pouvait échapper à la visite des vaisseaux anglais ; il aurait un bon compte à régler avec Famiral, qui le prendrait, lui, Selkirk, sous sa protection.... et alors.... alors....
Tandis que sur la banquette du tillac il s'aban* donnait ainsi à ses rêves, parfois un petit sifflenient se faisait entendre derrière la proue ; quelque chose, bondissant de l'éperon du navire, glissait rapi* dément sur le mât de beaupré : c'était Marimonda. Après avoir f4t vaciller légèrement le pont de cordes suspendu à la misaine, elle se laissait choir tout à coup près du rêveur, et Vabordaît avec des gestes caressants.
Depuis quelque temps, Marimonda paraissait avoir pris Selkirk en affection ; était-ce depuis qu'elle le voyait ainsi triste et malheureux î Qui sait?
Selkirk la repoussait; elle allait se tapir sous l'étambot de la dunette : mais quelques minutes ne s'étaient pas écoulées cpi'il la retrouvait devant lui immobile , dolente , dans une attitude rêveuse aussi, comme si elle eût partagé toutes les impressions qu'il ressentait; elle reproduisait ses gestes, ses mouvements, levait en même temps que lui ses yeux vers le del, ou, comme lui encore, les tenait fixés sur la mer.
Distrait malgré lui, irrité, furieux, Selkirk s'éloignait en menaçant du poing le maudit sapajou
qui ^^ait d'interrompre ses titapies ou de faire envoler ses rêves.
Vers le milieu de septembre, te Cinque -- Ports «lira dans la baie de Panama. L'escadre de l'amiral Greydon Tavait déjà quittée depuis quelques semâmes. A cette nouveDe, le captif de Straddling seotit son dernier espoir s'évanouir.
Cependant deux jours après, quoique le vaisseau fût amarré à trois milles de la pointe de Gmradiine , en face du golfe de* Saint-Michel , quoique les canots et la barque fassent encore suspendus à leur place habituelle, lorsque Lambert et John Rick cherchèrent des yeux celui-là dont la garde leur avait été confiée, ils ne le trouvèrent phis.
Ds interrogèrent les hommes du quart ; personne ne Favait vu. Leurs recherches, longtemps prolongées, restèrent vaines. L'Indien Bravo , qui sem* Uait être son inséparable, pouvait seul renseigner sur ce qu'il était devenu. Il fut mandé près du ca- {Htaine; puis une grande clameur s'éleva de la poupe à la proue du bâtiment ; ZimpoU et Selkirk avaient déserté le anque^PorU.
Par la nuit noire, à l'heure où la naer poussait au rivage, nos deux conspirateurs, se laissant glisser le long du câble de l'ancre, s'étaient, à tout risque , livrés au flot , qui semblait hurler après
eux pour les engloutir.. Pendant cette longue et rude traversée , Selkirk avait senti défaillir ses forces; la vague J'emporlait dans une de ses spirales, quand Zimpoll, nageur infatigable comme tous ceux de sa race , le saisissant par sa ceinture trésorière , l'avait arraché à l'abîme. Tous deux étaient enfin parvenus à gagner la pointe de Garrachine, non sans quelques contusions et quelques écorchures , mais sains et saufs néanmoins.
Zimpoll connaissait les lieux , et , en qualité d'Indien soumis, n'avait rien à craindre d'une rencontre; il laissa son compagnon se cacher d'abord prudemment sous un fourré, une jungle située à mi-côte, et courut au village le plus proche, certain d'y trouver les portes ouvertes plutôt qu'à l'heure de midi , où la chaleur rend toute habitation close et silencieuse. Là il se procura un poncho, un chapeau de paille, un long chapelet de grains rouges et de grains noirs entremêlés. Grâce à ces trois ornements de rigueur , l'Écossais pouvait se faire passer pour un colon du Popayan, voyageant pour ses aâaires.
Cependant le Popayan n'était plus le but auquel visait Selkirk. Si près de la rivière de Darien, il voulait par elle atteindre la mer du Nord, et rejoindre les vaisseaux anglais qui devaient croiser vers le golfe.
Tout en procédant à sa nouvelle toilette, il fit part au Bravo de l'itinéraire qu'il comptait suivre. Celui-ci releva l'oreille, et après réflexion :
« Cela devait être , dit-il ; deux oiseaux de plumage différent ne volent pas longtemps du môme côté.
— Eh bien, ne nous séparons pas encore, ZimpoU, lui dit Selkirk ; servez-moi de guide ; je saurai reconnaître ce service, ainsi que tous ceux que déjà vous m'avez rendus.
