CHAPITRE VI
Les troupeaax du vieux Prêtée. — Observations et expériences. — Les lions , les veaux et les chiens de mer. — Les mangeurs de cailloux. — Grand concert. — Nouveaux arrivants. — Le passage nord-duest trouvé , et par qui? — Selkirk blessé. — Il se venge.
On était alors en plein mois de février, époque des grandes chaleurs tropicales, et ces amphibies accomplissaient une de leurs migrations périodiques. Us venaient prendre possession de Ttle , une de leurs stations accoutumées.
Mais nie a un maître aujourd'hui.
Depuis longtemps, Selkirk a lu dans les relations des voyageurs de singulières histoires touchant les phoques y ces troupeaux du vieux Protée, qui ont leurs chefs, leurs pachas; qui connaissent la discipline de guerre et l'observent; posant des sentinelles vigi*
lantes dans les parages qu'ils occupent, se communiquant le mot d'ordre et attentifs au : Qui vive?
Tout à fait rassuré, un peu désappointé peut-être, il prend quelque plaisir à examiner leurs formes bizarres, tenant moitié du quadrupède, moitié du poisson; leurs pieds engaînés dans une sorte de sac et terminés par des nageoires à ongles crochus, sur lesquels ils rampent à terre; leur peau, couverte d'un poil court et luisant ; leur tète et leurs yeux arrondis....
Parmi les animaux de grande taille, les phoques sont les seuls véritables amphibies ; les seuls doués de deux organisations distinctes qui leur permettent de fréquenter tour à tour la mer ou les rivages des îles et des continents. Ils vivent sous l'eau , non comme les loutres, simples plongeurs exercés à retenir leur respiration, mais comme les poissons eux-mêmes. Sur la terre il semble que l'air soit leur lot naturel.
De tous les êtres créés, ils sont, avecrhonuney les seuls qui puissent vivre sous toutes les latitudes» sur les points lies plus opposés du globe. Nouvelle ressemblance, comme l'homme ils sont omnivores !
Selkirk fut à même de s'en convaincre. Quelque peu familiarisé avec eux, après les avoir vus .plonger pour se repaître de poissons , leur proie ordinaire, il leur apporta par brassées les berbes .de sa
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pelouse et les produits de sa cressonnière , qu'ils engloutirent avec des grognements de joie.
Ne s'arrèiant pas là, il leur jeta de la chair d*agouti, et môme de la carne de chèvre, dont ils se montrèrent si friands que quelques-uns, parmi les plus jeunes, s'enhardirent jusqu'à venir la hii prendre des mains. La connaissance était faite.
Mais ce qui le surprit bien plus encore, ce ftit de voir ces gastronomes amphibies, quoique déjà repus, avaler jusqu'à des cailloux du rivage. Il pensa d'abord que, comme les pigeoiB et tant d'aulres espèces emplumées, ils s'en servaient pour venir en aide à leur appareil digestif, pour triturer la matière nutritive, et il s'émerveillait de trouver dans ces animaux, d'une nature déjà si complexe, les habitudes, les instincts des oiseaux en même temps que ceux des poissons et des quadrupèdes.
En observant mieux, il s'aperçut que c'était seulement lorsqu'ils se disposaient à regagner la mer que les phoques Taisaient ainsi leur provision intérieure de sable et de galets. A leur retour au rivage, ils s'en débarrassaient aussitôt par une facile expectoration.
Pour juger de la raison de cette manœuvre singulière, Selkirk profila de l'instant où un de ses jeunes veaux marins était endormi près du flot qui montait, et l'effrayant par une attaque simu-
lée, grâce à la crosse de son fusil» il réussit àxle pousser vers l'eau avant qu'il eût pu songer à ingurgiter sa potion de cailloux. Le jeune phoque, surpris ainsi à l'improviste, flotta sur la lame plutôt qu'il n'y plongea, et tourna bientôt sur le flanc, comme ces navires qui, fauté de lest, obéissent à tous les remous , à tous les chocs de la mer. Il eu conclut que leur cailloutage n'était qu'un lest pour ces masses chargées de graisse, qui, sans cette addition de poids , se trouveraient dans l'impuissance de s'enfoncer sous la vague.
D'autres études, d'autres distractions lui étaient encore offertes par ses phoques. Malgré certains inconvénients assez graves sur lesquels nous aurons occasion de revenir plus tard , il prenait plaisir à comparer entre elles leurs physionomies différentes, cherchant , d'après leurs disseipblances , à retrouver dans ce troupeau mêlé les divers types d'une même race. Leurs yeux plus ou moins rapprochés, leurs fronts plus ou moins déprimés, presque effacés chez quelques-uns, leurs moustaches semblables à celles de l'espèce féline, abondantes ou rares, courtes ou allongées, rudes ou soyeuses; la couleur de leur pelage, son épaisseur; la forme de leur tète et de leurs membres, à la fois pieds et nageoires, garnis d'écaillés et de griffes , il prenait note de tout, trop heureux de se créer une
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oceupation nouyelle qui tranchftt avec ses labeurs quotidiens.
