CHAPITRE II
Topographie. — Recherche d'un cicérone. — Une ancienne connaissance. — Une ville sous la brume. — Dialogue ayec un Toucan. — Désillusion. — Un premier coup de fusil»
Après une heure de marche, en suivant la pente de la montagne et laissant la mer à sa droite, Selkirk vit s'ouvrir devant lui une grande vallée verdoyante, parsemée de bouquets d'arbres, tapissée de gazon fin et de petites fleurs, toutes joyeuses de s'épanouir à l'ombre. Deux ruisseaux, tombant des hauteurs, caressaient les contours opposés d'une immense pelouse, et venaient se réunir pour s'absorber dans la mer. La mer, de ce côté, s'était creusé une large baie, protégée vers le nord par un prolongement des monts Pasto, qui, courbant en promontoires leurs tètes grises et nues, ressemblaient à des géants de pierre, attentifs aux mouvements de la vague qui leur rongeait les pieds.
A Topposite des monts Paslo, enserrant à moitié la baie du côté de l'Ouest, une autre montagne s'élevait, divisée à son sommet en deux pointes, sur l'une desquelles apparaissait une chèvre aux longues cornes, placée là, immobile, comme une sentinelle, et dont la fine silhouette se découpait nettement dans l'azur du ciel.
Cette baie, défendue de di'oite à gauche par son double rempart, lui sembla si belle, si sûre, qu'il fut surpris de n'y point voir des vaisseaux à l'ancre, ou du moins des barques de pécheurs ; il s'étonna aussi que Straddling n'y eût point opéré son débarquement, plutôt que dans le premier cirque, si sauvage et si aride.
Mettant tin à ses réflexions comme à se^ eontem* [dations, notre toyageur songea à se renseigner sur sft route; mais il ne yit personne qui pût hû venir en aide. La chèvre, toujours arrêtée iinmobile sur la noontagne au double pic, faisait supposer un chemer; toutefois Selkîii^ ne se souciait pe» d*a&er chercher son cicérone si haut.
Au fond de la vallée, d'autres montagnes élargies seulement à leur base, et se prolongeant en cône, ' se dressaient, étageant lewrs sommets eomme par gradins ; leurs flancs découverts laissaient entrevoir des massifs d'arîw^es et de légères collines s'encbalnant les unes tmx autres avec ées ondulations char-
mantes* En se dirigeant de ce c6té, il ne pouvait manquer de trouver à qui parler.
Avant de quitter cette vallée riante et plantureuse, où il venait de prendre réellement possession du paySy il se pencha vers Tun des roisseaux, s'y lava le front, y remplit de son eau le creus de sa main, y goûta en guise de libation, C4)mroe peur porter un toast à cette terre hospitalise. Ueau était excellente et lui parut avoir le même goût que celle de sa source de FOasis. Peut-être en provenait-elle? Il en remplit sa gourde, cueiUit une fleur et poursuivit sa marche.
Il avait gravi les premiers échelons des montagnes du centre, et rien encore ne lui avait oifert Tapparence d'une habitation humaine. Déjà fatigué, inquiet peut-être, il se reposait sous un cèdre, quand il se sentit tout à coup enlacé à la taille par deux longs bras poilus. Effrayé, il se lève, se débarrasse de l'étreinte, saisit son fusil, se retourne : c'était Marimonda ! le singe du capitaine.
Dégoûtée des voyages sur mer, Marimonda, tout aussi bien que Selkirk, avait trouvé moyen de fausser compagme aux gens du Cinque-Ports. Maintenant, par ses gestes, par ses roulements d'yeux, par ses grimaces les plus gracieuses, elle témoignait au marin tout le plaisir que lui causait sa rencontre.
De son c6té, Selkii^ aurait dû se sentir agréable-
ment surpris, en ne voyant devant lui qu'un singe quand il avait pu craindre d'avoir affaire à un animal carnassier. Cependant son front ne tarda pas à se plisser en signe de dépit et de méchante humeur.
Il venait d'apercevoir sur la terre cette môme empreinte de pied qui, la veille, lui avait donné tant à réfléchir ; ce pied d'homme^ au talon proéminent, à l'orteil écarté, c'était celui de Marimonda; ce prétendu Indien Bravo, ce soi-disant propriétaire, qui avait mis son verger au saccage, c'était Marimonda; c'était Marimonda qui lui avait fait déserter son Oasis de la Source, où il comptait si bien prolonger son •séjour.
Quoique maintenant tout à fait rassuré sur le compte de ses importuns voisins, Selkirk ne songe pas néanmoins à retourner vers sa montagne. « N'at-il donc point rencontré dans sa solitude de l'Oasis autant d'agréments qu'il s'y en était promis? Je serais porté à le croire, car, sans hésitation, s'écartant des sentiers montagneux qui conduisent à sa grotte et à sa source, il va droit en avant, cherchant la route qui doit le rapprocher de cette colonie écossaise, débris de celle de Paterson.
