‹ Seul!Chapitre 19 sur 51 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Conspiration à fond de cale. — L'homme et le taret. — On aborde. — Jenkins , la Mouette, — Les grands cotonniers. — La marée montante. — Délivrance l

Depuis combien de jours Selkirk est*il enfermé dans ces ténèbres? il l'ignore. En reprenant la connaissance de lui-même , en ouvrant les yeux sans percevoir les clartés du ciel , il croit être encore chez les Mosquitos , et que ceux-ci , par un raffinement de cruauté, pour qu'il ne puisse se soustraire ni à leur surveillance ni à leur voracité , lui ont crevé les yeux. La présence de Lambert tenant une lanterne à la main lui révèle qu'il est retombé au pouvoir de Straddling et dans quel lieu il se trouve ; mais de sa comparution devant un conseil de guerre, du supplice même de l'estrapade, le malheureux n'a conservé aucun sou- Tenir.

Néanmoins , à mesure que ses forces reviennent, les pensées amères lui rentrent au cœur. H ne sait rien des sentiments de sympathie manifestés à son égard, dans ces deniiers temps, par ses rudes compagnons , et c'est contre tout l'équipage du Cinque- Ports ^ Straddling en tête , que sa haine voudrait pouvoir s'exercer. Sous î'influence de la fièvre , sa misanthropie a tourné à la rage.

Quels moyens a-t-il de se venger d'eux? Non loin dans la cale, est la sainte-barbe , qui contient plusieurs milliers de poudre. S'il pouvait parvenir à s'y frayer un passage 1 au choc du premier fragment de silex, il lancerait dans les airs ses persécuteurs et ses bourreaux. Mais la sainte-barbe est l'endroit du navire le mieux défendu , le plus inabordable.

Eh bien, s'armant d'un clou seulement , et avec du temps et de la persévérance , ne pourrait-il soulever ces quelques planches qui le séparent des flots, et faire disparaître le navire dans le gouffre?

Un jour, tandis qu'étendu sur son cadre humide, il s'abandonnait à ces inspbrations du désespoir, un léger grincement , plusieurs fois répété, se fit entendre au-dessous de lui. Ce bruit, il se produisait dans la charpente même du navire, et Selkirk en devina bientôt la cause. Un auxiliaire

lui arrivait. Cet auxiliaire , cet allié , . destructeur impitoyable de tous les ouvrages que l-homme ose élever au-dessus des flots ; sous les efforts duquel , malgré ses solides pilotis , Venise , aux plus grands jours de sa puissance, et la Hollande elle-même, protégée par ses digues, ont failli périr, c'était un tarct; un taret, un ver, tout au plus long de quelques pouces , qu'un en* faut aurait pu facilement écraser entre ses doigts, et cependant plus justement redouté de toutes les marines du monde que ne l'ont jamais été les grands serpents de mer, les léviathans, et tous ces monstres dont les navigateurs et les poètes ont peuplé la profondeur des océans.

Tandis que Selkirk méditait contre l'équipage du Cinque-Ports ses projets d'anéantissement, le taret, attaché aux flancs du navire, travaillait à les rendre réalisables.

L'humble et terrible gardien des mère, avec sa bouche armée de lames osseuses et tranchantes , avait déjà creusé dans la muraille de la carène mille petits canaux par lesquels l'eau s'inflltrait dans le bois, le minant sourdement fibre par fibre.

Selkirk porta machinalement sa main là où le bruit se faisait entendre ; le bruit cessa aussitôt. Le taret était défiant : pouvait-il se douter que, der-

rière Ift plancbe: qu'il roageaUi, éteit un bâmme prêt k deyemir 9oa coiBtpIioe.

Geliû-ci avail devioé qa^i aide hù avmaîl ^ il s'agissait de mettre à profil le moment^ et de faire, sans plas tarder, concorder leurs oommims effoEt&. Bientôt ,. sons sa main interrogeante, ii sesitit ui^ forte tâte de clou, et autour de ce clou ua bois humide et presque ^[^agieux. G*ètait là Tiostrur ment qu'il lui fallait pour assurer sa. yeug/sanee^ Les travaux du tairet étaient-ils assez ayancésT pour lui en rendre la conquête pos^le? IL l'espéca. ATec son ongle il* creusa un. cercle autoitr du ebm; le beisv à. nu)ilié pourri^ se laissait peu à pe» entamer. La planche, était attaquée par ses deux faces à la fois; l'aiômbal rojigeait, l-bomme grattaity et, grâce àv cette dfiiible nNOEMBuvre, la tfte du doui, fiaôsant ndiisf, eamffiiençait.à étne ssisissable. En (ttr tachant quelques fils de sa grosse toîk^,. en les glissant entre le fer ^ la plancbe., Selkiirk se fît une sorte de tenaille, de levier; il tica k lui;. les fils se b]dsèi!ent :;: il en: prit d'autres» de plus foBts^ de plus: soMes*; il les frotta., les roula^ contriSf la pai?oi pour les endjuke de goudjron ; il les tressa pour leur donner plus de force de résistanfie; Mais la tresse, quoique menue, et s«'rée,.Be: psni- ¥ait pénétrer dans le faible ifiterralte pratkpié p«r lui. Sans se décourager, il gratta de ncnnreaii'; il Sr'j

