SE.UX
bouleverBement Tattendait ; les rats y foisonnaient par nnUiers : ses fourrures, ses provisions de fruits et de gibier, ses outres naguère pleines d'huile, tout était saccagé, mis en pièces, inondé ; sa réserve de poudre, malgré sa solide enveloppe de cuir, nageait répandue au milieu d'une boue huileuse. Il ne possédait plus pour ses chasses que les quelques charges contenues dans sa poudrière portative. Le coup qui venait de le frapper, c'était sa ruine !
En pénétrant dans les profondeurs du sol, les pluies d'hiver avaient chassé les rats de leurs terriers; de là leur invasion de la cabane et de la grette.
Contre tant d'ennemis que pouvait Selkirk, réduit à ses seules forces? Il parvint bien à en tuer quelques-uns; Marimonda elle-môme, armée d'un fort rameau, lui servit d'auxiliaire et l'aida à les mettre en fuite; mais leurs efforts, quoique réunis, restaient impuissants. Une heure après, la race maudite pullulait autour d'eux, plus nombreuse, plus acharnée qu'auparavant.
Ce jour-^là, le calendrâer marquait le dimanche : le dimanche, Selkirk devait le consacrer au repos et à la prière, du moins pendant les premières heures de la matinée; le lendemain, lundi, était jour de diasse; le suiiendemain, toujours d'après son règlement, il lui fallait l'employer à ses travaux du
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verger et de la clôture : ces trois jours , il les employa à construire des ratières, que les rats se gardèrent bien de venir visiter.
Il comprit alors quelle faute il avait commise en poursuivant la destruction complète des chats qui peuplaient Tile. Avec les plus généreuses intentions quel homme n'est sujet à s'égarer en marchant vers son but? On croit se débarrasser d'un ennemi, on
se prive d'un protecteur. Dieu seul sait bien ce qu'il fait, et il a admis le mal apparent comme principe dans l'admirable organisation de son univers; il laisse vivre les méchants. Seikirk avait été plus sévère que Dieu, et il s'en repentait Si ses pauvres chais n'avaient été qu'exilés, certes, il se fût hâté de proclamer une amnistie générale. Hélas! il n'y a point d'amnistie contre la mort....
Mais les avait-il donc détruits tous, jusqu'au dernier ?... Peut-être en existait-il encore quelques-uns vers ces cantons éloignés où s'étaient retirés déjà d'autres proscrits, d'abord Mariraonda, les phoques ensuite.
Les pluies avaient cessé ; les orages d'hiver, toujours accompagnés de brumes épaisses, n'attristaient plus les habitants de la plage par des ténèbres anticipées ou par les lugubres roulements d'un tonnerre continu. Le soleil, quoique voilé, achevait de boire les restes de l'inondation.
Suivi de Marimonda, Sclkirk fit une battue générale dans divers cantons de File ; il explora la montagne de la Chèvre, celle de la Mère ; les rochers arides et anguleux du canton de Straddling ; le tout vainement. Poussant plus loin , il visita la graïlde cascade et les bords du lac Bleu, situés à l'extrémité sud de ses possessions.
Parvenu là , et portant son regard entre deux coteaux qui s'allongent sur les bords du lac, il jette tout à coup un cri de surprise et demeure immobile, partagé entre la joie et la terreur.
Ce qu'il vient d'apercevoir, cependant , ce n'est point ce qu'il est venu chercher si loin. Le spectacle qu'il a sous les yeux, spectacle qui le confond , le déroute, semble donner un démenti positif à ses premières craintes, à ses premières suppositions.
Devant lui s'élèvent des huttes de terre, régulièrement construites et hautes de huit à dix pieds. C'est un village d'Indiens ! Cette fois, il n'en peut douter ; l'illusion est impossible ; une brume ne l'abuse point comme au Paux-Popayan!... Le ciel est pur, la clarté du soleil luit nettement sur ces habitations arrondies en voûtes. Comment n'en at-il pas eu connaissance lors de sa première tournée d'exploration dans l'île ? Sans doute ces Indiens n'ont débarqué et ne se sont installés que depuis cette époque sur les bords du lac Bleu. Peut-être
sont^se des chasseurs de phoques y attirés là piar le séjour qu'y out fiftii ces amphibies. Il airme soa fasâ, prêt à toute rencontre, et s*abritant derrière un épais buisson de cactus, il guette la sortie d'ua des habi* lants, ne pouvant prévoir encore s'il a afTaire à des a«iis ou à des ennemis. Une conviction lui reste néanmoins : c'est qu'il n'est plus aujourd'hui le seul homme qui vive sur ce coin de terre.
