CHAPITRE III
Révélation. — Le doute revient. — Un voyage de huit jours. — Le paradis terrestre.— L'Escurial et Versailles dépassés. — Le prisonnier de Dieu.
prisonnier de Dieu.
Quelques jours auparavant , Selkirk avait cru à un mouvement de générosité de la part de Strad* dling; aujourd'hui, en retrouvant ses abondantes provisions de biscuit, ses viandes de conserve, ses fruits du cocotier, toutes choses superflues s*il avait dû aborder au Popayan , il entrevoit la pensée secrète de son ennemi ; le vrai sens de l'atroce comédie jouée à ses dépens par Lambert et par Jenkins apparatt clairement à ses yeux. Il comprend l'incurie et le sommeil facile de ce dernier, et son étourderie hypocrite en lui révélant à faux le nom de la contrée qu'on venait d'aborder. Straddling voulait que son prisonnier lui échappât , et
qu'en lui échappant il se condamnât de lui-même à un exil étemel. Par le don de sa Bible il prétendait sans doute lui faire entendre qu'il n'avait plus de recours qu'en Dieu.
Cette fois, le séjour de l'Oasis offrit peu de charmes au misanthrope; ses rêveries y furent amères. Après avoir pendant toute une journée essayé de s'habituer à l'idée de sa solitude , le soir il en vint à douter qu'elle fût réelle. Malgré toutes les preuves , les témoignages recueillis par lui , il se refusait à admettre que cette ile (si en effet c'était une Be ; il pouvait s*y être trompé) fiM complètement inhabitée. La population en était peutêtre clair-semée , réduite à quelques familles seulement, familles de pêcheurs, qui se tenaient sur la côte opposée : de là ce calme et cette apparence d'abandon qui régnaient autour de lui. Peut-être aussi cette contrée, tle ou presqu'île , n'étaii-eile fréquentée que par des Indiens libres , ayant tout intérêt à dérober leurs traces aux Espagnols.
Il résolut d'éclaircir ses doutes , de parcourir le pays, non dans une seule de ses fiarties, comme il l'avait fait ht veille , mais dans toute son étendue ; de le visiter dans tous ses abords, de l'interroger du nord au sud , de Test à l'ouest, quoi qu'il dût arriver.
Pendant une semaine entière, armé plutôt de ëa
SEULI
loQgae-Tue que de son fusiU il accomplit cette visite cooscieiicieuse, obstinée, et, après sa semaine de redierches et d'explorations, quand il se retrouva à son point de départ, tout air de tristesse et d'abat* tement avait disparu de son front, et son regard ra* dieux, levé vers le del, semblait lui adresser im remerctment.
fit cependant Tlle était bien une lie, hors de vue de toute espèce de terre, et cette tle, elle était inhabitée ; le doute ne pouvait plus exister pour lui désormais.
Mais ce séjour auquel il est condamné, c'est la retraite la plus ravissante qu'eût jamais pu se choisir un heureux de la terre ; c'est un imm«se ^aro américain jeté sur les flots, et où tous les trésors du roi des Elagues et des Indes se seraient épuisés sans pouvoir lui donner la riche décoration qu'il doit à la seule nature.
Irrégulière dans sa forme, File a de quatre à cinq lieues de longueur ; sa largeur est moindre de moitié. Si, dans les parties montueuses, il a rencontré des roches stériles et ardues, même des abîmes et des précipices, ils semblaient n'être là que pour aider au pittoresque, et faire contraste avec les fraîches et vertes vallées qui les ceinturaient.
Partout, des sources d'eau vive; de petits lacs transparents où se mire le soleil , où s'étalent les
nélumbiums, les nymphœas blancs, roses ou bleus, à pétales frangés ; des ruisseaux qui débordent en cascades le long des rochers de granit rouge ou de basalte noir. L'Escurial et Versailles étaient dépassés !
Là, toutes les flores du monde semblaient s'être donné rendez-vous. Les amaryllis, les fuchsias, les astrances hautes de dix pieds, le galliet à fleurs bleues, les grandes mauves à fleurs rouges, les daturas à fleurs énormes, les violettes arborescentes, les dahlias et les verveines de toutes les couleurs, s'élançaient par touffes du sein des massifs ; de tous côtés surgissaient des Édens ombragés par la verdure luxuriante des frônes-mayu, des cèdres-acajous, des liquidambars, des mimosas et des grandes fougères. Dans ta froide et brumeuse Ecosse, Selkirk, ce sont les mousses et les lichens qui revêtent Técorce des arbres ; c'est le gui parasite, plus un fardeau qu'un ornement, qui se suspend à leurs rameaux : ici, regarde et admire ! De nombreuses familles d'orchidées, aux formes étranges, aux fleurs éclatantes et variées, s'implantent en festons le long de leurs tiges, ne demandant que de l'air et un rayon de soleil pour vivre ; du pied de ces mêmes arbres s'élancent, comme pour les enlacer dans un réseau magique, les brillantes passiflores, les jasmins et les héliotropes aux parfums enivrants, les
banistcria, dont les racines semblent plonger dans des mines d'or pour y puiser la couleur de leurs pétales. Sur les crêtes de ces rochers, aux bouches béantes des précipices, regarde encore ! les végétations bizarres qui les décorent témoignent que, sous ces latitudes, la nature est assez riche pour être prodigue et satisfaire même à toutes ses fantaisies : ce sont les chamaerops acaules, les lontanes, les sabals , les thrinax , toute cette race de palmiers nains portant des éventails au lieu de feuilles, et sous lesquels foisonnent des milliers de petits lézards mordorés; puis, les cactiers épineux, les uns semblables à de gros melons, chargés de dards, ou à des oursins de mer qu'une rafale vient de transporter sur la montagne; les autres, à des reptiles se déroulant, s'entrelaçant le long des pentes rocheuses , comme une armée de serpents prête à tout envahir; mais de ces terribles serpents les flancs laissent échapper de charmantes touffes de fleurs roses ou violettes.