usa, il s'y brisa les ongles ; il eut recours à des tresses de fil, plus longues, pouvant s'enrouler autour de sa main et se prêter à de plus fortes secousses. Sa toile presque entière y passa. Après toute une nuit consacrée à ce labeur incessant, ruisselant de sneur, mais transporté de joie, il sent le clou s'allonger et venir à lui ; il le saisit, lui imprime un mouvement de bascule de haut en bas, de dt'oite à gauche , pour faciliter sa sortie en élargissant son étroite alvéole de chêne, et faisant un suprême effort, il l'arrache enfin de cette membrure dans laquelle il était si profondîèment implanté.

Il le palpe alors, le mesure, l'agite sur sa tête d'un air de triomphateur. C'est un dou énorme, • dont il peut faire facilement un levier, et , au besoin, un poignard.

Il tient donc entre ses mains son arme de destruction ! que Straddling et les siens tremblent ! leurs instants sont comptés.

Cependant , après cette rude tâche, ses forces à bout, il se laisse tomber sur les débris de sa misérable couchette, s'y repose et réfléchit. Le moment d'agir viendra bientôt.

C'est an tour du taret de se mettre à la besogne commune ; Selkirk entend les grincements de cette vrille vivante , plus actifs , plu& multipUés que ja-

ââ8 SEUL!

mais. Tandis qu'il y prêle Toreille, une sensation étrange de froid le pénètre ; son grabat est inondé. Il porte la main à ce vide profond qu'il vient de faire ; un léger filet d'eau en découle , et ruisselle jusque dans les parties basses de la cale.

Le moment était venu ; Selkirk ressaisit son arme avec vivacité. Sans doute, il va s'en servir pour soulever ces planches qui séparent du goufiGre lui et ses ennemis?... Non; comme se ravisant, il se hâta de remettre en place le clou, avec non moins de soins et d'ardeur qu'il en avait déployés dans l'opération contraire.

Soit par suite de cette immersion réfrigérante, soit comme conséquence de ses réflexions : « Si J'échoue dans ma tentative, s'est-il dit, ils me tueront, et ce sera justice ; si je réussis, il n'y aura pas moins pour moi mort certaine, car je serai noyé le premier, sans que je puisse même savoir si ma vengeance est complète ! »

AussitM que Lambert parut :

« Avertissez les chefe que les tarets font rage dans la carène, » lui dit Selkirk.

Repris d'amour pour la vie, le conspirateur dénonçait ses complices.

« C'est bien,avaitrépondu le matelot ; et de l'air de la plus parfaite insouciance : Justement on songe à radouber 1q navire; demain nous touchons à la côte,

SEUL! 2â9

et le capitaine a décidé que vous prendriez terre avec les autres de Téquipage. »

Une immense joie envahit le cœur du prisonnier; il allait revoir le ciel !

Au milieu d*une anxiété pleine d'angoisses, il passa la nuit à étudier les mouvements du Cinque' Ports , qui longtemps encore garda son allure régu- Hère; puis, il sentit qu'il ralentissait sa marche; plus tard, le choc de la mer contre la proue, le sifflement du vent dans les agrès devinrent à peine perceptibles; bientôt, le navire cessa de donner de la bande; on filait le câble de l'ancre. U se fit alors un grand tumulte , mêlé de hourras ; le pont et l'entre-pont retentissaient sous des pas précipités; on détachait la barque du tillac, où elle 'élait amarrée ; le bruit des rames vint ensuite frapper son oreille. Il croyait à chaque instant entendre cliqueter l'échelle de cordes qui communiquait de l'entre-pont à la cale , mais deux mortelles heures s'écoulèrent avant que rien lui prouvât qu'on songeait à lui. Le capitaine avait-il changé d'idée ? U n'en doutait plus et le maudissait, lorsque Lambert parut, suivi d'un autre matelot nommé Jenkins.