Pendant qu'il guettait, il eut grand'peine à coiitenir la curiosité de Marimonda , qui voulait alier seule à la découverte. Après un quart d'heure de vaine attente» ne voyant rien venir , et impatient de savoir si ce village de fraîche date était déjà abandonné, s'abritant toujours de son mieux, tantôt par un taillis, tantôt par un monticule, il en fit. le tour, à distance, afin d'épier par les ouvertures qui devaient servir de portes, si quelque chose, si quelqu'un apparaissait et se mouvait sous ces huttes.
Mais ces^ huttes, si régulièrement édifiées^ ne présentaient ni portes ni ouvertures.
Hâtons-nous de le dire, elles n'avaient eu pour constructeuirsy comme elles n'avaient pour habitants, que des termiie^y sorte de grosses- fourmis blanehes qu'on ne rencontre guère qu'entre les 'tropiques, ou sur le contin^^t africain .
Une fois encore y Selkirk ,. entratnjé peutrètire par
ime incessante i^réoceiêj^'diyoïi de son es^iiril, avait été la dupe d'une apparenca trompeuse.
Assez semblables aux fourmis par leur formi^, mais se rapprochant des abeilles par leurs travauK , par la distributjx)u de leur& castes^ et plus indus» trieuses même que. CjS& dernjières, les termites pré* sentent trois familles parfaitement diLstincles entre elles, et n'en composant qu'une seule cependant..
Voici d'abord les, cmvfiers^ à la fois mineurs, et architectes , creusant dans les profondeurs de la terre d'immenses giaderies^des dédales où ils enfouis*^ sèut leurs matériaux, et leurs provisions; puis, se servant de ces palais souterrains comme de fondar lions sur lesquelles ils. élèvent des monuments extér rieurs^ relativement plus hauts que les pyramides* La pyramide d'Egypte la plus altière, la plus audacieusement culminante du sol, celle de Gbéops-, n'a pas cent fois la hauteur de l'homme son édificateur ; une termitière dépasse de mille fois en élévation la taille de celui qui l'a construite. Quant à sa solidité^ au rapport de Smeathman, des troupeaux de buffles peuvent boodir dessus sans l'effondrer.
A eôté des ouvriers marchent les soldats ^ armés en tète de mandibules cornées , de pinces péné-*^ trantes, vraies machines de guerre, égalant la lon^ gueur de leur corps/ On les trouve sans cesse aut dehors de l'habitation coiamune » veillant au salut
de tous , protégeant les travaux des laborieux ouvriers, leurs frères , et prêts à mourir pour les défendre.
La troisième famille des termites, la caste noble et privilégiée par excellence, ne se compose que de deux individus, ou plutôt d*un seul , car le roi, là, comme dans d'autres monarcbies d*un ordre plus élevé, n*est, à vrai dire, que le mari de la reine. Ainsi que la reine des abeilles, la reine des termites est, dans l'entière réalité de l'expression , la mère de son peuple, la mère des ouvriers aussi bien que des soldats. Enfermée dans sa case royale, sans autres soins que ceux d'une laborieuse et incessante maternité ; entourée de serviteurs attentifs à ses besoins, mais qui sont plus encore ses gardiens que ses courtisans, elle rappelle assez le rôle politique que jouaient autrefois certains 30uverains absolus de l'ancien comme du nouveau monde.
Si Selkirk, comprimant le dépit que fit naître en lui ce nouveau désappointement, avait pu étudier à loisir et dans leurs détails intimes les mœurs de ces intéressantes peuplades, une des merveilles les plus saisissantes de la création animée, il eût vu se dissiper, ce jour même, ses doutes obstinés sur les avantages de l'association. Les termites isolés deviennent facilement la proie de l'hirondelle, ou d'un insecte mieux cuirassé qu'eux ; réunis, ils sont une puissance.
En Afrique, où, aussi bien que les sauterelles, ils passent pour une nourriture digne des gourmets les plus rafflnés, on a vu des bandes de nègres, qui cherchaient à les enfumer dans leur forteresse, vaincus par eux , laisser des morts sur le champ de bataille.
Ce qu'ils peuvent édifier, ce qu'ils peuvent détruire est incroyable. Dans les contrées où ils se montrent les plus nombreux, les plus agissants, le double rôle que semble leur avoir assigné la nature est celui de pionniers et d'agents de la salubrité publique. Rongés, minés par eux, les arbres disparaissent comme sous la cognée du bûcheron; ils éclaircissent l'épaisseur des forêts vierges, y font pénétrer la lumière et la vie, les débarrassent de leurs bois morts , et parfois y ouvrent de longues routes dont le sauvage indigène profite pour atteindre le gibier, ou s'avancer vers d'autres horizons. Gr&ce à eux, les corps des grands quadrupèdes, des bufdes et des éléphants tombés de \1eillesse, ou dans quelques luttes meurtrières, ceux des énormes cétacés que le flot pousse au rivage, disparaissent ^ avant d'avoir répandu leur pestilence dans l'air *.