— Si jamais Zimpoll devient riche, il ne le devra qu'à lui-même, répondit l'Indien, en agitant son œil noir de droite à gauche , sans songer à donner à sa noble sentence l'appui d'une pose théâtrale. De quoi donc a-t-il besoin, Zimpoll? »» ajouta-t-il, en montrant une gourde qu'il avait eu soin de faire remplir d'eau-de-vie de mezcalt, à ce même bourg où il avait acheté le poncho.
Il en but une gorgée et passa la gourde à Selkirk, lequel ne manqua pas d'y faire honneur à son tour, car la traversée du vaisseau à la plage l'avait glacé et engourdi.
« Comprenez-moi bien, camarade , reprit ce dernier , touché de la générosité sans faste du Bravo ; si vous consentez à m'accompagner jusqu'au delà de la Cordillière, je compte vous laisser, non comme récompense, mais comme gage de mes
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bons sekitiments ponr Yons , ma montre , qui a été portée antrefois par mon bienfaiteur, le laird Mac-Yvon. »
Et il tira de son gousset une belle montre en or, large et épaisse , à double fermeture et rehaussée d'un chitTre en émail. Zimpoll la lui prit des mains, la fit briller aux premières clartés du jour , qui déjà cerclaient de pourpre les flots lointains du Pacifique, et, après Tavoir examinée quelque temps avec plus de curiosité que de convoitise , il la rapprocha de son oreille.
« Elle est morte, dit-il, la grande eau Ta tuée. » La rendant ensuite à Selkirk : « Voyons si les miennes sont mortes aussi.
— Comment ! les vôtres ? »
Un rire muet , qui sembla lui fendre la bouche d'une oreille à l'autre , contracta la face du Bravo.
« Oh! Zimpoll n'a pas quitté la maison volante sans s'adjuger ce qui lui était dû; ils ne lui ont point donné sa part; il se l'est faite. »
Il avait tiré de dessous son pagne un sac de peau de cerf; il le vida sur le tertre qui leur servait alors de siège , et trois montres d'argent , quelques bourses, les unes de cuir, les autres de soie, en tombèrent. Les montres, l'Indien n'avait eu que la peine de les décrocher de la poutre aux hamacs ; pour les bourses , il avait dû fouiller les poches.
Selkirk commençait à mettre en doute les vertus désintéressées de son compaguon olivâtre.
Tandis que celui-ci , la figure de nouveau épanouie sous son rire silencieux, éventrait les bourses pour prendre une connaissance exacte du résultat de ses rapines» «
« J'attends votre réponse, maître ZimpoU, reprit Selkirk, cette fois avec un ton d'impatience et même de dédain. Si vous êtes déjà si bien pourvu de montres, que la mienne n*ait rien qui vous tente, je puis vous récompenser d'une autre façon*
— Je sais«... je sais*... la ceinture est bien garnie. » Et lisant la défiance autant que Tétonnement sur les traits du marin, le Bravo se h&ta d'ajouter : « N'est-ce pas par votre ceinture qu'il vous a soutenu , ZimpoU, quand vous plongiez à mi-route? Mais il vous l'a déjà dit, s'il lève de force l'impôt sur les méchants, ZimpoU n'exige rien de ses amis.... Sir AlexandeTy je serai près de vous jusqu'à votre der« nièrelialte. »
Selkirk ne savait plus que penser de lui.
« Eh bien I en marche ! » dit-lL
Mais ZimpoU, au Ueu de se lever, venait ^e s'aplatir »ibitement sur le sol , avec un mouvement de terreur.
De la jungle où ils se tenaient, on voyait distincte-
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ment, sous les premières clartés du soleil, ce navire que tous deux avaient déserté.
Sur le pont du Cinqu^Ports ^ tous les gens de réquipage allaient et venaient en grande agitation; le vent , qui , à cette époque de la journée , semble naître en même temps que la lumière, leur apportait des cris confus et des malédictions qui ne pouvaient manquer d'être à leur adresse. Le Bravo , par une habitude de défiance ou une aptitude de race, pouvait, mieux que son compagnon, distinguer les objets, malgré leur éloignement; il vit les longues-vues braquées de leur côté; il distingua même, dans le canot, déjà mis à la mer, des hommes armés de carabines, et , parmi eux , il affirma reconnaître John Rick à sa haute taille, à sa tournure dégingandée ; puis Lambert , puis quelques autres.
« Le rivage est désert; ils peuvent y aborder sans danger; bientôt ils seront sur nos traces, murmura Selkirk en tressaillant.
— Le grand Être a donné à Flndien la ruse pour résister à la force , répliqua le tatoueur, déjà rentré dans son calme habituel ; mais il n'y a pas un moment à perdre. »
Une seule route, ouverte vers les montagnes, pouvait favoriser leur fuite. Par malheur pour eux, le vent de la mer en ayant efifacé tout vestige , elJe
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offrait comme un cadre de sable parfaitement uni , où rempreinte de chacun de leurs pas ne pouvait manquer de les dénoncer à leurs poursuivants.
