CHAPITRE X
Une constitution ociroyée. — Calendrier. — Travaux administratifs et législatifs. — L'île Selkirk. — Les deux font la paire. — Un éclat de rire.
Il est, dans la vie des peuples, de certaines phases désastreuses pour la raison humaine. Lorsque les Justes droits qu'on pouvait attendre de libérales institutions sont conquis, ainsi que ces riches blasés qui ont besoin de se créer de nouveaux appétits pour désirer encore, et toujours, on se sent tout à coup saisi par une aspiration fiévreuse de progrès continu et de perfectibilité indéfinie. C'est d'abord comme un courant intellectuel dans lequel on se sent vivre plus lestement ; mais chacun n'entend pas le progrès de même façon ; chacun ne le poursuit pas sur la même route, et bientôt un ouragan d'idées folles, se déchaînant dans l'atmo-
sphère de la pensée, impressionne toutes les niasses, ébranle toutes les convictions, et fait, un instant, broncher la conscience et la logique elles-mêmes. On a beau vouloir s'en défendre, malgré soi on respire le paradoxe ; même en le combattant, forcé de le prendre corps à corps, on s'imprègne de ses effluves venimeuses. Mille théories audacieuses se font jour ; tout est à refaire dans cette vieille construction sociale qui a coûté trente siècles à édifier ; le travail, le mariage, la famille, la propriété, remis en doute, sont désignés au marteau des démolisseurs
Ces temps par lesquels nous avons passé, l'Ecosse et l'Angleterre en avaient connu de semblables, et quoique sa haine contre les hommes et les institutions humaines ne partissent point de là directement , Selkirk n'en avait pas moins subi ces influences désorganisatrices.
Et voilà qu'aujourd'hui, sans qu'il ose se l'avouer encore, il entrevoit les principes fondamentaux sur lesquels doit s'asseoir la société civile, si elle veut durer ; voilà qu'il songe à formuler un code, une constitution !
Promulguer une constitution n'est pas ce qu'il y a de plus difficile, on le sait, surtout lorsque, pour la faire accepter, il ne s'agit que de la soumettre à sa propre et unique approbation; mais encore faut-
il que toute charte, même octroyée, puisse être exécutable.
Quand la sienne se trouva complètement élaborée, Seikirk la transcrivit en tète de sa Bible, comme s'il y voulait attacher une sanction divine, et s'occupa sur-le-champ de ses corollaires indispensables.
Il y était question, presquq à chaque article, de remploi de tel jour de la semaine et de telle heure de la journée. Il lui fallait donc impérieusement un calendrier en règle et un instrument horaire quelconque, capable de suppléer à la montre dont il avait été dépouillé par l'abominable Zimpoll. Sur la grande pelouse et sur les rochers de la plage, il traça des cadrans solaires pour lesquels son ombre ramassée à ses pieds sufât à lui indiquer ui;i midi exact. Quant à son calendrier, il avait bien à l'avance inscrit sur un arbre la date de son débarquement dans l'île; mais, depuis, que de jours s'étaient écoulés dont il n'avait pas tenu compte ! A tout hasard, il continua son annuaire d'après la hauteur du soleil et l'époque présumée des grandes pluies entre les tropiques. Sans doute il ne se trouva pas en parfait accord avec le calendrijBr grégorien, mais tel qu'il le fit il l'adopta, dût son dimanche être tombé sur un vendredi.
Au milieu de ses calculs, un autre désir d'in-
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Testigation s'était glissé dans son esprit. Ce roi sans peuple ignorait dans quelle partie de la grande mer, et à quelle distance des côtes, se trouvait situé son royaume sans nom. Cependant cette connaissance pouvait être pour lui féconde en résultats importants.
Armé de sa lunette, avec Taide de sa carte nautique, il essaya, pan la position des étoiles, d'en mesurer la longitude et la latitude. H se crut d'abord relégué dans une des lies formant le groupe de Ghiloé ; son calcul rectifié, il se crut ensuite à la seconde des îles Juan Fernandez; mais il ne s'arrêta pas à cette idée : on la disait stérile et remplie de serpents. Il crut un instant être dans une des tles Saint-Ambroise ou Saint-Félix. Faute d'instruments de précision, ne pouvant en déterminer strictement la place, il se persuada que la terre qu'il habitait n'avait jamais été reJevée, qu'elle était en réalité une terre sans nom, et il lui donna le sien ; il l'appela l'Ite Selkirk /
Uile Seikirk, n'a-t-il pas fait mieui que la découvrir? 11 rbabite, il Tadministre, il y règne !
One fois lancé dans la voie de la nomenclature, il ne lui en coûte guère plus de donner un nom spécial à ses diverses localités. La plage circulaire sur laquelle il a été débarqué restera le Cirque des f ronds Coiôtmiers; celui qui l'avmsi&e et qu'il a
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atteint malgré la marée montante, pour échapper à la feinte surveillance de Jenkins , c'est le Cirque de rÉboulement; plus haut, sur la falaise, se trouve VOasis de la Source, qui, en dépit de son aridité relative, si on la compare aux autres oasis de Tîle, gardera son nom, comme chez nousie pont neuf a gardé le sien. Il n'en sera pas de même pour le petit vallon des corossols, il s'appellera désormais le Défilé de la Colère; c'est là que Selkirk a méchamment dirigé son arme contre Marimonda. Cet amoncellement de roches blanches ou rouges qu'il a d'abord vues sous la brume, c'est le Faux-Popayan; il nomme Bois du Toucan la futaie où il a rencontré ce placide oiseau pour la première fois ; plus loin, dans rintérieur des terres, à des coteaux arides , déchirés par de profondes ravines et parsemés de précipices, il a imposé les noms odieux de Straddling et de Lambert. En redescendant vers sa grande plage, derrière les monticules de sable, il a le Camp des Phoques; à sa droite, le Faux-Pasto; à sa gauche, la Montagne de la Chèvre; c'est celle où une chèvre lui apparut d'abord, lorsqu'il venait de quitter sa solitude volontaire de l'Oasis pour prendre la route de Popayan. Derrière lui est la montagne en cône, dont les flancs fertiles sont troués par les terriers des aboutis et des coatis, et abritent des milliers de nids ; il l'appelle la Mère; à son étage supé-
rieur est le plateau qu'il a nommé la Décovverte, C'est de là qu'il a pu se convaincre de son abandon dans une lie.