Un second moyen de classification aussi concluant et plus facile s'offrit à lui.
Ceux-ci faisaient entendre une sorte de miaulement, ceux-là vagissaient, hurlaient ou rugissaient ; quelques aboiements même venaient varier ce grand festival maritime et charivarique. De là sans doute les noms qui leur avaient été donnés par certains navigateurs, de chats, de lions, de veaux ou de chiens de mer, et ces noms, ils les lui révélèrent d'eux-mêmes dans leur langage assourdissant, ce qui simplifia grandement sa méthode comparative.
Non seulement le phoque, se rapprochait de l'homme sous plusieurs rapports, il y avait de l'homme aussi dans la contexture de sa tète et dans l'expression de sa physionomie. De ce côté, il pouvait rivaUser avec le singe.
Ces hommes de mer, dont les Espagnols et les Portugais avaient fait tant de bruit, devaient être des phoques ; les phoques mâles ou femelles avaient dû de même inspirer aux anciens leurs fables plus que poétiques, sur les tritons, les néréides et les syrènes. Quant au chant de ces dernières, Selkirk n'en retrouva pas trace dans les afTreux concerts exécutés par ces virtuoses amphibies.
Une fois ce principe admis que la face des pho*
ques peut s'assimiler à celle du roi de la création , il ne tarda point à faire malgré lui des rapprockements, à chercher des similitudes. Celui-ci avec ses yeux inquiets et le plissement de ses paupières ressemblait à maître Funnel; celui-là, Tair Carouche, le poil fouTe et hérissé, au matelot Lambert; ce lion marin , à Tépaisse encolure, au visage bouffi, c'est le canonnier Yan-Hysem, Tamoureux hollandais polygame.
Ces analogies bizarres avaient certes leur c6té plaisant et récréatif. Toulefois, pendant le cours de ce curieux examen, les traits de Selkirk demeuraient immobiles et rigides. Le solitaire se désha* Inlue du sourire comme de la parole.
Tout en étudiant ses visiteurs dans leurs formes, dans leur physionomie, et même dans leur histoire mythologique , il ne laissait pas que d'observer les mœurs réelles de ses tritons et de ses nynophes océanides. U suivait d'un regard attentif les jeunes phoques se roulant sur le sable, ou, malgré les empêchements de leurs pieds engaînés, courant les uns après les autres, avec de petits cris joyeux. Parfois, les mères faisaient cercle autour d'eux; non loin de là, d'autres, préoccupées d'un soin plus important, s'appuyant contre quelque rocher, se tenaient presque debout pour allaiter leurs petits, tandis que les pères-phoqnes, après avoir inspecté
le camp, exuinhié si (ont ; était en ordre et en sûreté, plongeaient sous le flot pour y aller chercher le repas de la Tamille.
De nouveaux incidents n'allaient pas tarder à se produire.
Jusqu'alors, lions ou veaux marins, les peuplades établies sur la grande plage waient en parfait accord; Selkirk n'avait assisté qu'à leurs jeux; il allait être témoin de leurs luttes, et même s'y trouTcr fâcheusement mêlé.
Il venait d'ahatire une chèvre dans ses hautes montagnes, et portait à ses liAtes leur part du butin, c'est-à-dire les entrailles, lorsqu'il les trouva tous en désordre, agités de mouvements convuisrfs et poussant des dameurs étouffées, comme en signe de ralliement. Les chefs réunissaient leurs bandes, les alignaient le long de la grève, les mères et les petits à l'arrière : des râles aigus sortaient de ces vastes poitrines, les yeux roulaient terribles dans leurs orbites, les dents grinçaient, le poil se redressait, les griffes s'allongeaient, et de chaudes vapeurs s'élevaient de leur pelage humide.
Selkirk devina bientôt la cause de toute cette agitiilioii. Comme la première fois, la mer houttlonnait , et des corps énormes apparaissaient à sa surface, L'Ile était menacée d'une seconde invasiou de phoques, et pour la colonie déjà installée.
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il s'agissait de maintenir son droit de possession et de forcer ces tard-venus de chercher un autre rivage.
Ceux-ci, d'une dimension colossale , pouvaient avoir de vingt à vingt-deux pieds de longueur, tandis que leurs adversaires variaient de huit à douze à peine. Mais le courage ne se mesure pas à la taille ; les envahisseurs n'abordèrent pas sans de suprêmes efforts; la mêlée fut épouvantable, et les mèresphoques , quoique leur place eût été marquée à la réserve, s'y jetèrent bravement dès qu'elles jugèrent leurs petits en péril.
Cependant la victoire restait incertaine ; de part et d'autre , on sembla convenir d'une trêve. Sans abandonner complètement leur terrain, les anciens occupants laissèrent les nouveaux venus s'établir à quelque distance sur la vaste grève , et dans les deux camps , on ne parut plus songer qu'au repos et à la recherche des vivres.
