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CHAPITRE PREMIER

L'oasis de la Source. — Projets de solitude. — Selkirk se retrouve dans le cirqiie destsotonniers. — Ce qu'il y voit ! — Il a un vefger. — Empretates d'un pied d'homme. — Le voleur de fruits.

Parmi les roches éboulées, il en était une qui, les dominant toutes, et jetée comme un pont entre >elles et la £alaise, permettait, sans graiids:efforts, de s'oumr un passage de ce celé. Ce passage, Selkirk le franchit. En regagnant trop vite :1e rivage, il aurait craint d'y rencontrer m^. arrière-garde du €inqu€' PortSy embusquée pour le saisir^

Après avoir marché quelque temps entre une double et haute muraille abrupte ;et nue, il trouva devant lui un petit carrefour dont xme source, à fleur de terite, avait fait une soitteid'oasis. Là, des herbes, des mousses, masquaient «en partie le sol pierreux; des buissons, des cactus, des.aloès en

fleur s'étaient gaiement implantés dans. les fentes des rochers, dont quelques-uns, s'avançant et surplombant, formaient une grotte naturelle, fermée aux rayons du soleil, et que le vent de la mer pouvait facilement visiter. Sans être abondamment pourvue d'eau et de végétation, l'oasis de la Source tranchait agréablement avec l'aride sévérité du paysage calcaire dont elle était environnée.

Selkirk s'y établit il s'y installa, pour une heure ou deux du moins; il y déjeuna du biscuit de mer et du hareng salé, son souper de la veille, qu'il avait eu soin de conserver ; il renouvela l'eau de sa gourde, et fit un excellent repas, vivement assaisonné par une pensée d'indépendance, et terminé par une douce rêverie, en guise de dessert:

Libre t.. . il est libre enfin! maître de lui-même, gentleman masterless^ comme le jour où il a vu s'ouvrir à deux battants les portes du collège de Saint- André ! Aujourd'hui, il est vrai, c'est à deux mille lieues de son pays qu'il jouira de son indépendance ; mais ne va-t-il pas retrouver des compatriotes au Popayan? et contre ceux-là il n'a aucune vieille rancune à satisfaire : il ne les connaît pas. Cependant, au Popayan, il peut, il doit rencontrer un ennemi, ZimpoU î... eh bien, tant mieux ! ce misérable, il le démasquera, il se vengera de lui, avant de retourner en Europe se venger de Straddling.

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!ai8 ces idées amères de haine et de Tengeance, s écarte pour en savourer une qui lui semble fermer toutes les félicités de la terre : il est e ! il est seul maintenant 1 seul, non plus à fond aie, où il étouffait dans l'obscurité ; il est seul, s en pleine jouissance de l'air et de la lumière, lolilude lui parait si douce, qu'il prend la résolu de la^ prolonger. Quoi le presse et qui l'al- 1 ? Il ne s'éloignera de la source que pour aller rcher sa nourriture; quelques fruits récoltés sur cuissons, des racines, des coquillages y suffiront. a passer trois jours entiers dans sa grotte de sis, en létë-à-tête avec lui-même ; c'est là l'uni-

Eociété qu'il ait jamais patiemment supportée. gréablement abrégée par ses rêves, la première rnée s'avançait, quand son appétit se réveillant innonca l'heure du dtner. De quel côté devait-il liriger pour aller aux provisions ? Grand embar-

pour lui! Sortir de la montagne et s'aventurer

s le pays, c'était risquer d'y faire une fâcheuse

contre. H reprit son même chemin du rivage,

avant tout, du haut de la falaise, jeta un coup

il interrogateur sur la mer.

£ Cinque-Ports n'était plus qu'un point dans

pace.

[assuré, mais non sans user encore de précau-

is, il descendit son escalier de roches. Comme

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leoialin, tes mBuettesetles boidnes s'yniontraiefnt, reconduisant :1e ilôt qui se retirait, et s'abattant avec des cris sor la proie que la marée basse laissait après elle sur le sable. Aiiei que les mouettes, Selkirk s'avança le long de la grève, potn* y faire sâ récolte de moules et de pétoncles. De rendroit où il était arrivé, il embrassait d'un regard une partie du cirque voisin. La plage ne gardait plus trace de ses occupants de la veille. Cependant il n'osa encore s'arenturer de ce côté , et crut prudent de ne compléter son examen que du haut de la montagne, où il pouvait voir sans être vu.

