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CHAPITRE VIL

Fruits de la victoire. — Le Boucan. — La Balte. — Un voyage par mer. — Les abeilles mélipones. — Déjeiiner avec des œufe à la coque. — Liiot des Polypes. — Réconciliation.

Quelques jours écoulés, et sur le rivage, redevenu calme et silencieux , rien ne rappelait la présence des phoques. Les seuls bruits qui s'y faisaient entendre , c'étaient le bruit de la vague , le gémissement du pétrel, ou le rire strident de la mouette. La haute marée avait fait disparaître jusqu'aux dernières traces de tout le sang répandu. Cependant la guerre profita au vainqueur , en augmentant ses ressources. Il en était résulté pour lui une récolte abondante de peaux et de graisse de phoques , qu'il employa à une foule d'usages journaliers ; avec les peaux , il se fit un nouveau hamac, ce qui lui permit de donner à sa voUe une autre

destination; des tapis, des couvertures, en prévoyance de la saison des pluies; un chapeau à larges bords, qui le garantit des rayons trop ardents du soleil ; des outres , dans lesquelles il con- -^ serva Thuile obtenue abondamment de leur graisse. C'est alors qu'il put avoir une lampe sans cesse allumée, même une veilleuse pour la nuit. Il était arrivé au confortable.

A la rigueur, sa lanope et mônie sa veilleuse auraient pu le dispenser de l'entretien de son brasero, mais ce dernier lui était devenu plus nécessaire que jamais pour la fonte de ses graisses et la préparalioin de ses peaux , qu'il parvint à a/sâoùplir en, les frottant tour à tour d'huile et de cendres.

lies lion& et les éléphants de mer lui. avaient aussi fourni une èoorme quantité de chair, dont la conservation eût pu le dispenser de la chasse pendant plus d'uoe aiuïée. De ee côté comme de l'autre > il dut dcoïc , sans désemparer , se mettre à l'œuvre.

Il construisit \m bmeun, ipachiae aussi simple qu'ingénieuse, fonûlière alors à tous les marins, et à laquelle les premiers boucaniers avaient dû leur nom. Après avoir confectionné une claie par l'entrelacement , largement espacé , de divers hraur chages, il la su^ndit, à trois pied» de hauteur 4 peu prés, sur quatre solides appuis enfoncés en terre ; d(éQoupa eu larges tranches ^ plus encore par

la hache que par le ccmteatt , la ehiôr ée ses Coques , rétendit sur la claie , jeta en dessous des fagots <de branehes et de beis rert, auxqueh il demanda moins de feu que de fumée , et U n'eut plus ensuite qu'à fournir à l'entretieii du combus* tible et à retourner ses tranches de carne sur ce g^ril primitif.

Après tout , n*est*ce pas par le boucan que procèdent vis-à-Tis du précieux jambon, destiné aux grandes fêtes, nos ménagères de Tillage, dans leurs hautes cheminées , au large chambranle î ^

Pour Selkîrk il ne s'-agissaît pas d'un jambon, mais de tous les jambons, de toute la partie musculaire de dix phoques monstrueux. Quoiqu'il etit pris soin de ne réserver que les morceaux de preamicr choix, une claie ne pouvail lui suffire; il lui fallut en préparer d'autres, tout en wîllant au brasero y à la marmite de fer, où fondaient les graisses ; à l'alimentation des feux. Jamais il n'eût pensé devoir présider un jour à pareille cuisine, et diriger tant de fourneaux à la fois. Un étranger, un naufragé quelconque, swrenant tout à toup, à ta tue de ces feux et de ces amas de viande , eût pu croire qu'un repas de corps se préparait pour une peuplade nombreuse , quand fl îi'étaît question que de pourvoir aux besoins d'm seul.

Eq ce moment , la grande pelouse présentait le spectacle le plus sombre et le plus étrange; en dépît d'un temps magnifique , d'un soleil radieux , elle était obscurcie par un brouillard épais , sous lequel disparaissaient les cinq myrtes et les deux ruisseaux; le rocher qui protégeait le brasero, ressemblait au cratère d'un volcan , dont l'éruption est prochaine ; de la marmite de fer s'élevaient de chaudes et brunes vapeurs; les boucans dispersaient autour d'eux des colonnes noirâtres qui roulaient en spirales, et, le gosier serré, les yeux larmoyants , Selkirk, enveloppé de tous ces nuages de fumée, ne leur opposait comme palliatif qu'une autre fumée , celle de sa pipe.

