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CHAPITRE IX

Une nouvelle habitation. — Grands projets. — L'hiver sous les tropiques. — Un propriétaire. — Le bouleau et le pluvier. — Puissance de Thomme en société.

La saison d'hiver, c'est-à-dire celle des pluies, qui d'ordinaire règne dans ces parages durant les mois de juin et de juillet, était proche. Selkirk s'inquiétait par avance à l'idée que son pauvre Monkey n'aurait pour se préserver des déluges du tropique que ses abris habituels sous le feuillage des arbres. Il songea d'abord à rétablir dans sa grotte de l'Oasis; mais c'eût été une séparation! séparation qui risquait de se prolonger outre mesure, car les pluies d'hiver, surtout dans ces montagnes, devaient rendre les chemins impraticables pendant des journées entières, des semaines peut-être; et Selkirk ne se faisait plus à l'idée de vivre seul .si longtemps.

Après y avoir bien réfléchi, il résolut de lui céder sa grotte de la plage, et de se construire pour hilmême, sur l'emplacement de sa salle d'étude et de réfection, une habitation spacieuse et commode.

Quatre de ses grands myrtes formaient un carré irrégulier, dont le cinquième occupait presque le milieu. Notre futur constructeur voyait déjà debout, devant lui, les solides appuis et la charpente principale de sa nouvelle habitation. Les myrtes resteront en plape ; leurs tiges serviront de pilastres, leurs racines de fondations, leurs maîtresses branches de chevrons pour la couverture. Il arrache les herbes, les broussailles du massif, ménageant seulement un brin d'héliotrope, qui, plus tard, festonnera autour de sa maison , et y versera le soir ses parfums. Il s'est réconcilié avec les douces senteurs. Les myrtes, il les étête à huit pieds au-dessus du sol, laissant deux pieds d'élévation de plus à celui du milieu qui doit former Taxe de la toiture, afin de donner à celle-ci la pente convenable pour l'écoulement des eaux. Cette toiture, des roseaux et des feuilles de lataniers en feront tous les frais. Pour les cloisons, hourdées d'un torchis de sable, de terre et de joncs hachés, étayés d'un solide réseau de tiges de bambous, il a soin de ne pas les élever jusqu'au faîte et de laisser entre elles et la toiture un faible espace par où l'air puisse circu*

1er librement. Il se rappelle le carbet des Mosquitos.

Puis, son œuvre achevée en moins de quinze jours, il la contemple, il Fadmire; Marimonda, qui a été le manœuvre, tandis qu'il était l'architecte et le maçon, semble partager son admiration.

Il s'agit maintenant de procéder à l'ameublement dç son palais ; il y transporte son lit de roseaux et ses couvertures de peaux de chèvres. Qu'il sera bien mieux abrité là que sous la voûte sombre de sa grotte ! comment a-t-il pu si longtemps se contenter d'un pareil séjour, digne tout au plus d'un troglodyte ou d'un singe? Il n'aura plus besoin désormais de soulever son rideau de lianes, et d'épier, à travers les feuilles de ses palmiers (car ses palmiers se sont redressés), les bienfaisantes clartés du jour naissant; d'elles-mêmes elles viendront, avec la brise du matin, réjouir son réveil.

Déjà l'intérieur de sa cabane, de son palais, prend un aspect qui le charme; son fusil, ses haches, sa lunette, ses instruments de travail, suspendus sur des chevilles de bois, décorent sa muraille. En face, à l'autre paroi, l'assortiment complet de ses pipes, formant étagère, se montre échelonné par rang de grandeur; à son pilier central il a suspendu sa gibecière, sa gourde, son sac à tabac et difTérents objets d'un usage quotidien. Quant à sa marmite, à

ses viandes boucanées, à ses provisions de peaux, d'huile de phoque et autres, sous la garde de Marimonda, il les laissera dans sa groUe, dont il fera son magasin, sa cuisine ; il ne veut pas s'encombrer ,

Ce qui manque encore à son mobilier, il le médite ; il construira une petite table portative , deux sièges de bois, portatifs aussi, Fun pour lui, l'autre pour Marimonda, lorsque de la grotte elle viendra voisiner dans la cabane; car il a un voisinage aujourd'hui. D'ailleurs, durant les pluies, force leur sera de dîner à couvert.