Après avoir atteint de nouveau la falaise, à travers un sentier ouvert sur sa droite , il tourna le promontoire de Pasto.

Il n'avait pas marché un quart d'heure que, en de certains endroits où l'entre-croisement des roches retenait plutôt qu'ailleurs la -terre végétale, où l'eau des pluies devait séjourner plus longtemps, il aperçut des arbres et des plantes de difiérentes espèces. Il trouva là des anones écailleuses et des anones corossols, fruits délicieux dont il avait fait déjà la connaissance sur les bords de la Loa; il dina sur place de ses fruits et de ses coquillages, vrai repas d'anachorète, mais qui devait convenir assez à uiï marin convalescent. Son dîner achevé, il se remit en route.

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Après avoir marché longtemps/ après s'être quel* que peu é^aré à traycrs ees défilés montagneux» à son ^said< étonnement, à sa non moins grande* terreur, il. se retrouva dans le cirque même (àk^ il avait débanqné avec Lambert et Jenkins» dans ce cirque qu'il avait craint d'aboitler du côté du rivage.

« Si le départ de Straddltng n'avait été qu'une ruse de guerre, peur l'attirer plus fiacilement dans le piège ? » Dominé par cette effrayante pensée , il jette un regard effaré autour de lui, et^ sous le massif des grands cotonniers , il voit briller des armes; un fusil, évidemment de fabrique anglaise, est appuyé contre un des arbres* Cependant, rien ne bouge et nul ne se montre. Des chasseurs du Popayan seraient-ils venus tirer aux mouettes sur le bord delà mer?... Il n'a entendu ni une voix humaine ni l'explosion de la poudre. Ce qui lui semble plus vraisemblable, c'est que Lambert et Jenkins, encore acharnés à' sa poursuite, rôdent dans la montagne, et qu!ils ont déposé sous les cotonniers tout ce qui poavait alanguir leur course.

<c Le navire sans doute reviendra les prendre et moi avec eux, se dit Selkirk ; ils l'espèrent, mais il n'en sera rien ; j'ai une arme maintenant ! »

IL se précipite vers le fusil, s'en^ empare, et, rejeté de surprise en surprise, dans ce fusil il reeonnattle sien.... SK81 propre ft^l, avec sa» marque : puis,

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près du fusil, il voit une hache.... la sienne !... sa hache d'abordage, dont une seule fois sur le Saint- Georges^ lors de l'affaire avec le vaisseau français, il a eu occasion de se servir ; puis encore il aperçoit, il reconnaît une petite valise contenant sa longuevue, ses instruments de marine et divers autres objets qui lui appartiennent.... Straddling, se résignant à son départ, à sa fuite, et généreux cette fois, n'a donc pas voulu l'en punir, même par la confiscation ! Bien mieux, avec ces objets, sa propriété, il trouve un second fusil, une seconde hache, plusieurs poires à poudre , du plomb , des clous, un grand fragment de toile à voile, une marmite de fer, un sac de biscuit, un petit baril de thon mariné, une douzaine de noix de coco et quelques morceaux de came salée ou fumée, qui ne peuvent être qu'un don de la munificence du capitaine ou de quelques-uns de l'équipage. Décidément, le remords s'est emparé de ses persécuteurs.

Mais qu'avait besoin Selkirk d'une marmite et de cet amas de vivres ? La route est-elle donc si longue du cap de Pasto à la ville de Popayanî II ne prendra que son fusil, quelques charges de poudre et de plomb, du biscuit, une noix de coco, sans s'embarrasser du reste, dût ce reste tomber entre les mains du premier venu.

Ses haches, ses clous, cependant, peuvent lui

être utiles plus tard pour se construire un premier abri. Avec ce qu'il regarde aujourd'hui comme un embarras, comme un sirj)erflu, ne peut-il, à Popayan, faire des échanges? Après réflexion, il emporte le tout à son oasis de la Source, et, rentré dans sa grotte, chargé de ces premiers éléments de bien-être matériel, il forme le projet de rester là, enfoui dans son bonheur de sohtude, non plus quelques jours, mais des semaines, mais des mois entiers , si on veut bien l'y laisser le paisible possesseur de lui-môme.