Tant de peines devaient-elles du moins produire le résultat qu'il en attendait? Il en douta d'abord. Ses opérations complètement terminées, quand il goûta à la chair de ses phoques , boucanée , il la trouva acre et repoussante ; bouillie , fade et nauséabonde comme celle du poisson; mais le cœur, la langue, assaisonnés de piment, devinrent pour lui un régal de roi.

Ces diverses améliorations ramenèrent pendant quelque temps plus de sérénité dans ses idées. Uu travail assidu lui avait été indispensable pour tirer parti des fruits de sa victoire , et le travail , le travail incessant , c'était encore là son remède le plus

sûr contre le démon du découragement qui semblait ne lui donner de relâche que pour le ressaisir ensuite avec plus de ténacité.

Le moment du repos venu, son imagination reprit son essor aventureux. Il s'agissait d'entreprendre un nouveau voyage autour de son lie, non par terre cette fois , mais par mer ; un vrai voyage de découvertes le long de la côte qu'il voulait reconnaître. Il n'avait pu juger suffisamment de la configuration de l'Ile en n'en parcourant que l'intérieur. Peut-être les pics inabordables qui souvent lui avaient barré la route lui avaientils caché d'auU*es vallées, d'autres plages, bien préférables à celles qu'il occupe, et dont il s'est contenté sans trop d'examen.

Depuis quelque temps Selkirk songeait à abattre un de ses gros cotonniers pour s'en faire un canot de pèche et de promenade, mais parmi ses peaux de phoques il en était une présentant toutes les conditions nécessaires à la confection facile, et en quelques heures, d'une balscy espèce de petite embarcation de cuir gonflée d'air, qui se gouverne à l'aviron, et dont se servent volontiers les Indiens. Dans une baise, il ne craignait ni d'enfoncer sous le flot ni de se briser contre la côté , et, le moment venu, s'il lui plaisait de reprendre la route de terre, il ne tenait qu'à lui de dégonfler son embarca-

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tien et de se la jeter en guise ée mantem sur les

épaules.

Une baise, c*est le ballon s'essayaat d'abord sur

Teau avant d'oser prendre son vol dans les airs.

Selkirk se mit à Toeuvre ; mais quelques heures furent loin de lui suffire, comme il Tavait pensé.

Ne pouvant conserver à Ja peau du phoque la rotondité de ranimai, il dut introduire à rintérieur un léger cadre de bois, qui lui doiinit une forme aplatie et allongée, se ménager uaie plaœ pour lui et les provisions qu'il comptait emporter, disposer les choses de façon à favoriser la manoeuvre de l'aviron ; il crut mô'me prudent d'assujettir aux flancs de son embarcation deux rames, larges et courtes, comme la pagaie des sauvages. Il en vint à bout.

Il ne s'agissait plus que de fermer les ouvertuines, de rapprocher, de recoudre les fragments dé»iBb du cuir ; il avait le fer, il avait le feu ; ^e même qu'il s'était forgé des hameçons il se forgea des aiguilles, et le fil d'agave et d'aloès renforcé par un enduit de résine ne lui fit pas défaut. Ce n'était pas tout encore. Il lui restait à introduire l'arr dans cetté outre nautique, et, son souffle n'y pouvant suffire, il dut songer à se fabriquer un soufflet. Un bout de roseau, deux planchettes, reliées entre elles par de la peau de chèvre en firent les frais ; néanmoins la baise fut pour lui le travail de toule une semaine,

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fendant l&quèBe fl ftrt Stx fois strr îc point (f abandonner une entreprise née d'un caprice plutôt que d'une nécessité ; une partie de plaisir, une promenade en mer, ri^ autre chose.

6n matin, il tran^orta hii-mème son embafrcâ* lion sur le rivage, la mit à flot, y prit place, et ce fut pour lui une impression délicieuse que de se sentir hors de son île, quoique, sous peine de la vie, il fût contraint à ne pas la perdre de vue.

