CHAPITRE VIII
Repas en commun. — La marmite de singe. — Un sapajou de chasse. — Deux pêcheurs à la ligne. — Le rémora et la tortue. — Les pétoncles. — Reyanche de Marimonda.
Seikirk a retrouvé un certain calme d'esprit ; maintenant, ses agitations sont moins fréquentes, ses rêveries moins prolongées : ses courses à travers bois lui semblent être presque une promenade à deux depuis que quelque chose autre que son ombre lui tient compagnie! Il commençait à se décourager devant le travail; il y a repris goût depuis que quelqu'un le regarde travailler ; la parole lui revient depuis qu'il peut s'adresser à quelqu'un.... Ce quelqu'un, ce quelque chose, c'est Marimonda.
Marimonda, aujourd'hui, est la compagne de Seikirk, son amie, son esclave; elle obéit à sa voix, à son geste, à son regard; elle .semble comprendre
même les pensées qui le préoccupent tristement. Pour le distraire, elle a recours aux mille expédients, aux mille tours d'agilité ordinaires à sa race; elle essaye de faire bruire et de peupler à elle seule sa solitude ; elle va, elle vient, elle court, elle saute, elle bondit, elle caquette, elle grommelle autour de lui; elle lui apporte ses pipes ; elle le berce dans son hamac, et pour tous ces soins, pour tout ce manège, elle ne demande ensuite qu'un geste affectueux, qui lui est rarement refusé.
Souvent elle assiste au repas de son maître ; parfois même elle y prend part. Ce fut d*abord une faveur ; plus tard, une habitude , comme il arrive à ces honnêtes bourgeois, qui, presque retirés du monde, transigeant peu à peu avec le décorum, finissent par admettre leur servante dans leur familiarité. Le décorum pour Selkirk n'était guère de mise ; il n'avait pas à craindre la visite importune, inattendue, d'un voisin ou d'un curieux.
Aussi, c'est en plein air, à l'ombre de ses grands myrtes, qu'ont lieu maintenant les repas en commun. Le maître occupe le banc, la servante se tient humblement sur l'escabeau, prête, au premier signe, à quitter sa place pour aider au service. N'a-t-on pas vu dans l'Inde de grands singes orangs dressés à l'office de valets? etMarimonda ne leur cède en rien pour rintelligence et la dextérité.
fille est friande aujourd'hui de la chair de chèvre et de celle des coatis , car les sapajous devieunent facilement carnivores ; mais pour celle du phoque elle éprouve la même répugnance que Selkirk. Cependant la table se couvre aussi des produits de sa chasse à elle. Si le dessert manque, elle interrompt brusquement son repas, laisse le maître continuer seul, s'enfonce dans les bois environnants, atteint en trois bonds à la cime des arbres, et revient bientôt avec une provision de fruits auxquels il peut goûter sans défiance, car elle s'y connaît.
De jour en jour, Selkirk pouvait expérimenter avec quelle facilité elle se façonnait aux usages domestiques, à la vie de ménage. Il arriva que, au repas du matin, au lieu d'aller boire à l'un des ruisseaux comme elle le faisait d'habitude, soit qu'il lui semblât pénible de quitter ainsi la table au milieu du déjeûner, elle fit mine d'user de la moitié d'une noix de coco qui servait de coupe à son maître. Celui-ci n'entendait pas pousser la familiarité jusqu'à boire avec elle dans le môme verre ; il retint la coupe en lui adressant un regard de réprimande. Elle s'empara alors d'une haute gourde, servant de carafe, et se disposait à la porter à sa bouche, quand une nouvelle réprimande, accompagnée d'un geste de la main, l'arrêta court dans sa tentative. Marimonda secoua la tète en signe de
mécontentement, mais elle ne quitta pâs sa place, préférant s'abstenir de boire à aUer se vautrer sur la berge du ruisseau et d'y humer, d'y laper comme un animal vulgaire. Elle avait médité un projet.
Quand vint l'heure du dîner, la tète haute, la prunelle ardente , elle n'occupa l'escabeau qu'après avoir déposé sur la table un gobelet, son gobelet à elle, légitimement conquis par elle, et, d'un air plein d'assurance et de dignité, elle le présenta à Selkirk» lequel, émerveillé, n'hésita pas à y verser une partie du contenu de la gourde.
Ce gobelet, c'était la capsule ligneuse et imperméable, le fruit, naturellement et profondément évasé, d'un arbre appelé aujourd'hui par les savants lecythis-quatehif mais que les bonnes gens du Pérou et du Chili nommaient tout simplement alors marmite ou gobelet de singe^ selon son volume.
Ainsi Marimonda, après avoir emprunté aux végétaux de l'île leurs feuilles pour cicatriser ses plaies, leurs fruits pour sa nourriture, et même pour ses jeux , trouvait moyen de leur emprunter aussi le meuble qui manquait à son ménage.
De cette intelligence, de cette aptitude à tout comprendre, Selkirk songea à tirer parti. Il essaya de la dresser à la chasse, et il réussit au delà de ses espérances. Pour lui , elle alla chercher sur
l'arbre Toiseau retombé mort au milieu des branches, l'agouti ou le lapin perdu dans les fourrés ; elle lui servit de rabatteur, et même de chien d'arrêt.