Les prenMères pluies ont commencé, pluies douces, fertilisantes, tombant par intervalles, et que la terre a bues avec amour; Selkirk ne songe pas encore à la table et aux sièges, ni même au canot depuis longtemps projeté : une pensée plus vaste l'absorbe tout entier maintenant.

D'une de ses tournées dans les bois, Marimonda

avait rapporté différents fruits, parmi lesquels

quelques-uns étaient restés jusque-là inconnus à

. Selkirk. Il les dégusta avec une grande attention;

puis , devenu pensif, le poing sous le menton :

« Pourquoi, se dit-il, ne ferais-je pas croître ces fruits sous ma main , non loin de mon habitation ? pourquoi ne tenterais-je pas de les améliorer parla culture ? C'est là une idée bien simple et bien sage qui eût dû me venir depuis longtemps; mais j'étais

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seul.... absolument seul; et Fon perd courage à ne penser qu'à soi. Un jardin, à la fois verger et potager, me sera pour le moins aussi profitable que mon vivier et ma cressonnière ; je le ferai régner autour de ma cabane. Mon ruisseau n*est-il pas placé là tout exprès pour enclore mon verger et m'aider dans les arrosements? J'en suis sûr, le calme et la tranquillité d'esprit me reviendront tout à fait, à mesure que je rassemblerai autour de moi , à ma portée^ toutes les choses nécessaires à ma vie. Plus tard, si Dieu me prête assistance, j'élèverai des petits chevreaux qui deviendront chèvres, lesquelles Hie donneront du lait, du beurre, du fromage!... Comment n'ai-je pas encore pensé à cela? le pouvaisje? c'eût été par trop entreprendre à la fois. J'aurai donc des chèvres domestiques; j'aurai aussi des cochons d'Inde, des agoutis et des lapins de clapier, un toit à pécaris. Alors je ne craindrai plus de voir ma provision de poudre s'épuiser. Ma maison s'agrandira, j'en ferai une ferme, une métairie; mais le temps n'est pas venu... Songeons d'abord à mon jardin? Que n'est-il déjà en plein rapport! j'ai hâte de voir produire cette terre rendue féconde par mes soins, de me promener à l'ombre de ces arbres que j'aurai plantés; il me semble que je serai là chez moi plus que partout ailleurs ! »

Tu as raison, Selkirk; posséder l'ile tout en-

tière, c'est ne rien posséder; c'est simplement y avoir un permis de chasse, un droit de promenade et de pâture. Qu'est-ce que la propriété sans la puissance de l'exploitation ? Savoir se restreindre, pour toucher de plus près à ce qu'on désire; ne pas s'épuiser en surfaces, c'est à la fois une sage loi de la nature et de la philosophie. Au physique comme au moral, tout s'affaiblit par trop d'extension. La terre devint-elle le domaine d'un seul, que les vraies limites de sa vraie possession ne seraient toujours que celles du champ qui le ferait vivre. N'envions donc pas le bonheur des riches; ils ne sont que les détenteurs passagers et les distributeurs de la for^ tune publique ; on ne possède en réalité que ce qu'on peut embrasser, ce dont on peuljouir par soi-même; le reste nous échappe, et concourt nécessairement au bien-être des autres.

Selkirk comprenait que ses ruisseaux, son gazon de la plage, son vivier, sa cressonnière, sa grotte, sa cabane, lui appartenaient bien autrement que les douze ou quinze lieues carrées de terrain qui formaient la superficie de son île. A son domaine privé il allait ajouter un jardin, et ce jardin, ce verger, c'était bien là pour lui un accroissement de richesses, puisqu'il devait aider à la satisfaction de ses besoins.