Il revit le jour, enfin; l'éclat luxuriant de ce grand soleil réfléchi par la mer sembla d'abord l'avoir foudroyé. Haletant, ébloui, aveuglé, il lui

290 SEULf

falhiC s'appuyer sar les épaales des deux marins pour descendre dans le canot qui derait lui fôire toucher le rivage.

Quand il aborda, il vit confusément devant lui uno pktge aride, plaquée de verdure seulement à Ift Uase des rochers qui Tetitouraient circulairemenL Les matelots avaient déjà d!ressé lès tentes; les uns »*0Geupaient à remplir les barriques à. une* petite cascade qui s'était &it jour à travers nn naaâsîf de rocfases; les autres reoueillaienft des herbe» comestibles ou des coquillages.

Ses deux guides , Lambert et Jenkins , le conduissirent à Tune des extrémités de ce cirque montagneux, où quelques grands contonràers-arbres jetaient leur ombrage. Selkirk s'étendit sur la terre, aspira l'air à pleins poumons , et il lui sembla que les» rayons du soleil , quoiqu'il ne pût encore soutenir leur échrt, s'infiltraient dans ses veines pour y ramener la force et la santé.

Quelques heures plus tard, resté seul près de lui : « Eh bien! lui dit Jenkins, on est ici mieux que dans la cale, n'est-ce pas? Vous devriez faire vos excvse^ au capitaine; entre hommes on s'explique.

— Je m'expliquerai avec lui en Angleterre, répendit Selkii^.

— Oh ! alors , vous avez près^ de dix-huit meis pour y nfefléchir..., car nous aussi, nous allons.

SEUL! ^t

emmne' notce/ andeE' capitaise Dampieff ), easafer de la grandis attrigationi.. . Mai» je compnends, wus Youa Aes dit: « Puisque des eaux de Panama, aou» « YoicLdans-oefleâ'du Bapayan^. c*e^: que nous lisiM)n& «^ retbur. »»

— La Popayan! s'écria SelMi^ en FelaYani la tête; car l'annonce que. dîxrlmit mids di& captivité lui pioaiKaient« être réservés encore, l'avait atterré.

— Allons, bon!... le Popayan?... Est-ce que j.'ai lâché le mot? dit Jenkins. Ah! si Lambert savait!... lui. qaii m'a si h'mn recoaûiaiiAndé Iq: siknce sur eet artide4à! MaÂs^nonv jenel'Mpas dit , n'eslK^e: paifr? C'esÉ ¥OBS^ qui l!aif«z: deviné en. voyaint ces grandes roGbea« Puiscpe, voilà le promontoire de Pasto y nécessaâreiBeiaKt le Popayan est demère. »

Jenkinsf,. que John Rick avait smmpmmé la MmetiBy^^xce que^ prétendait le matelot, comme la mmiette ii avait tout h fait l'air bonne personne,, et n'en étiait pa& moins un animal de proie et de ra-^ pioe» continua à se lamci^er et à voulok* prouvera Selkirk fu'il ne lui avait point parlé duPopayan^ Gelui-cL n» l'écowtait plu* ; il rêvait.

Le 9dir, Lambert revint et dit à Jenkins :

ce Je ne sais si nous trouverons le long de ce rivage de roche un bon port de carnage ; d'aiU leurs;, la: mer mtoutonne^ le numllage est manvai» et le vent pousse à la côte. Nous poamons bien^.cette

nuit même, rejoindre et déraper les ancres; c'est TaTis du capitaine. Aussi, il faut que j'aille là-bas veiller à notre cheval qui se cabre. » Et il indiquait le vaisseau ; puis s'adressant à Selkirk : « Pour cette nuit, c'est Jen, et non Gin, qui sera votre dame de compagnie, lui dit-jl; c'est lui qui vous veillera et même vous emmaillottera. »

Il remit alors à Jenkins une longue corde qu'il avait apportée.

Selkirk rêvait toujours.

Après le départ de Lambert, Jenkins, en bâillant (carie besoin de sommeil le dominait déjà), garrotta, tant bien que mal, les membres du prisonnier.