Mais Marimonda n'a pas retrouvé un ancien ami pour s'en séparer si vite ; elle a déserté le bord, peut-être parce que le langage et le roulis n'étaient aucunement de son goût; peut-être pour échapper
aux mauvais tours que lui jouait sans cesse le cuisinier mulâtre Reynold, celui-ci la rendant responsable de tous les délits commis autour de la marmite, ou dans la chambre aux provisions ; peut-être enfin la désertion de Marimonda pouvait-elle être attribuée à cette cause principale qu'elle n'avait pas vu Selkirk faire retour vers le brick avec le reste de l'équipage.
On se rappelle que sur le Cinqve-Ports, chef d'équipage ou matelot, Selkirk était le plus souvent l'objet de ses préférences instinctives. D'ailleurs, au contraire de notre misanthrope, la vue d'un homme est loin de lui être antipathique. Elle emboîte donc le pas avec lui, toute réjouie de sa rencontre, et facilement décidée à aller où il ira.
A diverses reprises, Selkirk l'écarté du geste et de la voix; elle s'obstine à le suivre; mis hors de lui, et peu soucieux d'arriver à Popayan escorté d'un pareil compagnon, qui lui donnerait en ville un certain air de bateleur et de montreur de singes, cette fois il la repousse rudement, non de la voix ou de la main, mais de la crosse de son fusil.
Atteint en pleine poitrine, le pauvre sapajou s'arrête, remue les lèvres en grommelant confusément ses plaintes et ses reproches, baisse la tête et, s'accroupissant sous une touffe de . sapotiUiers , laisse l'homme poursuivre seul son chemin.
De muvelies vallées s'ouvrent devant lai ; Sdkirk, après les avoir tournées, arrive sur la marge d'une plaine sablonneuse; mais, du plus loin que son regard puisse porter, il n'aper^it ni une ville, ni un village, ni une maison, ni une tente, ni une hutte, rien qui le mette sur la trace des habitants du pays.
Cependant, un petit bois qu'il vient de traverser semblait avoir récemment, dans son allée principale, passé sous les ciseaux de Témondeur; le feuillage y affectait une certaine symétrie ; des fragments de rameaux y jonchaient le sol herbeux, qu'on aurait cru fauché de la veille ; on y retrouvait même les vestiges du passage d'un troupeau. Sur la grande pelouse du rivage, à la hase des monts Pasto, il a vu, comme il voit encore maintenant autour de lui, des arbres à la tête arrondie, qui n'ont pu devoir cette forme qu'à la taille ; mais le conducteur de ce troupeau, les faucheurs de ce gazon, les émondeurs de ces ari)res, où sont-ils?
II continue ses recherches.
Enfin, dans un bas-fond, sous une brume qui s'élève, se présente confusément à lui un vaste amas de maisons blanches ou rouges, les unes couvertes de roseaux ou de feuilles de palmiers, les autres avec leurs toitures en terrasses. A tra?ers le voile humide qui les enveloppe, il voit scintiller le
vitrage des croisëes; déjà il enliead bruire à ses pieds cetie soufde rumeur des villes ; des voix mur* murantes se reposent ; le bruit régulier des luarteaujL ou celui des moulins arriie même à son oreille.
C'est Popayan! ii n'eu doute pas, et, «on pan t court À travers la colline, ii précipite sa marche.
Paidant ce temps, un vent d'est s'était levé, ie rideau de bmme avait di»pani; quand Selkirk, après s'être arrêté un instant pour rajuster ses cbe* Yeax et sa liarbe, secouer la poussière de ses vêlements, afin de faine une entrée convenable, se crut arrivé aux portes de la ville* il n'y trouva (|ii'une complète désillusion*
Sous ses yeuK s'étendait un assemblage irrégulier de blocs crayeux , couronnés d'herbes sèches , de rochers rougeàtres, arides, anguleux, aplatis à leur sommet, marquetés de fragments de silex ou de ces cristallisations calcaires appelées vul* gairement pierres à Jésus, et sur lesquels le soleil venait briser quelques-uns de ses rayons : voilà pour les maisons blanches et les maisons rouges couvertes de roseaux, pour les toitures en terrasses et les vitres constellées. Quant aux rumeurs qui s'âevaient de cette prétendue cité , aux bruits qui s y faisaient entendre, il en eui facilement l'explication. A son approche, une bande de chèvres s'élança
alerte , bondissante, et ât s'éparpiller dans les airs des volées de merles criards et de mouettes plaintives; le pic robuste et le pic à front jaune seuls ne bougèrent pas , et continuèrent à marteler de leur bec aigu quelques vieux arbres rabougris.