Spectateur du combat , Selkirk avait admiré les manœuvres stratégiques des deux armées ; il n'admettait point la possibilité de non-entente entre les chefs et les soldats; il y avait eu ruses de guerre, retraite simulée, diversion habile tentée pour diviser les forces de l'ennemi ; les accidents du terrain, les quelques rochers semés le long du rivage, avaient été même mis à profit pour s'en faire un
point d*appui ou un rempart. A la grande estacade de Vigo , où il avait si bravement figuré naguère , on n'avait pas déployé plus de science et de valeur.
Notre observateur profita de l'armistice pour porter son examen sur les phoques-géants. Ceux-ci, outre leur prodigieuse corpulence qui les distinguait suffisamment des autres, avaient en plus , au milieu du visage , à l'instar des coqs dinde , une sorte de fongosité charnue , de couleur rouge , et qui saillissait en forme de trompe lorsque quelque mouvement passionné les agitait, soit la colère, soit l'amour. Il n'en douta pas , c'étaient là ces éléphants de mer, cette proie opulente, si ardemment convoitée par les chasseurs de phoques. Sur le Cinque- Ports, il avait entendu un matelot, expérimenté dans ce genre de chasse, affirmer que les éléphants de mer étaient originaires du Groenland ; fort surpris de les retrouver dans une île du Pacifique , il en conclut que ces amphibies avaient, mieux que tant de navigateurs , su trouver le chemin qui des mers du nord communique dans celles du sud , ce fameux passage du nord-ouest, que lui-même avait espéré franchir à la suite de Dampier 1
S'abandonnant à cette idée, se rattachant aux espérances, aux projets d'un autre temps, Selkirk se sentait follement repris de l'amour des longues explorations et des grandes découvertes ! Pourquoi
le passage nord-ouest ne s*ouvnrait-U pas aussi bien devant la volonté de Thonime que devant Tinstinet du phoque! Où un de ces colosses avait pénétré, un navire, une barque pontée, ne pouvait-elle pénétrer ausâ?... Âh! si cette gloire lui était réservée!... S*il devait un jour élcumer le monde. «.
Réveille-toî donc, rêveur ! OoUie&-tu que tu es enchaîné à cette tle qui te porte, et dont tes phoques peuvent seuls s'éloigner librement ?
Ce départ des phoques, il ne tarda pas à le désirer. Leur voisinage commençait à lui peser. Leurs cris, devenus plus intolérables depuis que leur nombre s'était augmenté, le privaient de sommeil, et l'odeur infecte qu'ils exhalaient empoisonnait l'air autour de lui; elle le poursuivait jusque dans sa grotte, et, parfois, pour jouir d'une nuit paisible, il s'était vu forcé d'aller la pas^ ser à la belle étoile , sous Tabri de quelque arhre éloigné du rivage. Ce n'était pas là encore les seuls griefs qu'il eût à formuler contre eux. Posaesseuiis exclusifs de la grande plage , ils y avaient détruit toute espèce de crabes et de coquillages ; s'il voijh lait se baigner, ou , vers le soir, aller se rafraîchir au vent de la mer, la mer ne lui envoyait plus que des- brises fétides.
Ses pêcheries, praticables surtout aux deux cùtés de la baie, étaient ravagées, et d'un abord
presque impeâsible. Quoique notre homme eùL pris le poisson en dégoût , depuis que la marée lui était interdite par force majeure^ il lui semblait qu'un congre ou une brème vajrieraient agréablement son régime ordinaire.
Par une nuit claire et sereine;, il s'avisa de vouloir tenter un coup de pèche. Ses hôtes inconHnodes étaient endormis : le moment lui semhla favorable ; mais un sourd grognement signala son approche. La sentinelle veillait ; et soit que ses lions et ses veaux marins fussent devenus sauvages et intraitables à la suite de leurs luttes incessantes, soit qu'ils ne pussent le reconnaître dans la demi-obscurité , et enveloppé qu'il était dans ses engins de pêche, se réveillant en sursaut , ils se jetèrent sur lui et il ne leur échappa qu'avec ses filets déchirés, ainsi que ses habits , et même sa peau , fortement entaillée de coups de griffes.
Rentré furieux et tout saignant dans sa grotte, il s'y occupa d'appliquer des bandages sur ses blessures, et dormit moins bien encore cette nuit que les nuits précédentes. On eût dit que ses assaillants l'avaient poursuivi jusque dans son habitation , tant le vacarme de leurs rugissements , de leurs aboiements semblaient s'en rapprocher.
Le lendemain, pour combler la mesure, il trouva son vivier et sa cressonnière dévastés; exaspéré, à
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son tour il déclara la guerre aux envahisseurs de l'une et l'autre bande ; armé de ses deux fusils , la hache à la ceinture , pendant toute une journée il les traqua , il les poursuivit ; le rivage retentit de coups de feu et de hurlements de détresse; dix d'entre ces amphibies tombèrent sous ses balles; le reste enfin prit la fuite , et la double armée des phoques , regagnant la mer avec des cris désespérés , alla s'établir à l'autre extrémité de l'île , là où se retiraient les proscrits, là où déjà Marimonda avait été chercher un refuge contre les colères du maître.