Le lendemain fut pour lui le jour de l'installation. Debout dès le soleil levant, il songea premièrement à se procurer dans sa nouvelle habitation tout le confortable possible. Sa couche de pierre lui avait semblé quelque peu dure et bonne tout au plus pour un gîte de passage; il ramassa aux alentours des herbes sèches, des mousses; il s'en fit un épais sommier sur lequel il étendit son fragment de toile. Il prit ensuite une connaissance détaillée de ses approvisionnements, qu'il avait cessé de dédaigner, en comprenant qu'il leur devrait la prolongation de son indépendance complète. Il implanta quelques clous dans les interstices des rochers qui formaient sa grotte, et y suspendit ses fusils, ses poires à poudre et à plomb, ses haches, sa marmite, mit à l'ombre son baril de thon et ses viandes boucanées ; puis

procéda enfin àd-examen exacl de €e qm rrafermait sa petite valise. U n'aTalt pu le faire k veille, la nuit ëlant venue comme il opéMit aan dernier trans^Éêct.

A son grand étonnement, au milieu; de se» insituments nautiques et autres, de ses papiers perâonnels et d*une petite provision de linge, il trouva ua lièvre : c'était la Bible; cette bible portail le nom de StraddUng. Quelle avait pu être Tintention, de celuici ? De le convertir à distance ? Le mx)yen ne manquait pas d*habileté ; car, certes, la figure du con-^ vertisseur, comme son éloquence, n'aurait pu que nuire à sa cause.

Selkirk eut d'abord Tidée de jeter, à défaut du donateur, le livre dans la mer ; mais la Bible, sans les commentaires: du presbytériâjacsme, pjoiLvait devenir, même pour un bon catholique,,, une lûcture saine et profitante. U n«. donna pas suite k son premier mouvement*

Il avait mainteuâût sa vie. morale et; sa. vie matérielle assurées ; au plaisir de la méditatien. et de Ift lecture^ il pouvait joindre celui de la chasse- L& chasse, il se promit d!ea user avec diserétiaB» ^^ seulement alors que ses provisîon& seraicoiti esstàèi^ ment épuisées , ne se souciant pas, par le bcuit d*une arme à feu, dje- révéleir sa {HPéseiiae ^:de.n»quer d'attirer de soui c6ié. les Indiens ou/ môme las colons duî pay«^

Ce jonr*là^ Selkirk le passa dans< luie quiétuèe parfoite; il ne quitta l'oasis que pour aller reeoeiltir qnelqoes pomme» cfanome» et des fraises éstormes, semblables par leur volume et leur parfum aux fmises si vantées du GHili.

Des petits vallons pierreux où venaioii les anones et les Gorossols^ il avait fait son verger.

Le troisième jour, il se leva tardi Un sommeil

bienfaisant, sans rêve, sans interruption, avait

calmé tout à la fois 1^ irritations de son corps et

celles de son esprit; Ses membres n'accusaient plus

ni fatigue ni langueur ; ses yeux s'étaient n^babitués

aux vives clartés du ciel; sa santé semblait lui

(Are revenue complète, comme avant sa maladie,

eomme avant son séjour dans lès ténèbres du. fond

de cale. De Fexamen qu*il fit alors de ses forces et

de sa situation, ne devait résulter qu'une idée se^

reine et rassurante. Ibutefois, quoique ce jour-là

il eût laissé le soleil se lever bien avant lui, le temps

lui parut long^ plus long que d'ardinaîiie ; ses idées,

au lieu de s'éclairer d'unrrftet joyeux,, s'assombris^

saient, sans changer de nature cependant, sansr

cessar d'ôtre les mêmes que oelles de la- veille. Il

était toujours heureux de sa. liberté reconquise, de

sa solUuée:^ prèféraUe à» tout, mais peuti-ètpe^ ne

seogeait-il plusà en proloi^er autant la durée.

NottS: avons ainsi no&moments de dé&iUanee, où

quand tout semble nous sourire, quand la réflexion elle-même, loin de nous laisser prévoir une menace quelconque, tend au contraire à nous rassurer, en dépit de tous les bons présages, un malaise inexplicable nous arrête, quelque chose de noir flotte dans le yague devant nous.

Selkirk avait procédé à son installation ; dans sa grotte tout était à sa place ; il était approvisionné de vivres frais et de vivres de conserve. Si la journée lui pesait, c'est qu'A jouissait déjà de trop de loisirs, sans doute ! Sa vie était si simple, et son ménage sitôt réglé !

