CHAPITRE IV
Premier établissement. — Ouverture de la chasse. — La ligne courbe. — Le culte du feu. — Disette de tabac. — L'homme imitateur du singe.
Aujourd'hui, trois mois se sont écoulés depuis Tarrivée de Selkirk dans l'île. Il n'habite plus la grotte de l'Oasis, mais une autre, plus spacieuse, creusée à la base de la montagne, et qui s'ouvre sur celle large yallée égayée par les deux ruisseaux à l'un desquels il a fait sa libation aux dieux hospitaliers.
La plage présente maintenant un aspect plus animé; la main de l'homme s'y fait sentir. Des buissons, quelques touffes d'arbres, gênaient la vue vers les collines du fond ; ils ont été arrachés ou abattus; de jolis sentiers, recouverts de sable, serpentent sur la grande pelouse ; l'un aboutit au ri-
vage, un autre à la grotte, un troisième au chemin qui conduit à TOasis. Ils ont pour point de départ cinq grands myrtes, placés au milieu de la pelouse, et dont l'élégant feuillage s'arrondit en dôme de verdure. Un banc de bois, composé de quatre rondins fichés en terre, de rameaux'^ entrelacés, s'appuie à l'un des myrtes dont le tronc lui sert de dossier; une table rustique, construite d'après le même système, se dresse auprès* C'est là le cabinet d'étude et de méditation du solitaire ; c'est là que, en compagnie de son livre, il vient prendre ses repas, en regardant la mer.
A coups de hache, il a agrandi, équarri sa nouvelle grotte, qui lui sert à la fois de chambre à coucher, de cuisine et de magasin. Il a essayé même d'en décorer l'extérieur par un banc de gazon, par diverses sortes de plantes grimpantes , destinées à voiler sa nudité. A l'entrée, il a transplanté deux jeunes palmiers, pour donner à son habitation un semblant de portique; mais la nature a slus^ ses instants de rébelUon : les lianes et les palmiers se sont mal trouvés de leur changement de dûmieilet et maintenant les longs rameaux des uns, conuœ les larges feuilles des autres, pendent, à demi flétris, devant la grotte, dont ils obstruent rentrée plutôt qu'ils ne la décorent. Pour leur part, les deux petits palmiers, avec leurs feuilles abattues
eC leurs tiges inclnées, ressemUeiit assez bien à deux parapluies repliés, qu'après une forte averse an a déposés contre la porte pour les laisser égoutter.
A force de soins et avec Taide de ses niisseaux; Selkirk espère lûen les rendre à la Yîe et à la santé.
Il a imposé à ses ruisseaux une bien autre obligation : celle d'entretenir une cressonnière et un vivier, établissements de prévoyance, dont le premier seul a parfaitement réussi. Sa t&che la plus ardue, quant au second, n'a pas été de creuser le vivier, mais de le peupler. Il devait pour cela se fiiire pécheur, fabriquer un filet ; il en est venu à bout, grâce à la bourre de ses cocos, aux fibr^ de ses idoès. Mais ces beaux poissons, les brèmes, les congres, les anges de mer , qui se montraient avec tant de complaisance à travers la vague limpide , semblaient n'être là que pour le plaisir des yeux. Sous la lame, à fleur d'eau, existait un fond de ro* chers et des couches de madrépores, sur lesquels le filet ne pouvait être manoeuvré. D lui eût Mu une barque pour s'avancer plus au large.
En ajtoodant qu'il s'occupât de sa marine, après plusieurs tentatives toujours infructuaises, il dut se contenter du rôle infime de pécheur à la ligne, qui ne lui réussit guère mieux. Avec un dou aplati, affîlé^ recourbé, il avait espéré se faire un hameçon ; mais ses clous, trop forts et trop pesants, tombaient
dans la vase et s'y enterraient ; il les soutint entre deux eaux au moyen d'une branche de bois léger : son soliveau effraya la gent aquatique. Par bonheur, les écrevisses de mer se laissaienrt prendre à la main, et le vivier ne resta pas désert et iùutile.
D'ailleurs, à défaut de pèche, notre heureux Selkirk n'a-t-il pas la chasse?