L'humidité dont la terre commençait à se pénétrer

la rendait plus facile à manier; le moment était favorable : il se mit à l'ouvrage.

Tantôt armé de sa hache, tantôt d'une pelle de bois qu'il vient de fabriquer, en ayant soin de la garnir à son extrémité d*un fer mince (ce fer, c'est le canon brisé de son fusil, qu'il a trouvé moyen d'aplatir, de laminer... N'a-t-il pas une forge? n'at-il pas un soufflet?...), le voilà donc défrichant, bêchant, transplantant les jeunes rejetons d'arbres à fruits, ou confiant seulement au sol les semences qu'il va bientôt voir naître et prospérer sous ses yeux. Tout pousse vite dans un pareil climat.

Quand l'emplacement du jardin fut tracé, remué, semé, planté, qu'il n'eut oublié ni les herbes potagères, ni surtout Yherbe coca et le petunia-nicotianCy il remercia Dieu de tout son cœur. Dieu qui lui avait donné le temps et la force d'achever son œuvre.

Il ne s'était jamais senti si heureux que lorsque, les mains derrière le dos, il se promenait en fumant à travers ses plates-bandes, où rien n'apparaissait encore; mais lui, il voyait déjà, en rêve, ses arbrisseaux couverts de fleurs; autour de ses fleurs bourdonnaient de nombreux essaims d'abeilles ; il songeait au moyen de les contraindre à lui laisser le miel dentelles venaient de lui dérober l'essence. C'est chose arrêtée, dans sa métairie il aura des

ruches ! Après ses abeilles, toujours dans son rêve, de légères volées de colibris venaient butiner à leur lour. L'heureux possesseur du jardin ne leur demandait pour tout loyer que le plaisir de les voir suspendre, par un fil de soie, aux feuilles de ses arbustes, l'élégante petite nacelle dans laquelle ils bercent leur frêle nichée.

Sortant tout à coup de ses abstractions, 11 s'arrêtait attentif; il se courbait vers la terre, pour voir si quelque chose n'apparaissait pas déjà, pour y épier, dans sa première manifestation, cette faible plantule, qui renfermait un arbre. Rien ne lui semblait plus beau que son jardin en germe ; là, il était plus que le maître, plus que le roi de l'île : il était propriétaire !

Durant l'hiver des tropiques, l'œil n'est pas attristé, comme dans nos climats septentrionaux, du spectacle de la chute des feuilles; à peine si quelques arbres, sous l'atteinte de la pluie bien plus que sous celle du froid, sont éprouvés dans leur parure; à côté de la feuille qui tombe apparaît sa jeune remplaçante, et les fleurs et les fruits ne cessent pas de s'épanouir ensemble. Seuls, le bouleau bursera et le fromager cotonneux se dépouillent complètement; ce dernier, espèce de grande mauve qui, dans nos jardins, simple plante d'ornement, n'atteindrait pas à un mètre de hauteur, là, devient un

arbre immense ; l'autre, le bouleau bursera, produit une gomme aromatique, et son fruit, un de ceux dont Marimonda avait enrichi la table du maître, est plein de saveur, surtout dans son enveloppe. Sauf ces deux exceptions, tous les grands [végétaux continuent de bruire au vent et de témoigner de cette persistance de vie dont ils sont doués. N'envions rien, toutefois, aux habitants de ces opulentes contrées tropicales; ils ne connaissent pas notre printemps ; ils ne savent pas quels charmes, même durant nos hivers, peuvent présenter nos bois, largement éclairés de la base à la cime, ou se couvrant d'un givre qui étincelle en diamants. Chaque climat a ses splendeurs, et jouit de ses avantages spéciaux.