Pour activer la marche des heures, il parcourut les environs de la source, furetant de droite à gauche pour voir s'il n'y découvrirait pas une autre grotte préférable à la sienne , une autre source d'une eau plus douce et plus limpide encore que celle de l'oasis, un site, une roche, une plante qu*il n'eût pas encore inspectés ; mais ces abords de sa résidence U les avait déjà parcourus les jours précédents, et rien de nouveau ne s'y offrit à ses regards.

Il redescendit vers le rivage, sans crainte d'être aperçu, car le flot montait et avait interrompu toute communication avec le cirque des grands cotonniers ; il prit quelque plaisir à recevoir les fraîches aspersions de la vague ; mais ce plaisir fut de courte

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zi^y

durée. Après avoir ramassé, faute de mieux, une poignée de grands varechs, les seules épaves que la mer lui ait offertes, et les avoir rejetés bientôt, il regagna l'oasis et eut recours à sa Bible pour se distraire, ce que n*avaient pu faire complètement et sa promenade autour de la source, et sa visite à la mer montante.

Au milieu de sa lecture, un bruit, dont il ne put se rendre compte, vint le troubler sans trop lui déplaire. Il écouta.

Sur la d^livité des collines inférieures^ des pierres roulaient comme si quelqu'un essayait d'escalader la montagne pour arriver jusqu'à sa grotte ; le bruit cessa et se reproduisit plus tard avec un tout autre caractère. Du côté du petit vallon aux eorossols, quoique le vent soufQât à peine, les arbres et les buissons s'agitaient sous de violentes secousses, et, à travers le froissement des feuilles et le craquement des branches, Selkirk crut entendre comme des plaintes et des hurlements.

Son visiteur serait-il un jaguar attiré par l'eau de la source ou par ses provisions de viande ? Il prit son fusil et se dirigea vers ce petit vallon qu'il regardait déjà comme une des dépendances de son domaine ; il n'y vit rien ; le silence le plus complet régnait; mais les arbres y avaient été presque entièrement dépouillés de leurs fruits, dont la plupart

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jonehaient encore le sol. Qael aninaal maudit élak venu ainsi déiosier son verger, sa précieuse res» source? Les tigres-jaguars ne s*adresMBt guère aux fruits. Plein d'irritation, ei prêt à faire un mauvais parti au voleur, quel qu'il fût, ours ou jaguar, il cherdia s*il ne trouv^ait pas sur le sable la trace d'une griffe, et sur le sable il trouva l-emprekite d*un pied d'homme.

La vue d*un jaguar lui eût causé mokis d'toiotion peut-être. Que devenaient ses doux projets de repos et d'isolement prolongés? Quoi! même ait milieu de ces roches^ stériles, éviter l'approche de l'homme lui était impossible !

Cette empreinte se répétait autour des anoniers et plus loin encore*. En rexaminant avec syttention, il remarqua que ce pied préseniait dans sa contex^ ture une disposition assez singulière; le talon en était fortement accusé, et TorteiU comme celui de ZimpoU, ouvrant un angle avee les autres doigts» lui fit supposer dans la personne du visit^jf un Lidien Bravo ; sans: doute le profuciétaire des conossoliers, le possesseur légitime du. verger de Toasis, qui était venu secouer ses arhies: et récolter ses fruits à sa manière et selon son droit*

Selkirk regagna sa grotte, vivem^it coniraiié de savoir qu'il avait des ^ voisins^ et de&voisiDS qui déjà pouvaient, non sansraisan» se plaindre de asapEO*

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cédés à leur égard j car le voleur d'anones et de corossols, c'avait été lui.

Cette fois, il passa une nuit inquiète et agitée, rêvant d'ours, de jaguars et d'Indiens Bravos; sa solitude était désenchantée. Puisque d'un jour à l'autre elle devait être troublée par des visiteurs, n'était-il pas plus sage et plus prudent de ne pas les attendre?

Le jour suivant, couvrant ses provisions d'un amas de ronces, cachant ses autres richesses derrière un tertre bien défendu à ses abords par les dards des cactus et les feuilles en glaive des aloès, il se décida enfin à se rendre à Popayan.

Ce premier isolement volontaire n'avait duré que trois jours.

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