La mer était belle, à peine agitée par un léger balancement; le vent suivait la direction de Test; il s'y laissa aller, en tournant la baie vers la droite, du côté des prétendus monts Pasto, et, bercé par la vague, emportant avec lui son fusil et sa pipe , il se promit un heureux voyage, comptant faire de temps en t^nps une station pour explorer les curiosités du pays, et se rendre un compte exact de ses ressources.

Il revît le cirque des cotonniers et cet autre cirque que couronne l'Oasis, et du haut duquel il avait aperçu ie vaisseau de Straddling ftiyant vers l'horizon. Ils ne pouvaient lui offrir rien de nouveau à observer ; il continua sa route.

De ce côté l'île avait un aspect sauvage et terrible ; de hautes falaises de basalte s'interrompaient à peine de tanps à autre par une échappée de rue ^ur un paysage monie, où le cri du chicalî, le couooq

américain, se faisait seul entendre. Un mille au delà, le soleil étant à son midi, il trouva un rivage plus hospitalier, et, voyant entre les roches s'ouvrir une sorte de vallon ombreux, il résrfut de s'y arrêter pour y déjeuner et y laisser passer les grandes chaleurs du jour.

La grève était couverte de tortues qui , à son approche, se replongèrent dans Teau ; mais il trouva sur le sable des milliers d'œufs qu'elles y avaient déposés. Dans le petit vallon, au milieu de broussailles, s'élevaient quelques arbres, entre autres un énorme calebassier dont l'écorce enlr'ouverte laissait découler comme une sève épaisse et jaunâtre. Il y goûta; c'était du miel. Il prit son couteau, souleva l'écorce et soudainement se vil entouré d'un nombre prodigieux de petites abeilles, de couleur sombre, qui aussitôt s'abattirent sur lui avec tous les signes de la fureur , ce dont il pouvait juger par leur agitation et les mouvements multipliés de leurs tètes et de leurs membres. Il se crut percé de mille dards ; mais, quoique ses mains et son visage fussent couverts d'abeilles, il n'y ressentit rien, qu'un léger chatouillement.

C'étaient des mélipones^ ces inoffensives ouvrières en miel, à qui manque l'aiguillon. Notre voyageur ne tarda pas à comprendre qu'il n'avait rien à redouter de ces « mouches angéliques, » ainsi que les

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ont surnommées les Espagnols, et comme, quoi qu*il en pensât, il était homme tout comme un autre, convaincu qu'elles étaient incapables de se défendre, il forma le projet de déjeuner à leurs dépens, ainsi qu'aux dépens des tortues, non moins inotTensives qu'elles.

^elkirk avait souvent entendu vanter l'excellence des œufs de tortues, surtout cuits à la coque^ mais jamais il n'avait songé à se donner cette fête. Il se la donnera aujourd'hui, en ajoutant aux œufs de tortue le mieldesmélipones,etles quelques fruits sauvages qu'il pourra récolter sur les buissons autour de lui ; repas tout à fait frugal ; mais son voyage peut durer plus qu'il ne croit et il est bien aise de ne pas entamer encore ses provisions.

Cependant, pour faire des œufs à la coque, œufs de poule ou de tortue, l'eau bouillante est indispensable, et Selkirk n'a sous la main ni fourneau ni marmite. Cette objection l'eût embarrassé naguère ; aujourd'hui, l'habitude de suppléer à ce qui lui manque a fait de lui l'homme aux expédients. Un regard jeté sur le calebassier suffit à lui inspirer la manœuvre ingénieuse, grâce à laquelle il va vaincre la difficulté.