La brume lui avait fait voir une ville , comme à nous, aux approches de Paris , par un mirage con-
traire, elle nous a montré plus d'une fois l'Océan avec ses vogues blanchissantes, ses grands caps, ses hautes falaises et ses vaisseaux pavoises^
Selkirk en fut pour ses frais de toilette. Mais il ne renonçait pas encore à trouver Popayan au delà , dans les terres , derrière les derniers embranchements de la montagne du centre. Pour ne pas continuer de s'aventurer au hasard , cette montagne , il l'escalada , voulant d'abord explorer le pays dans son ensemble. Arrivé au premier plateau , il vit serpenter sous ses yeux de nouvelles collines, de nouvelles vallées, et rien ne lui présenta les indices d'une réunion quelconque d'habitations humaines. Il monta encore; le cercle s'élargissait autour de lui; le résultat fut le même. Sans se décourager , il grimpa , il se hissa à travers mille difficultés jusqu'à l'un des pics culminants de ces hauteurs. De ce point élevé , les objets devenaient si confus , que la ville de Popayan , cachée sous un pli du terrain, ou enfouie au sein d'une vallée
ombreuse, échappait encore à son regard obstiné.
Cependant, la figure de Selkirk s'assombrissait à mesure que sa vue s'étendait plus loin. Quand il eut plongé jusqu'aux limites de Thorizon , et qu'il en eut attentivement interrogé le cercle immense , il demeura comme frappé de stupeur. Cet horizon c'était la mer! A sa droite, à sa gauche, devant lui, derrière lui , partout la mer !
Il n'était point sur le continent , mais dans une île.
Après un instant d'accablement :
« Mais cette île est-elle habitée ou déserte? Si elle est habitée, par qui Test-elle? »
Il n'allait pas tarder à avoir une réponse à cette double question. Descendu de sa montagne, à peine rebroussait-il chemin sur la route déjà parcourue, qu'il lui suffit de l'immobilité d'un oiseau pour donner au doute sous lequel vacillait encore sa pensée l'apparence d'une presque certitude.
Cet oiseau, c'était un toucan, à l'éclatant plumage, au bec monstrueux. Selkirk passa près de lui, les yeux à la hauteur de la branche qui lui servait de perchoir , et le toucan , sans bouger , le regarda avec une sorte d'étonnement calme et placide.
2tt SEUL!
Selkirk s'arrêta ; il avait compris le langage muet de l'oiseau.
c Tu ne sais donc pas, toi, lui dit-il, ce que c'est qu'un homme, puisque tu ne fuis point à mon approche? Un homme, c'est l'ennemi de tout être à qui Dieu a donné la vie , l'ennemi même de ses semblables ! Tu n'as donc jamais été mentirë par cette arme que je porte, toi? »
Et de la paume de sa main frappant la crosse de son fusil , il en fit résonner la batterie. • Au son de sa voix, comme au bruit de l'arme, l'oiseau releva la tête , en témoignant d'une double et nouvelle surprise , mais sans s'émouvoir autrement. Il semblait croire que l'honame et le fusil ne faisaient qu'un , et que son étrange interlocuteur possédait deux voix différentes*
Ne voulant pas demeurer en reste dans sa réponse , le toucan fit entendre un rauque dapemait par le choc de ses deux mandibules cinmées , pois poussa ensuite quelques cris aigus. Après quoi, tranchant du grand seigneur, coupant court à l'audience qu'il avait daigné accorder, il garda le silence, détourna la tête, souleva fièrem^it une de ses ailes et s'occupa de lisser, de la pointe de son gros bec, ses bdles plumes verdâtres, irisées de pourpre.
A quelque distance de là, en suivant la lisière d'un coteau boisé , Selkirk rencontra une bande de per-
roquets qui l'assourdirent de leurs eris , et il nemarqua que pas un d'eux œ fâkait eotondre une de ces articulations gutturales, un de ces aM% d'une langue quelconque, qu'ils apprennent si facilement dam la société des hommes.
Plus loin , d'autres oiseaux , les uns dans leurs nids, les autres fredonnant fM>us l'ombre, ne se mon* trèrent pas plus effarouchés par sa présence que le toucan. Un grand échassier , un béroci, les janabes droites et allongées, couvait ses <nafs debout, ou
plutôt légèreiBent assis sur la pointe d'un tertne, et le regardait , conune le tqucan , avec l'impaasibiUté d'un sénateur romain sur «a chaise curule.