La chasse, il vient de l'ouvrir d'une façon toute généreuse, comme un sage monarque qui ne fait la guerre que dans un intérêt général. Il savait que des chats sauvages existaient dans l'île ; ceux-ci ne pouvaient vivre qu'aux dépens des jeunes couvées ou en détruisant ses lapins, ses agoutis, ses iguanes, et autre menu gibier. Il entreprit une croisade contre ces pirates et en fit un affreux massacre, se réservant de lever seul sur ses sujets l'impôt du sang.
Puis, quand il se disposait à chasser pour son compte, il comprit que l'élément essentiel de tout bien-être lui faisait défaut, le feu !
Sans feu, à quelles tristes extrémités en serait réduit l'opulent propriétaire de ce séjour enchanté ? A quoi lui serviraient ses poissons et son gibier? Les pouvait-il manger crus ? Sans feu, comment combattrait-il le froid et l'humidité? comment abrégerait-il l'obscurité des longues nuits d'hiver? Avec du feu, il se serait bien vite forgé un hameçon et creusé une barque. Comment n'y a-t-il pas songé plus
tôt? Heureusement, rinvention d'un briquet n'est pas chose difficile; la moindre ménagère d'Ecosse connaît dix moyens de' se procurer du feu, et instantanément. Il ramassa des feuilles sèches et des fétus de paille; il brisa quelques galets du rivage, et, son couteau faisant l'office de briquet, il parvint à en tirer de nombreuses étincelles ; cependant les fétus de paille et les feuilles sèches refusèrent de s'enflammer. Il recommença dix fois, cent fois, mille fois, et toujours sans résultat.
Il se rappela alors que les sauvages obtenaient du feu rien que par le frottement de deux morceaux de bois l'un contre l'autre. Il se mit aussitôt à l'œuvre, et sans plus de succès qu'auparavant. Peutêtre l'espèce ou la quaUté du bois devait-elle être consultée. Il essaya tour à tour du bois sec et du bois vert, du bois de myrte et du bois de cèdre ; mais il eut beau frotter ses deux planchettes, de haut en bas, de bas en haut, épuiser ses forces à leur imprimer un rapide et continu mouvement de va-et-vient, il ne réussit qu'à se donner une courbature. Quoi ! lorsque ses provisions seront épuisées, et le moment approche, encore jeune et vigoureux, mis facilement en appétit parle travail et l'exercice, lui faudra-t-il donc, au milieu de toutes ces richesses qui l'entourent, se contenter d'un diner qui ne sera
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qu'an dessert, et disputer à ses agoutis leurs noix de
maripa?
Il aurait donné la moitié de son île pour un
morceau d*amadou ! Sur cette île bkn-airaée, il appelle maintenant la foudre du ciel; il y Terrait avec joie un volcan s'ouvrir, dût-il ébranler la terre et renverser ses montagnes ; à la condition toutefois que la foudre ou le volcan laissât trace d'incendiey et lui permit d'enflammer ses feuilles sèches et ses brins de paille.
Au milieu de son découragement, Selkirk songea à son fusil, dont la batterie n'hait autre qu'un briquet à ressort. Un peu de poudre suffit à l'affaire. L'homme n'arrive jamais à l'idée simple et vraie qu'à force de détours ; pour lui la ligne courbe est le chemin qui conduit à la ligne droite.
Mais lui faudra«t-il chaque jour user de sa poudre pour ses soins de ménage ? Ce serait risquer d'épuiser rapidement sa poudrière. Derrière sa grotte, dans un enfoncement pierreux qu'un repli de la montagne protégeait contre les vents de naer, il fit un grand amas de bois mort et de t»*oussailles, l'enflamma, l'entretint de temps à autr^par une addition de combustible. Il comprit alors pourquoi, chez les peuples primitifs, le premier culte avait été celui du feu ; pourquoi , depuis Zoroastre
josqu'anx Vestales, le soin de soa entretien avait été un sacerdoce.