Ainsi pensait Selkirk sans doute, car, malgré ses nombreux travaux entrepris, il se détournait parfois de sa plage pour aller dans la montagne contempler un bouleau bursera dans sa rigide nudité. Il lui rappelait un arbre placé devant sa fenêtre dans la cour du château de Mac-Yvon ; il aimait à regarder le ciel à travers ses branchages arides.

Un jour, un oiseau de taille moyenne, au plumage gris, au bec noir, vint se poser sur le bouleau, et lit entendre un cri semblable à celui du pluvier d'Ecosse. Selkirk tressaillit, et poussa un soupir.

Était-ce un regret à la patrie absente?

Quoiqu'il en soit, grâce au jardin, Selkirk voit s'écouler avec assez de résignation les deux longs mois de la mauvaise saison. Il se console de la fréquence et de la durée des pluies en pensant qu'elles aident à la germination de ses graines, à la reprise de ses jeunes plants. A peine si, entre deux déluges, il peut se procurer un gibier sufQsant; qu'importe ! il vit sur ses provisions. Il est forcément retenu chez lui; mais n'y trouve-t-il pas maintenant bon gîte et bonne compagnie ?

Une chose l'inquiétait cependant : sa métairie une fois au grand complet, il aurait à surveiller et à nourrir ses chèvres, ses pécaris, ses oiseaux de basse-cour; à entretenir son jardin, son vivier, son brasero^ ses ruches ; à maintenir en état ses armes, ses instruments de pèche et de culture, sans compter tant d'autres soins, ses viandes à boucaner, ses meubles à confectionner; il se sentait comme écrasé sous la multiplicité des obligations que devait lui imposer son futur bien-être. Force lui fut de réfléchir alors à la puissance de l'homme , en société.

Là, chaque individu, pouvant se regarder comme le point central de ce grand cercle d'activité qui l'entoure, possède, à peu de frais, une armée et des places fortes qui le protègent contre les invasions du dehors ; une police active qui veille à sa se-

curité personnelle; des routes nombreuses et bien entretenues lui permettent de se transporter facilement d'un point à l'autre ; tandis que le marin va chercher pour lui au bout du monde les denrées que lui refuse son sol natal, le cultivateur ensemence les terres, prépare la moisson ou la vendange, dont il aura sa part ; l'ouvrier bâtit les maisons, tisse les vêtements qui le garantiront des intempéries de l'air. Dans cet ordre de choses, chacun s'exerce en vue de tous, et les efforts de tous profitent à chacun dans des spécialités différentes. Il ne peut se le dissimuler, cette division dans le travail centuple les forces de l'individu; mais n'estil pas plus glorieux d'atteindre aux mêmes résultats avec l'aide de Dieu seul, en échappant à ces conflits d'intérêts, de passions, de crimes, inhérents à toutes les communautés humaines ?

Lui, lui, Selkirk, a-t-il donc besoin d'une armée qui le défende et le protège ? Il saura bien semer et récolter lui-même, comme lui-même il a su se bâtir une maison et se construire un mobilier.

Mais pourra-t-il retenir exactement les mille détails de l'emploi de ses journées? sa mémoire y succomberait. Entoure de tous les éléments du bienvivre, il ne s'agit pour les faire valoir que d'une habile distribution de son temps.

Il a résolu de mettre à profit ses loisirs forcés

pour méditer un règlement à son usage, un code, auquel il jure par avance de se soumettre, et qui lui imposera les heures de son lever, de son coucher, de ses repas, de la prière, et le genre de ses travaux ; le tout indiqué article par article : à tel jour de la semaine, le soin de ses plantations et de ses clôtures; à tel autre, celui de son mobilier, la confection de ses ustensiles de ménage : ainsi du reste.

Qu'était devenu pour Tindiscipliné Selkirk cet amour insensé de la liberté sans limites ? N'était-ce pas déjà là un joug qu'il s'imposait 1

Quoiqu'il fît, les instincts sociaux lui venaient, et ils lui venaient au moment où la solitude s'était faite autour de lui.

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