Prudemment conseillé par le Bravo , Selkirk retira ses souliers, et, le pied nu, marcha droit devant lui, tandis que ZimpoU cheminait en arrière, le visage tourné vers la rive dont il s'éloignait. Quiconque eût observé leurs traces n'aurait pu y deviner que le double itinéraire de deux voyageurs qui , partis d'un point opposé , s'étaient croisés en chemin. Dans certains endroits, le pied de l'un s'imprimait en sens inverse sur le pied de l'autre. Plus tard, Zimpoll songea que son stratagème, tout ingénieux qu'il pouvait être , devait à la longue retarder leur marche; après avoir, toujours cheminant en arrière, perdu ses pas dans un fourré, en un clin d'œil il s'improvisa des sandales, grâce à un emprunt fait à son sac de peau de cerf; quelques cordelettes avaient suffi comme attaches.
Maintenant un troisième voyageur, chaussé de grossières espadrilles , semblait avoir imprimé la trace de son passage sur la route sablonneuse ; mais llndien, au pied toujours facile à reconnaître à l'écartement de Torteil, aussi bien que le marin écossais, aux fortes semelles armées de clous, il fallait les chercher ailleurs.
Us marchèrent pendant trois longues heures, pre-
DaiKt «Qcore miUe «atnes précaiitioss ; naâ&j dq^ quelque leoips , Se&inc ne s'avaoïçait plus «ç&'tvec de pénibles efforts ; ses^ f»eds étaient déiâiirte et saignants : ne poavant mire le pas rapide de son cooipagnon, H 9e laissa tomber sur la tare et rappela pour lui ftdre part de son invpttissaiioe. SœpoU élait déjà loin. Selkîrk l'aperçut, toujours courant , qui escaladait une coUitie , puis s'effaçât derrière im mas^de chênes et de lataniers, jeté en avant d'une épaisse forêt ; il entendit ensuite on cd étrange , suivi d'un sifflement aigu, plusieurs IMb r^té, auxquels un autre cri et d'autres sifflec^enis r^ondirent dans le lointain, fi ne «avait que penser et de l'absence de ZiimpoU et de ces signanx écliarigés, lorsqu'il vit l'Indien reparattne A ses côtés,
« D'où venez^Tous éonc, csamarade? I'm cm que vous alliez m'abandonner, et que , par les routes de cette forêt , vous songiez i regagner le Popay»i et la rivière Saint^Jacques^
^ Oetle forêt n'a pas de roistes, dit£hnpoIl : c'est une bonne et loyale Scucèi » qui ne s'est pas xjmet^ encore devant les déiriolieurs d'Esp^^gae.
— - Mais alors à qm vous adressfez-v^us par ces cris, par ces sîtflements, et qui vous a répondu ?
— Ce sont des amis, des vrais ands sur iedrpvets on peut compter poia* un ^e. MÊg émr Aàmwder
a besoin de repos ; il se reposera plus sûremait et plas fraîchement sous leur jac(U de bambous et à claire-voie que derrière les murs d'une hacienda.
— C'est une rude tâche que je vous ai imposée là, Zimpoll, car dès notre première étape je me sens déjà aux trois quarts vaincu par la fetigue.
— Oui , oui , bon marin , mauvais marcheur, dit le Bravo ; mais quand le petit poulet ne peut plus marcher , le petit poulet monte sur le dos de sa mère; il avait prévu le cas, Zimpoll, et c'est pour cela qu'il a été avertir ses amis de la forêt , qui sont des Indiens cargadores. Ils vous transporteront à dos , sur un bon siège étoupé, aussi bien que le pourraieiît faire les cholos de Panama et déPorto-Bello. ftu courage ! nous n'avons plus loin à aller pour les rejoindre. »
Tout en parlant, Zimpoll avait frotté de quelques gouttes de son eau-de-vie de mezcalt les pieds endoloris de l'Écossais; il lui céda ensuite ses propres espadrilles de peau de cerf, qu'il eut soin de garnir d'une couche de mousse pour lui éviter le contact des cailloux ; puis, après l'avoir aidé à se relever, il lui offrit son bras, comme soutien durant la route.
Devant ces touchants témoignages d'affection et de dévouement, Selkirk se sentait ému. Cet homme qu'il accusait d'égoïsme et de rapacité , dans cette
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même journée , il lui a sauvé la vie ; il lui sert de guide dans un voyage , non sans périls, qu'il n'a, personnellement, aucun intérêt à entreprendre; et maintenant il le comble de soins , il l'entoure de toutes les prévenances , de toute la sollicitude d'un véritable ami; ZimpoU est un Indien et il se montre digne de ce nom. Qui sait si, durant la route qu'ils poursuivirent alors, le misanthrope Selkirk, appuyé sur le bras de Thonnéte tatoueur, n'échangea pas avec lui contre un my friend Alexander xmmy friend ZimpoU?
