CHAPITRE V
Selklrk collectionneur, — Un empoisonnement — Grand conocMifs. -** Le calme sous lee tropiques. — Une invasion. — Fuite et terreur. — Betour Ters la plage.
Voycx-vous, au-dessus d'un tapis de fraîche verdure» ce hamac suspendu entre deux beaux arbres ! Ç^l heureux mortel, durant les chaleurs du jour, y est bercé doucement, doucement rafraîchi par une légère brise de mer î C'est Selkirk ; ce hamac, c'est sa voile, rattachée aux branches de ses grands myrtes par des lanières de cuir de chèvre. Les yeux à demi fermés» il s'y enivre, non plus du parfum de ses santals et de ses héliotropes, mais, mieux que cela, des absorbantes émanations de la fumée du tabac ! Il fume sa pipe.
Sa pipe!... Il a une pipe?... Il en a de toutes les formes^ de toutes les grandeurs; les unes fi^»ri-
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quées avec des coquillages en hélice, avec des fuseaux et des casques de mer; les autres avec des noix de maripa, avec de gros roseaux coupés audessous du nœud, le tout emmanché d'un scion de myrthe, d'un tube de graminée,ou de Fos creux d'un oiseau. De ce côté, il va presque jusqu'au luxe; il est devenu collectionneur. Mais là n'a pas été la difficulté ; avant tout, il lui a fallu trouver le tabac, la plante merveilleuse, la panacée qui devait le guérir de ses maux.
A la suite de sa rencontre avec Marimonda, il a fourragé à travers ses bois et ses prairies, interrogeant tous ses végétaux, depuis l'herbe de ses montagnes jusqu à l'arbre de sa pelouse, mordillant les feuilles, les mâchant pour juger de leur saveur. A sa profonde humiliation, moins habile ou moins heureux que le monkey^ il n'obtint d'abord d'autre résuHat qu'une sorte d'empoisonnement. Un de ces végétaux était vénéneux.
Plusieurs jours durant, il se vit contraint au repos absolu et à une diète forcée. Sa bouche, gonflée, excoriée, refusait toute nourriture; sa gorge était brûlante ; de gros boutons lui couvraient le corps, et ses membres alanguis, courbattus, lui permettaient à peine de se traîner jusqu'à son ruisseau pour y étancher la soif qui le dévorait.
Bientôt les symptômes alarmants disparurent; les
forces lui revinrent ; le cresson de sa cressonnière et Toseille sauvage achevèrent sa guérison. Auraitil osé la demander à d'autres productions de son ile ? Il avait pris la nature en défiance; celles-là, du moins, il les connaissait de longue date.
A peine remis, le besoin du tabac se fit sentir de nouveau chez lui avec plus de force que jamais. Qu'importe Texpérience, qu'importe le danger? Ne s'agissait-il pas de se procurer cette herboprécieuse, indispensable.... dont le monde s'était facilement passé pendant des milliers d'années?
Cette fois, néanmoins, devenu plus prudent, ce n'est plus à la saveur qu'il s'est adressé ; c'est au parfum, au principe odorant. Il a fait sécher les différentes plantes qui lui paraissaient le plus propres à l'usage auquel il les destinait ; il leur a fait subir ensuite l'épreuve du feu. La fumée qui s'en est échappée l'a mis facilement à même d'apprécier les qualités qu'il exigeait d'elles.
De ce grand concours d'aromates, deux plantes à la fin sont sorties victorieuses -.l'une, c'est le pétunia, cette fleur charmante qui décore aujourd'hui tous nos parterres, d'où la régie pourrait bien la proscrire un jour (aussi n'est-ce qu'en tremblant que je dénonce ici sa parenté avec la mcotiane); l'autre qui, comme le pétunia, se reproduit avec profusion dans les lies, aussi bien que sur le continent de l'Ame-
riquc méridionale, c'est Vherbe Coca^ improprement nommée ainsi ; car ses feuilles précienses, qui sont pour les naturels du Pérou et du Chili ce qu'est le bétel pour les Indiens du Malabar, croissent sur un élégant arbuste.
Ces deux plantes, séparées ou réunies, composent grâce à un léger amalgame de chaux,'d'eau de mer, de baies de myrtes concassées, le plus varié, le plus délicieux des tabacs.
Maintenant, à peine éveillé, Selkirkfume, tout en s'occupantde confectionner quelques meubles nécessaires, tels qu'une échelle, un escabeau, des paniers de jonc, dont il achève d'enrichir son ménage. Il fume en péchant, en chassant; de retour vers son domicile, il s'étend à l'entrée de sa grotte, sur son banc de gazon, rallume sa pipe au grand foyer et fume ; à l'heure du déjeuner et du dîner, assis à Tombre de son quinconce de myrtes, un coude sur la table, sa Bible ouverte devant lui (car il s'est réconcilié avec sa Bible), il fume encore.
Eh bien, en dépit de ces jouissances tant désirées, malgré sa pipe, malgré sa Bible, celte vague inquiétude, ce même malaise ressenti naguère, vient parfois l'assaillir de nouveau.
Il en accuse sa santé, qui s'affaibMt ; et cependant il reste actif et vigoureux ; il en accuse sa nourriture, la fadeur du poisson qu'il mange sans assai-