Il prend une calebasse mûre et dont l'enveloppe est déjà durcie ; il la sépare en deux, s'en réservant une moitié, qu'il débarrasse de sa pulpe, la nettoie

en SEUL!

et la remplit d*earu. I^^aite, avec quelques feuiHes sèches, et ^àce à la batterie de son fusil, il aBume un feu de branchages et de broussailles.... Mais cette moitié de calebasse, prêtevid-il la placer sur son foyer improvisé? Ce serait du bois ajouté à du bois!... Laissez-le faire. Il va chercher des galets, qu'il jette dans le foyer entretenu par lui. Quand les cailloux ont acquis le degré de chaleur voulu, il les plonge dans la calebasse dont le contenu ne tarde pas à s'échauffer; grâce à l'addition de nouveaux caiHoux incandescents, l'eau commence à bouillonner ; il y laisse doucement tomberses œufs, et voilà comment sans fourneau, sans marmite, sans grande perte de temps, il satisfait à son désir de goûter aux œufs k la coque fournis par les tortues, doublement satisfait et de son hivention, et de l'excellent déjeuner qu'il vient de feire.

Remonté dans sa baise, il longea encore, et toujours, Tétemelle falaise, sombre et noire. Déjà las de cette course monotone, il hésitait à continuer sa route, quand s'offrit à lui une pointe de terre avancée, qui avait dû autrefois s'appuyer sur la falaise, dont un étroit bras de mer la séparait aujourd'hui. C'était un îlot. Son voyage devenait réeHement un voyage de découvertes !

Cette parcelle de terre, longtie au plus de quelques centaines de pas, n'avait d'autres at*fres que

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des maogjyiers ^ lui foirmaJieat uoe ceiatiirQ; d'autres, habitants que de grands polypes» des poulpes hideux, qui grouillaient autour de aas rives langeuses, en tordant leur$ loi^gs bras à travers les racines saillantes des mangliers* Il n'avait guère à se glorifier de sa conquête. Néanmoins» comme le soleil déclinait de l'autre côté de la montagne, U résolu! de passer la nuit dans Tilot et, apr^s avoir solide*^ ment attaché sa balsa au tronc d'un manglier, il s'étendit sur un tertre pour y dormir.

Au petit jour, quand il s'éveilla, tout trempé par une brume de mer, il se dirigea vers sa baise..,. Elle avait disparu. Le flot, en montant, Favalt-il emportée ! Écartant les branches touffues d'un manglier, debout sur une de ses hautes racines formant arcade, des yeux parcourant la mer, il cherchait s*il ne l'apercevait pas voguant ça ou là, quand son sagard fut aUiré par un objet insolite, qui s'élevait au-dessus de la rive. C'était son aviron. St, au-des* sous de l'aviron, dans la vase, il vit sa baise, trouée, à moitié dépecée> couverte par des eeataines de polypes. I

Le mal était sans remède^ JUais il ne pouvait longtemps prolouger son séjour dans cette horrible po^ lypière sans risque d'y mourir de faim , ses provisions ayant suivi la baise, et pour regagner son île, il lui fallait escalader la montagne qui lui faisait ùkce.

Quant à ce bras de mer prétendu qui l'en séparait, il Teut bientôt franchi; puis, profitant d'un écartement de la falaise, il parvint, sans trop d'efforts, aux deux tiers de la montée. Là , une roche , qui faisait saillie, l'arrêta. Pour la tounier, il dut s'aider de son fusil, dont il se servit tour à tour comme point d'appui ou comme échelon» en l'enfonçant dans les interstices de la roche. En ce moment , il sentit l'arme fléchir sous son poids. Une sueur froide le prit. Maîtrisant son émotion , il poursuivit sa route,, non sans être rentré en possession de son fusil. Le canon en était tordu.

Ce fut là pour lui un grand malheur, malheur d'autant plus grand que, dans une de ses dernières chasses, son autre fusil avait été complètement endommagé dans sa batterie.

Parvenu sur le plateau , d'où il découvrait un horizon immense, il jeta un regard effaré autour de lui. Il trouva à son île un aspect sombre et désolé ; des rochers surgissaient de toutes parts, et la seule verdure qui frappât sa vue, c'était celle des gigantesques et stériles fougères.

Autant sa première tournée l'avait ravi , autant celle-ci, fatalement interrompue, le laissait triste et découragé. Toutes ses idées noires étaient revenues.

C'est qu'il n'avait plus une arme pour se proté-

ger, pour fournir à ses besoins; cette utile distraction de la chasse ne lui était plus permise !