Quand une épaisse couche de cendres se fut formée sur son immense brasero ^ d'eux-mêmes les charbons s'y conservèrent ardents, et il eut moins à s'en préoccuper. Plus tard , selon la marche ordinaire des choses, il simplifia ses moyens. Avec quelques brins de fil et la graisse de son gibier, il se composa une lampe; plus tard encore, il eut de l'huile, et les brins de joncs lui suffirent.
A partir du moment ou il fut entré en possession de ce précieux âLément, de ce puissant auxiliaire, l'ile entière lui paya tribut. Quoique les chèvres fussent devenues farouches, ainsi que les autres habitants de l'ile, depuis que tous avaient pu connaître ce qu'était l'homme et ce tonnerre qu'il dirigeait à son gré, il &i surprenait enoH^ assez souvent à portée de la balle. Les chèvres ne Ifâ ^ient pas seulement profitables pour sa nourriture : leurs cornes longues et creuses lui servaient de poudrières ; de leurs peaux il se confectionnait des sacs pour mettre ses provisions à l'abri de l'humidité; une gibecière de chasse, qu'il portait sans cesse dans ses courses. Il s'était fabriqué bi^i d'autres ustensiles avec ses noix de cocos , ses couiiges et ses calebasses ; mais ces détails tnop développés nous feraient retomber en plein dans
le domaine du Robinson de Poé, et, si nous côtoyons la même roule, c'est vers un tout autre but que nous nous dirigeons.
Voilà notre insulaire entré dans l'ère du bienêtre! Les brèmes, les congres, les perdrix, les lapins et les agoutis figurent sur sa table, aussi bien que les fruits et les coquillages ; il prélève sa dîme royale sur les airs, sur la terre et sur l'océan. Quand, sans rien emprunter à ses anciennes provisions, il a savamment relevé la saveur de son gibier par quelques baies de myrte-piment ; remplacé l'assaisonnement ordinaire de lard fumé par celui du cochon pécari ; qu'il a substitué au biscuit de mer ses succulentes racines d'ignames, cuites sous les cendres de son brasero , uu excellent repas satisfait à la fois à son appétit comme à sa vanité. Il est donc enfin en possession de toutes les jouissances qu'il a convoitées I II se suffit à lui-même ; il a l'abondance, les loisirs, la liberté complète !
Et pourtant, son front se plisse soucieux : un certain malaise, dont il ne peut se rendre compte, le tourmente ; quelque chose d'insaisissable, de vague encore dans sa pensée, l'obsède. Il attribue cet effet à la trop grande quantité de plantes aromatiques qui l'entourent. Il fait tomber sous la hache deux cèdres-santals qui décoraient sa pelouse, les seuls
qui existassent dans Ftle, et détruit jusqu'aux héliotropes dont lui-même avait pris soin d'orner l'entrée de sa grotte.
Cependant, son malaise continue; bientôt, son appétit s'émousse, son courage faiblit, et ses rêveries se prolongent pénibles.
Dans ces instants de découragement, il avait parfois recours à son livre ; mais alors son livre ne trouvait plus en lui qu'un lecteur armé du doute, et plein de défiance. Il argumentait contre la Bible ; déversant les aigreurs de sa pensée sur le texte saint lui-même, il opposait un verset à un autre verset pour convaincre l'écrivain sacré d'erreur et de contradiction. Dans l'œuvre inspirée de Dieu, il cherchait la main de J'homme, les instincts rusés de l'homme, les âpres appétits de l'homme, et il les y trouvait ! Plus rhéteur que croyant, après celte lutte prolongée, où sa vanité seule triomphait aux dépens de ses convictions religieuses, il détournait dédaigneusement les yeux de ce livre inutile, puisqu'il ne pouvait l'éclairer sur la source du trouble étrange qui le tourmentait ni lui indiquer le moyen de s'y soustraire.
Ce trouble, cet affaissement de ses facultés, comment pouvait-il y être en proie quand tout souriait autour de lui, quand tous ses désirs semblaient être exaucés, tous ses besoins satisfaits i
A fbree d*y songer, il découvrit enfin la cmx^ du in&l.
Que lui manquait-il?