Après avoir péniblement et en silence gravi une partie de la montagne :
« Pourquoi vos amis les cargadores ne se montrent-ils pas? dit-il à ZimpoU; leur chaise étoupée m'aurait été d'un bon secours pour abréger la route.
— Les amis de ZimpoU sont des Indiens Mwastiques (Mosquitos) , lui répondit le Bravo. A cette époque de l'année, chassés de leur pays par les insectes dont ils portent le nom , ils sont venus se réfugier dans la forêt que la cognée espagnole n'a pas encore éclaircie, préférant y lutter, s'il le faut , contre le jaguar et les grands serpents que contre leurs innombrables ennemis bourdonnants, qui de leurs corps ne font qu'une plaie.
— Mais, pour se tenir ainsi cachés au milieu des
bois, ont-ils donc peur des Espagnols aussi bien que des moustiques ?
— Chut ! fit le Bravo , en posant son doigt sur ses lèvres ; les amis de ZimpoU sont restés des Indiens libres, comme les Araucans, comme les Charmas que TOUS aimez tant; si on connaissait leur retraite, Tinquisiteur de Mexico voudrait en faire des chrétiens ; on les soumettrait à l'impôt, peutêtre au travail dans les mines. Le Mosquito aime le soleil et la liberté.
— Je ne vous comprends plus, camarade, reprit Selkirk; si vos Mosquitos redoutent la rencontre des Espagnols, il me semble que je ne puis guère compter sur leur aide pour être transporté à travers le pays jusqu'à la rivière de Darien. »
A cette objection, les oreilles du Bravo se redressèrent ; et ce n'est qu'après un moment d'hésitation qu'il répondit :
« Si le Mosquito se tient à l'écart des villes du Panama, c'est qu'il veut conserver les usages de ses pères; mais une fois en route, bien adroit serait celui-là qui le reconnaîtrait, car il porte le chapelet, sait au besoin faire le signe de croix de la main droite aussi bien que de la main gauche ; et la couleur de sa peau n'est-elle pas la même que celle d'un Indien soumis ? »
Selkirk n'avait plus rien à objecter. Cependant ,
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quoique sa conOance en son guide fût revenue aussi complète que jamais, il ne pouvait se défendre d'un certain effroi à Fidée de s'engager dans ces sombres forêts, où nul chemin n'était tracé , où chaque pas pouvait lui offrir un obstacle à vaincre, à lui déjà épuisé de farces. Il lui semblait que sous ces ààvoes séculaires, qui ne lui apparaissaient alors que conuoe une masse noirâtre, la lumière du jour allait lui manquer tout à coup, et il en avait besoin pour ne pas laisser tomber son reste de courage; il pressentait vaguement de sérieux dangers à courir, des dangers qui menaçaient sa vie, et, chose étrange, dans cette idée de périls à a£Qronter, il ne songeait ni aux jaguars ni aux grands serpents.
Rougissant bientôt de l'importance attachée par lui à des pressentiments que rien ne justifiait, il accéléra sa marche douloureuse, pour atteindre à la forêt, véritable forêt vierge, où les arbres, les lianes^ les ronces se croisaient, s'enroulaient les uns dans les autres comme une chevelure en désordre.
Mais ZimpoU connaissait les mystères de cette topographie sauvage. Après avoir, non sans peine, frayé une route devant les pas de Selkirk , il entra dans un fourré de sassafras et de haates fougères, où celui-ci le suivit encore. Bientôt, toi]© deux sem-
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blèrent disparaître sous terre, comme si quelqu'ancien dieu mexicain, à qui la garde de ces forêts avait été confiée, eût soudainement ouvert une chausse-trape sous leurs pieds. Ils avaient touché le fond d'un ravin, depuis longtemps creusé par des courants d'eau, et qui, de ce côté, se trouvait masqué par les basses branches d'un énorme dragonnier. Alors rien n'obstrua plus leur marche, sinon quelques racines qui saillissaient du sol. Cou* verts par un feuillage épais, arrondi en arceau sur leur tête, ils marchèrent quelque temps courbés en deux, et dans une obscurité profonde; puis, peu à peu, la lumière reparut. Une grande clairière venait de s'ouvrir devant eux. Sur un emplacement soigneusement défriché, on y voyait une culture de patates, de melons, de topinambours, de pommes de terre , de maïs ; un couple de lamas y paissait un champ d'herbes. Dans un coin de la clairière s'élevait un vaste hangar fermé, aux trois quarts de sa hauteur, par des murs de terre et de gazon soutenus par de fortes tiges de bambous, et surmonté d'un léger treillis de branches, qui permettait à l'air et à la lumière de pénétrer à l'intérieur. C'était le carbet des Indiens Mosquitos.