Sans doute si, devant ces curieux spectacles, Selkirk en avait été réduit à l'étonnement, et même à l'admiration, il ne se fût senti qu'à moitié satisfait; mais là, au milieu de ces végétaux de luxe et de fantaisie , se trouvent aussi les végétaux utiles ; les arbres et les plantes comestibles y abondent. Ce ne sont pas seulement, comme dans le
petit verger de FOasis, des pommes d'anones et de eoross<ds qui s*ofQrent à lui ; les poires d*agnaeate, les prunes-maté, les âgues de cactus, les bananes, les sapotilles, les choux palmistes , croissent de çà de là ; comme plantes potagères, les gunnera, les coquerets sayourenx, les courges, les pfistèques, les topinambours, les ignames ; c'est à lui de choisir. Sous ses pas et le long des ruisseaux, verdissent le pourpier, le cresson et les oseilles de toutes sortes. Est-ce assez?... non : Thomme a besoin de se repaître de chair aussi bien que de végétaux. Eh bien! il peut, et sans peine, chasser au poil comme à la plume ; les petits cochons pécaris courent par bandes à travers les bois ; les lapins sans queue et à oreilles courtes gttent, à la foçon des lièvres, au milieu des plaines, et les chèvres peuplent les montagnes» Quant aux oiseaux, l'Ue est une volière où fourmillent les grives, les ramiers et les perdrix. Parfois, sur une des Uanes qui s'étendent d'un arbre à l'autre, perchent, pressés sur une même ligne, les manakins rouges, les habias ponceau, les cotinga bleus, les cotinga degrés, et toute une bande de passereaux multicolores, autour desquels le soleil fait rayonner les prismes de Farc-en-ciel, et qui peuvent flatter le goût du gourmet aussi bien que le regard du curieux. *
Avec de pareilles ressources, il paarrait se passer de marée. Pourquoi s'en priveraît-il?
Sotts les eaux transparentes. de ses lacs onde ses baies glissent silencieusement des poissans de toutes les formes, de toutes tes couleurs. Yoiei les grandes brèmes, les congres, les characins, et les longues trichiures argentées qui se tordent sous le flot en jetant des éclats métalliques ; dans le sable humide du rivage grouillent des crabes, des écrevisses et des tortues de mer : c'est une profusion de rldiesses et de merveilles 1 et sur celte lie bienheureuse, pendant sa battue de hiât jours, Selkirk n'a pas découvert un animal carnassier, sinon qadques chats sauvages qui se sont enfuis à son approche ; pas un reptile, sinon d'inoffensifs lézards, dont le plus gros, l'iguane, devait lui procurer une excellente nourriture.
Si Daniel de Foë, qui, pour le héros de son roman, s'est inspiré de notre Écossais, avait fait naufragcr Robinson dans une île semblable , certes, celui-ci n'aurait pas eu besoin de développer pendant si longt^nps les miracles de son industrie. Seiklrk, lui, n'a qu'à se laisser vivre ; il le pense du moins !
ûu'a-t-il à désirer dans ce paradis terrestre, son empire ? La société des hommes ? Est-ce encore pour trouver parmi eux un maîlre, un chef, sous la voloitlé duquel il faille se courber? Partout où deux
hommes se rassemblent, il faut qu'un des deux obéisse à Tautre, et Selkirk est las d'obéir.... Les hommes! mais il les méprise, il les déteste plus que jamais!... Quelle idée avait-il donc de se retirer au Popayan?... Ne peut-il se suffire à lui-même?... Oui, ce sera sa gloire, son bonheur! Vivre en pleine liberté, ne dépendre que de soi, n'est-ce pas là ce qui donne à l'âme sa véritable dignité?... Dût-il passer sa vie dans un éternel isolement, cet isolement il a cessé de s'en effrayer : il l'accepte ! N'a-t-il pas toujours à peu près vécu seul, par l'esprit du moins? Lorsqu'il était à fond de cale, était-ce la société de l'équipage du Cinque-Ports qu'il regrettait? Aujourd'hui, il n'est plus le prisonnier de Slraddling, il est le prisonnier de Dieu! et ce mot le rassure.
Marin, il n'a jamais aimé que la mer; eh T)ien, la mer, elle l'entoure, elle le garde! Il n'a donc que des grâces à rendre au ciel.
Arrivé à l'Oasis, il prit sa Bible, l'ouvrit; mais le soleil, disparaissant tout à coup derrière l'horizon, ne lui permit que de lire ces mots :
« Si tu vis seul et que tu tombes, qui te relèvera? »
Il ferma le livre sans avoir pu poursuivre sa lecture jusqu'à cet autre verset :
« Tu périras dans ton orgueil ! »