Il resta quelques jours comme abattu par le désespoir, sans toucher à un de ses instruments de travail, sans jeter les yeux sur son livre ; puis, il songea que de ses deux mauvais fusils, peut-être pourrait-il en faire un bon ! Quoiqu'ils ne fussent ni de la même dimension ni du même calibre, il s'agissait de remplacer la batterie de l'un par la batterie de l'autre ; l'entreprise offrait de grandes difficultés, vu son maigre outillage. Que risquait-il d'essayer? Réunis, le travail et la patience sont des magiciens.... il essaya donc, et l'essai lui réussit. Il était sauvé !

Cependant, malgré sa pipe, malgré le travail, malgré la chasse, qui avait repris son cours, il ne tarda pas à retomber dans ses mêmes crises d'abattement et d'ennui.

Cet ennui, cet abattement, il ne pouvait plus se le dissimuler, c'était le mal de la solitude. En triomphera-t-il comme de ses phoques?... Ses phoques, il les regrettait maintenant. Lorsqu'ils étaient cam- .pés sur son rivage, du moins ils lui donnaient un spectacle, une distraction; quelque chose venait à lui; quelque chose vivait, remuait près de lui.

Hâtons-nous de le dire , dans cette première période de son isolement, Selkirk s'était améUoré. Toutes les facultés actives de son intelligence

s'étaient agrandies ; malgré quelques bouderies contre sa Bible, le sentiment religieux s'était développé en lui. u Qui ne croit pas en l'homme est bien près de ne plus croire en Dieu, » a-t-on dit, et ce mot si vrai, on eût pu le jeter à la face du misanthrope comme un analhème; mais celui-ci, grâce au catholicisme, conservait encore ce principe de foi vivace que ne vient point ébranler le dissolvant du libre examen; il croyait, sans songer à faire retomber sur le sublime ouvrier la responsabilité des imperfections de son œuvre. Relégué loin du monde, et n'en attendant plus rien, c'est à Dieu qu'il demandait la force de supporter courageusement ses épreuves. Alors il se rendait à l'Oasis ; c'est là qu'il aimait à prier; loin des spectacles de sa belle vallée, il se recueillait avec plus d'onction.

Il y était un jour, lorsqu'il entendit s'agiter les buissons qui avoisinaient la source ; il se dirigea vers le bruit, et vit Marimonda qui buvait dans le creux de sa main.

Marimonda avait été chassée des cantons où elle s'était retirée, par les cris formidables des phoques. Triste et dolente, elle n'avait plus ces allures vives et de bon augure que Selkirk avait remarquées en elle dans leur dernière rencontre. En le voyant venir de son côté, elle fit un mouvement pour fuir, mais s'arrêta presque aussitôt et, comme si elle

n'avait plus rien à redouter de lui, le front courbé, s'assit à l'un des angles du carrefour. Peut-être avait-elle observé qu'il était sans armes.

De son côté, Selkirk semblait avoir oublié son aversion pour elle. A tout prendre, n'était-ce pas encore l'être le plus intelligent de tous ceux qui peuplaient l'île? Il se rappela- que sur le navire elle obéissait à la voix, au geste du capitaine, que ses tours d'agilité égayaient l'équipage, et même qu'elle lui avait toujours témoigné un intérêt tout particulier, ce dont il lui avait tenu peu de compte. Cette analogie avec la forme humaine, qui naguère encore excitait ses répugnances, éveille aujourd'hui en lui des. idées d'indulgence et de paix.

Selkirk, déjà, s'était reproché de l'avoir traitée avec brutahté d'abord, avec cruauté ensuite; et la voilà qui revient, sans rancune, oubliant ses griefs et la blessure qu'elle a reçue de lui.

Il lui fit alors un petit signe de tête.

Elle y répondit par des clignements d'yeux suppliants, et des mouvements d'épaules qui n'étaient pas sans une certaine grâce craintive.

Il s'avança de quelques pas vers elle avec un sourire et des gestes de bon accord.

Elle l'attendit en claquant des dents et des lèvres, en signe de joie.

Selkirk lui passa doucement la main sur le front

et sur le cou, en l'appelant par son nom à plusieurs reprises ; puis, il se mit en marche pour regagner son habitation de la plage : Marimonda se leva et le suivit.

L*homme et le singe venaient de se réconcilier.

Tous deux étaient las de leur isolement.

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