L'opération à peine achevée, la nuit tomba tout à coup , comme il arrive sous ces latitudes , où le crépuscule n'est qu'un léger trait d'union jeté entre la lumière et les ténèbres. Cependant, bientôt, malgré les nuages qui cerclaient l'horizon, les, étoiles brillèrent, dans tout son éclat , et la voie lactée tamisa sur la mer sa poussière d'argent. Selkirk resta quelques instants en contemplation devant ce tableau, qu'un autre, peut-être, n'eût point trouvé digne d'attirer son regard. Il n'avait autour de lui que des rochers nus; devant lui la mer et le ciel, tous deux à moitié assombris et paraissant se confondre ; mais ses yeux, déshabitués des splendides reflets du jour , aimaient à plonger

au milieu des incertitudes de ce clair-obscur, où les nuages semblaient se couvrir d'écume, où les vagues lointaines s'illuminaient d'étoiles. Une masse confuse qui se balançait dans l'ombre (c'était le Cinque-Ports) ne tarda pas à le ramener à son unique préoccupation, depuis que Jenkins lui avait signalé le promontoire de Pasto.

Le matelot, son gardien, était étendu près de lui , et semblait dormir. Dormait-il ?

« Jen ! » dit Selkirk , en l'appelant à demi-voix.

L'autre ne bougea pas.

. « Jen ! » répéta Selkirk d'une voix plus forte.

Jenkins ronflait déjà.

Peut-être la prison, la maladie, avaient-elles affaibli chez lui les instincts de défiance, ces armes défensives de la raison humaine ; mais , soit qu'il crût à la simplicité d'esprit de son gardien , soit qu'il vît là une intervention de la Providence, il ne mit pas en doute le sommeil de Jenkins ; il ne s'alarma pas un instant de la facilité avec laquelle il parvint alors à se débarrasser de la corde qui retenait , liés l'un à l'autre , ses bras et ses jambes : les nœuds se défaisaient d'euxmêmes sous ses doigts, sans exciter en lui le moindre soupçon.

Cette facile besogne achevée, après avoir prêté l'oreille et* tout inspecté autour de lui, n'apercevant

lien de suspeet, et n'entendant que la bruyante respiration de Jenkins, il se lera* doucement, se glissa derrière Iesaii)res qui lui avaient serri d'abri, côtoya dans^ Tombre la muraille circulaire de ro<chtrs, et se rapprocha du rivage.

Soa plan était arrêté d'avance. Le flot montait, mais n'avait pas encore envahi le promontoire, h pointe orientale avancée vers la mer. Sans hésiter, il s'engagea dans ce passage resté libre. S'il devait rencontrer de l'autre côté une muraille de pierres , une falaise à pic se prolongent sur nu long^ espace, pris entre la vague et la falaiçe, il était perdu, il ne se le dissimulait pas; mais si, au delà de ceUe pointe , la montagne lui livrait un passage, la mapée, fermant la route derrière lui, élevait entre Selkirk et Straddlirig une barrière infranchissable f du moins pendant quelques heures.

A ]a> grâce de Dieu !... Il tourna le promontoire; et avant que la mer qui, grondante, s'élançait à sa rencontre, Peut atteint, même de ses flisées d'écume, il vît s'ouvrir une autre plage circulaire plus aride encore que la première, et tout encombrée de rochers éboulés.

Que pouvait*il' espérer de mieux? H s'aida des pieds et des mains , escalada ces assises inégales , (iiisant k chaque pas s'envoler par centaines des oiseaux de mer cfui avaient élu domicile au milieu

de ce chaos. Une large excavation était creusée dans le flanc d'une immense roche basaltique; là, on ne pouvait le voir ni du rivage ni des hauteurs; il s'y blottit.

Le jour était venu lorsqu'il s'éveilla aux cris des boubies et des frégates qui tournoyaient par essaims sur les bords de la mer. Leur présence disait le rivage désert, du moins de ce côté. Il passa furtivement la tête hors de sa cachette; mais les roches amoncelées lui masquaient la vue. Il s'aventura peu à peu, sortit de son excavation; non sans inspecter, de droite à gauche et de haut en bas , le rivage et la falaise ; il escalada de nouveau quelques-unes de ces marches de pierre; et quand il eut atteint les hauteurs, faisant tout à coup face à la mer, il chercha le Cinqtte-Poris h la place qu'il occupait la veille. Le Cinque- Parts avait disparu. Après avoir, pendant quelques minutes d'angoisse , interrogé vainement la surface des eaux, étendant son regard dans la direction de l'ouest, il le vit enfin qui s'éloignait à toutes voiles.

Suffoquant de joie, le malheureux s'agenouilla, éleva ses mains vers le ciel pour rendre grâce à Dieu, et le ûoh qui montait, et le vent qui soufflait, semblèrent murmurer doucement à son oreille le mot : « Délivrance I »

Page 1