Il lui manquait du tabac 1
Nos besoins factices exercent souvent $iir ncMis un empire plus ty rannique que nos besoins réels ; il semble que nous nous cramponnions avec plus de force et de ténacité à cette seconde nature, parce qu'elle dérive de nous^-méiaies ; elle vient de nous; Fautre ne vient que de Dieu, et elle nous est commune à tous.
Selkirk en est convaincu^ c'est Ut privation du tabac qui le jette dans ces langueurs douloureuses. Naguère, la fumée du tabac était passée chez lui, par rhabitude, au rang d'une impérieuse nécessité. Sur le brick, avec sa pipe, il se consolait de tous ses mécomptes et des odieux traitemrais auxquels il était en bntte. Depuis des mois cependant, le tuyau d'une pipe n'avait point touché ses lèvres; mais c'est qu'alors la maladie le tenait abattu an fond de la cale du Cingue-PortSy et la maladie éteint en nous ce qui pour nous était jouissance et bien-être. A son arrivée dans File, il était encore au d^Qt d'une convalescence, qui devait se prolonger. Aujourd'hui, la santé et les forces lui sont revenues, et,
avec elles, a fait retour l'invincible besoin de fum^ du tabac. Si Strad^mg avait mfô dans la part qu'il
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lui a faite vme bonne protîsion de tabac, il lui eût tout pardonné* Que lui importe l'abondance de ses ressources, s'il n'a pas de tabac? Que lui imp(»rtent ses loisirs, s'il ne peut les occuper en fumant? Que lui importe même ce feu qu'il YÎent de conquérir, s'il lui est interdit d'y allumer sa pipe?
Mais ce tabac, qœlte puissancce au monde pouvait le lui procurer, maintenant qn'il vivait seul, loin de toutes ressources, et qu'il n'avait rien à espérer ni d'une rencontre ni d'nn échange ?
9e très^-méchante humeur, il errait un matin à travers ses domaines, lorsqu'il aperçut quelque chose qui se mouvait, en se dandinant, sur une pointe de terre ombragée par quelques balisiers. C*était Marimonda. Gelle-d, à la vue de son ennemi, s'élança» légère et rapide, derrière un coteau boisé. Selkirk la revit, un instant après, tranquiltement assise sur la maîtresse branche d'un arbre, tenant dans chacone de ses mains un fruit, qu'elle heurtait alternativement contre la branche et l'un contre l'autre, pour en briser l'enveloppe coriace. S'arrétant devant elle, il l'examina, non sans un vif mouvement de surprise.
Déjà, quand il travaillait à la destruction de ses cjiats sauvages^ v^rs une dtô parties les plus reculées de rile, il l'avait rencontrée à portée de son
fusil et s*était demandé s'il ne devait pas la compter au nombre des animaux malfaisants. Mais alors Marimonda, une main collée à sa hanche, de l'autre arrachait différentes herbes , qu'elle dégustait d'abord, qu'elle broyait ensuite entre ses dents; après quoi elle les appliquait sur sa blessure : remèdes inutiles sans doute, car, amaigrie, le poil terne et hérissé, elle semblait n'avoir que quelques jours à vivre, et Selkirk avait pensé qu'elle ne valait pas une charge de plomb.
Et voilà qu'il la retrouve alerte et bien portante, tenant de cette même main qui lui avait servi de compresse, non plus la plante nécessaire à sa guérison, mais le fruit qui doit la nourrir.
H Quoi, se •dit-il, dans cette contrée de la terre où n'était jamais venu cet affreux sapajou, il a pu trouver sans peine son herba sacra^ celle qui devait lui rendre les forces et la santé! Et moi, moi, je soupire vainement après la plante qui suffirait à ma complète satisfaction! Cet animal a consulté son instinct et il en a été bien conseillé ; moi, que me conseille ma raison? Évidemment, elle me conseille de faire comme le monket/^ de chercher l'herbe dont je ressens un si grand besoin, et si elle n'existe pas dans l'île, comme j'ai tout lieu de le craindre, de tâcher de la remplacer par quelque chose d'analogue; de choisir, d'essayer, de dé-
guster, de prendre enfin exemple sur Marimonda. Je n*y manquerai pas ; mais c'est la nature renversée, et pour un homme, il est trop humUiant de se Yoir réduit à imiter un singe ! »