Les deux ruisseaux qui serpentent autour de sa grande pelouse ont eux-mêmes reçu de lui leur dénomination. L'un, chargé de l'entretien du vivier et qui gazouille doucement à travers les herbes, c'est la Fauvette {the Pinnock) ; l'autre, parsemé de petites cataractes et dont le cours est plus rapide et plus bruyant, s'appelle le Bredouilleur ( the Stam" merer).
Il a aussi, en dehors, Y Ilot des Polypes^ et, sur la côte orientale, la Falaise du Fusil brisé. Pourquoi a-t-il oublié la Crique des Œufs à la coques qui, certes, lui rappelait une de ses plus ingénieuses inventions î
Selkirk avait procédé à son installation en détruisant des animaux malfaisants , et fait acte d'édilité en ouvrant quelques voies de communication. Aujourd'hui, il vient de donner un nom à chacune des parties de son île. Combien de grands administrateurs n'ont pas fait plus !
A ces travaux administratifs , et même législatifs, durent bientôt succéder ceux du menuisier, du tapissier et du tailleur. Selkirk compléta son ameublement. Sa table et ses sièges mobiles achevés, il entreprit de remplacer ses vêtements de marin,
usés par le temps et par la fatigue, et qui tombaient en lambeaux. C'était là un travail qu'il n'avait pas prévu, mais qui pressait néanmoins; il fallait se défendre contre l'humidité et même contre la froidure, quand soufflait le vent du sud. Chose étrange et qui doit nous paraître tout à fait anormale, mais, sous les tropiques, c'est du sud que viennent les brises fraîches, sinon froides. Pour l'étoffe de ses nouveaux habits il avait le choix entre les peaux de phoques et les peaux de chèvres ; il donna la préférence à ces dernières, comme plus moelleuses; cependant, avec le cuir d'un veau marin il se fît, pour les temps de pluie ou de brouillards, un grand surtout, avec capuchon, qui dut lui donner l'apparence d'un moine au milieu de sa Thébaïde. Et le voilà taillant, coupant avec la pointe de son couteau, se faisant une alêne d'un clou solidement emmanché, cousant à double fil, à la façon des cordonniers; par le même procédé, remettant ses chaussures en état, ce qui ne laissa pas que d'éveiller en lui certains souvenirs de reconnaissance pour le vieux Selcraig, qui l'avait initié de force à la pratique de son métier. Quelques jours après, il était habillé de neuf des pieds à la tête.
La stupéfaction de Marimonda, lorsqu'elle aperçut son maître sous ce nouveau et singulier costume de peau de chèvre, tint du délire. Elle le retrouvait
presque semblable à elle, vêtu comme elle, le poil en dehors. Ne pouvant se lasser de le regarder, do l'examiner curieusement, elle sautait, gambadait autour de lui, tantôt se roulant à ses pieds en poussant de petits cris de joie ou de surprise, tantôt suspendue sur sa tête du faîte du pilier central de la cabane, et roulant des yeux inquiets comme si elle doutait de son identité.
Quand il eut joui pendant quelques instants de la surprise et des transports dixMonkey, Selkirkprit sa bible, sa pipe, et, posant le livre sur la table, il s'y accouda, se disposant à lire et à méditer. Mais, soit par suite de son excitation première, soit qu'elle se sentît enhardie par Tespèce de fraternité que le costume établissait entre elle et lui, Marimonda, sans hésiter, se dirigea vers la petite étagère, y choisit une pipe à son tour, se la plaça gravement entre les dents, fort ébahie de ne pas voir la fumée s'élever en spirale; et, d'un air d'importance, toujours à l'instar du maître, elle vint s'asseoir vis-à-vis de lui, le front penché et le coude sur la table.
Se prêtant volontiers à sa fantaisie , Selkirk lui retira la pipe des mains, la bourra de son tabac le plus aromatisé, l'alluma et la lui rendit.
A peine Marimonda en eût-elle aspiré longuement une bouffée, que, laissant tout à coup tomber sa pipe, renversant la table, rendant la fumée par la
bouche et par les narines, aveuglée, suffoquée, elle s'enfuit en poussant des glapissements plaintifs, comme si elle venait de humer de la lave ardente.
A la vue du pauvre sapajou mis ainsi en désarroi, Selkirk, pour la première fois depuis son séjour dans nie, pour la première fois depuis dix ans peut-être, laissa échapper un éclat de rire retentissant qui poursuivit la fuyarde jusqu'à la grotte, où elle s'était aussitôt réfugiée.
L* exilé venait de rire enfin!.,, et, dans ce même instant, un désastre terrible le frappait à son insu; une nouvelle guerre se préparait pour lui, guerre durant laquelle ses armes lui deviendraient inutiles.