Toutefois, ce sapajou de chasse n'était pas sans défauts dans son nouveau métier. Si sur la branche ou sous les buissons, au lieu d'un animal sans vie, il rencontrait un lapin blessé seulement, ou un ra- ^ mier se débattant encore, tout à coup, s'apitoyant sur le gibier, il prenait soin de panser ses blessures, se lamentait en le voyant souffrir, et ne songeait plus à en enrichir le carnier.
Aujourd'hui le temps est beau, quelques nuages amortissent les rayons du soleil, la mer est calme, une brise fraîche souffle du côté de la plage. Deux pêcheurs, huches sur de hautes racines de mangliers, avec le maintien digne et réfléchi, naturel à tous ceux qui se livrent à cet exercice, jettent leurs lignes dans les flots, au milieu desquels on voit s'agiter des milliers de jolis poissons, et, sur un fond de sable, dormir de petites tortues tachetées de jaune et de vert.
Ces pêcheurs sont Selkirk et Marimonda.
Celle-ci réussira-t-elle aussi bien dans sa pêche que dans ses chasses? il est permis d'en douter; pour ce jour-là, du moins, ses essais ne furent pas heureux, et plus d'une fois son inexpérience
et ses déceptions amenèrent presque un sourire sur les lèvres de l'insulaire. D'abord, après avoir jeté son amorce, Marimonda, naturellement imitatrice, au lieu de regarder la mer pour y étudier ses chances de réussite, ne regardait que son maître; s'il faisait un geste insignifiant, elle le répétait avec une exactitude rigoureuse, croyant ce geste indispensable au succès. Quand il levait sa ligne, elle ne manquait pas de lever aussitôt la sienne, et restait confondue d'étonuement en voyant un rouget ou un éperlan de mer frétiller à Thameçon du maître, tandis qu'au sien ne pendait même plus le ver, son inutile amorce.
Selkirk, à cette époque, avait développé, perfectionné ses moyens de pêche; il en avait même inventé un tout à fait nouveau, et qui mérite d'être signalé : c'est la pèche au rémora.
Le rémora, sur lequel on a fait tant de contes dans les vieilles histoires, est simplement un petit poisson long de cinq à six pouces ; armé d'un disque composé de lames transversales, il peut opérer le vide entre elles, ce qui lui donne la propriété d'adhérer fortement aux divers corps sur lesquels il se pose. Dans les mers fréquentées par lui, notre marin l'avait rencontré, tantôt fixé à la quille du navire ou à la surface des rochers, tantôt solidement attaché aux nageoires des requins et des
autres grands squales. U avait songé à s*en faire un hameçon vivant. Par une cordelette nouée & ses deux extrémités, il retenait captif le rémora, puis, le suspendant à sa ligne, il le faisait descendre sur le dos d'une tortue bien tranquillement enfoncée dans le sable, et se croyant à l'abri de toute atteinte. Le rémora, trouvant pour point d*appui la carapace, s'y cramponnait; le pêcheur tirait à lui, et ramenait à la fois le rémora et la tortue.
Ce môme jour, Selkirk voulut se donner le plaisir d'initier Marimonda à ce nouveau procédé de son invention. Il expérimenta premièrement devant elle : elle parut très-bien comprendre la manœuvre et se réjouir à l'avance du résultat. Sans doute il lui semblait plus facile de capturer une tortue qui ne bougeait pas de place, qu'un poisson toujours alerte, toujours remuant. Elle jeta sa ligne, que Selkirk l'aida à diriger, et ses petits yeux clignotants suivirent avec anxiété le rémora, qui descendait lestement sous la vague limpide. En retirant son engin de pêche, le sentant alourdi par le poids de sa capture, elle fit claquer ses mâchoires, se démena dans une sorte d'ivresse de joie, et, triomphante, ramena enfin.... un caillou!
Pauvre Marimonda! qui pourrait peindre son désappointement, sa profonde humiliation? Laissant là aussitôt la ligne, le rémora et son compa*
gnon lui-même, elle s'élança à travers les man<gliers, et, tout ef&rée, regagna le rivage. Il était dit que ce jour lui serait néfoste.
Un coquillage à double valve, un grand pétoncle, s'entr'ouvrait sur la plage. A défaut d'autre proie, celle-là, du moins, ne pouvait lui échapper ; elle s'en saisit. Aux cris de douleur qu'elle poussa, Selkirk accourut : le pétoncle, en se refermant, avait pris les doigts du sapajou comme dans une pince. Son maître la débarrassa de cette dure étreinte.
Pour Marimonda, la journée ne pouvait finir ainsi, au milieu de tant d'humiliations successives.
A rheure du dîner, Selkirk, ne la voyant pas près de lui, l'appela d'abord, et en vain, puis se mit à sa recherche. Il la trouva sur le rivage, accroupie, silencieuse, devant un autre pétoncle, celui-ci bien clôturé entre sa double muraille. Redoutant pour elle une nouvelle catastrophe, curieux, cependant, de savoir si l'expérience lui profiterait, il resta en observation.
Marimonda, toujours immobile, ne quittait pas des yeux le pétoncle ; quand il s'entr'ouvrit, elle se garda d'y porter la main ; mais, avec une parfaite dextérité, entre les deux coquilles béantes, elle jeta une petite pierre, tenue par elle en ré-
serve, et qui mit le mollusque dans l'impossibilité de refermer sa porte. Il était à la merci de son vainqueur.
Le sapajou venait de prendre sa revanche.
C'est ainsi que, pour Selkirk, le mouvement, Texcitation, le travail avec témoin, presque la vie en commun, étaient revenus, grâce àMarimonda.
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