Les merles huppés, les bouvreuils à capuchon, venaient aiteiodre 4e petites graines et des insectes jusque sous ses pjieds ; les colibris , les oonlingas diaprés , les roanakins roàges tournoyaient devaat lui dans un rayon de soleil, en poursuivant des moucherons invisibles; de petits grimpereaui[, noirs et verts , sautiliaiut dreulairement autour du ti*onc des arbres , s'arrêtaient im instant pour le voir passer, et reprenaient ensuite leur route en spirale.
La confiance qu'il inspire ne s'arrête pas à oes peuf^kdes ailées. Sur m% tertre de igiazon^ îl aperçoit im animd au museau poÎQtu, à la fourrure brune parsemée de taches rousses , et de la gros-
seur d'un lièvre ; assis sur ses pattes de derrière , plus allongées que celles de devant , il se sert de celles-ci, à la manière des écureuils, pour porter à sa bouche quelques noyaux de maripa dont se compose son dîner. C'est un agouti, une mère; ses petits sont à quelques pas. A l'aspect de l'étranger ils accourent près d'elle ; mais , rassurés bientôt, ils achèvent paisiblement devant lui leur repas commencé.
Près de là, des coatis , aux oreilles courtes , à
la longue queue , au groin mobile ; des bandes de petits cochons d'Inde, aux taches fauves ; des tatous , espèce de hérissons sans dards , mais cuirassés, maillés sur tout le corps aussi bien que nos anciens chevaliers du moyen âge , se mettent en Ugne le long de sa route , comme pour se faire passer en revue par lui.
Hélas! cette quiétude des tatous et des coatis, cette confiance des merles et des bouvreuils , ainsi que le mutisme des perroquets , ne font que confirmer la révélation du toucan ; tous semblent répéter à Selkirk : i Aucun Être humain, excepté toi» n'habite cette Ile. »
c Cependant , se dit celui-ci , essayant de lutter encore contre cette argumentation silencieuse, ce matin n'ai-je pas vu des allées émondées aux ciseaux, des arbres taillés en boule par la serpe! >
Et le petit bois qu'il a visité le matin s'offre au même instant devant lui. Il examine les arbres ; ce sont des myrtes de différentes grandeurs ; mais, à travers leur feuillage vernissé, il cherche vainement les traces de la serpe ou des ciseaux ; la nature seule a disposé en sphéroïdes, en ombelles, la cime de ces élégantes végétations.
Même désappointement pour les arceaux de son bois taillis. Les seuls émondeurs ont été des chèvres ou d'autres animaux sauvages , friands des pousses nouvelles.
Gomme les coatis , comme le toucan , les arbres eux-mêmes lui disent /« L'homme n'habite pas ici! «
Quand il eut regagné la grande baie et qu'il se retrouva face à face avec la mer immense et déserte, malgré toutes les résistances de son es* prit orgueilleux, la terrible pensée de son désastre tomba sur lui et Técrasa.
« Me voilà donc séparé du monde entier, condamnée mourir dans l'isolement, plus emprisonné, plus oublié que le dernier criminel plongé dans les basses profondeurs d'un cachot? Celui-ci, du moins, a un geôlier!...*»
A la tombée de la nuit , il retournait tristement à sa grotte de l'Oasis, où étaient ses provisions, lorsque, traversant le vallon aux corossoliers , il
â6$ SEUL!
vit une pierre tomber derint loi , frâs mie autre. Stapéftûl, H cherchait à deviner de quel oAté jcnait cette baliste innsihle, quand im petit sifflement jojeox se fit entendre dans le feuillage , qui s'agita à sa droite, et une pomme de corossol nnX Fatleindre à la joue.
Marimonda , raTie de s'être vengée de la bourrade qu'elle avait reçue, fuyait maintenant d'arbre en arbre , s'aidant pour sa manoeuvre rapide , aussi bien de sa queue que de ses pîeds et de ses nains. Hais dans la disposition d'esprit où se trouvait Selkirk, le sapajou devait cnidlement expier son innocente agression. Marimonda lui rappelle Strad* dling; le singe payera pour son maître!
Son fusil s'abat, le coup part.... Marimonda a vu le mouvement, deviné l'intention, et s'est aussitôt abritée derrière une des ^us fortes branches, ce qui ne l'a pas empêchée, cependant, de recevoir dans le côté une partie de la charge.
Cette détonation d'une arme à feu, la première peut-être qui ait retenti dans ce coin de terre depuis le commencement du monde , en se prolongeant d'édio en écho jusque dans les hautes montagnes, fait s'élever de toutes les parties de Ttle conmie un cri de douleur. L'instinct , cette prescience sublime a révélé à tous qu'un grand péril vient de naître.
Aux cris d'épouvante des oiseaux de toutes sortes, aux bêlements inquiets et lointains des chèvres, succède un glapissement plaintif, semblable à la voix d'un enfant qui pleure.
C'est Marimonda qui se lamente sur sa blessure.
La guerre était déjà dans Ttle.