1. Les termites ne se montrent guère là où domine Tindustrie de Thomme; pour cette raison, comme pour celle du climat surtout, il semblait que l'accès de l'Europe leur fût interdit à jamais; cependant, il y a quelques années, arrivés en France à
Si Seikirk n'était guère à même d'apprécier tous leurs services, services dont TUe à laqudte il avait donné son nom pouvait £atctieraeii4 se passer^ il aorail, pu du moins devant ces royales termitièireSy se convaincre que, pour telle ou telle forme degonvernemeut, il est insensé d'en appeler à un pnoeipe unique et absolu, puisque dans l'organisation àts sociétés privées de libre arbitre,, et vivant par ecEnséquent le plus directement sous sa maiai,. Dieu admet la forme monarchtqne comme la lispine ré* publiteaine ; il aurait pu se convaincre encore que partocU, même chez les termites, il a établi una hiérarchie qu'il faut respecter, car elle est néetts- S2d<re. Mais , pour le moment , SelkirL étaîi peic préoocupé^ d'économie politique et d'histoire natu^ relie. Il avait bien d'autres soucis en tête !
Bésolé de sa couirse vaine, de ses ireduerehes» infructueuses, furieux de sa nouvedk méprise, il faisait tristement retour vers la. cabane de la plage, lorsqu'un* bruit, plus doux à son oreille, plus^raviâsant mille fois que n'eussent été les chante d'une syrène, le ût de nouveau s'arrêter en extase.
C'était le miautement d'un chat!... U. en ^^ donc encore un dans l'île !
bord! de quelque Dayire du Sénégal , ils ont essayé dô s^f établir et 1er trésor des ardiii/«s de la> Rodielle , dévasté pas les foaxmia' blaosbe», gardara un triste soaveaip de leutr vifiitîft.
Ce diaty de forte iaiUe, à. la robe Uûsanie et zé* hrée^ au museau blaoe, maustaehé de poils bruas» ce irieux iébrk échappé au maâsaere général, se teBait à. q«iek{ue distance^ sur isua cèdre reuge^ oàk sans douie il fbirait une proie.
Selkirk ne l^da pas à l'apercevoir ; sans* hésiter, il embrasse le trône de Tarbre;. grimpe, atteint les premiers rameaux; Marimanda raeeom.pagne,, et bientôt le devaiE^e. A Taspect de ces deux agres<* seurs, Yehte eomam lui, le chat recule tout en moËh tant ; le sapajou m(mk& à sa suite,, le poursulyaut de branche en braiiicbe jiusip'au sommet du cèdre. Atteiirl d'un coup de grifie àTépaule, et se déclarajit vaiofiUi dès la première escarmouche, il renonce imafeëdiatemeot bu combat, <mi plutôt au jeu, car il n'a vu qu'un jeu dans l'affaire.
Selkirk ne se décourage pas ainsi : ce chait, il le lui faut, il le hû faut vivant ; il en veut faire le gar^ dien de sa cabane, son protecteur contre les rate.
Trois fois il parvient à le saisir ; trois fois, l'animal furieux, se dâ>attant,. lui déchire les bras ou le visage. C'est une lutte, terribile> acharnée,, mêlée de jurens haletants et de miaulements épouvanktables. Eafin^ Selkirk, oubliant peut-être dans l'ardeur du combat le but de la victoire» l'a saisi vigoureuse* imnt par la. peau du cou„ au risque d«. Tétrangler ; de L'autre main il lui serre ks flancs de iskQon k Uù
rompre les reins. La difficulté maintenant est de faire du vaincu un captif. Par bonheur, il a sa gibecière ; il le contient de la main et du coude, pressé, aplati, contre une bifurcation de Tarbre; du bras resté libre, il ramène à lui la gibecière, rentr'ouvre ; Tanimal, dompté, à moitié mort, n'a plus fait, durant cette manœuvre, un seul mouvement de résistance.... Mais quand le chasseur s'apprête à l'enfermer, se réveillant soudainement avec un soubresaut, tendant, par un dernier effort, tous ses muscles à la fois, il échappe à l'étreinte et se précipite du haut du cèdre, au grand effroi de Marimonda, alors paisiblement accroupie sous l'arbre et qu'il frôle en tombant ; surtout au grand désappointement du chasseur, qui croyait déjà le tenir dans son carnier.
Se laissant glisser le long du tronc, Selkirk s'est hâté de toucher terre ; mais déjà l'ennemi a disparu, et sans laisser trace. En vain il promène ses regards autour de lui, il ne voit rien, ni son adversaire, ni même Marimonda, sans doute en fuite aussi, sous l'impression de sa dernière terreur.
Le mattre avait fabriqué avec un roseau creux une sorte de cornet , dont il se servait d'ordinaire pour faire appel au tnonkey durant leurs chasses à deux, comme de la cabane à la grotte, lorsqu'il avait besoin de ses services ou de sa société. Au
bruit de rinstniment , le monkey ne manquait pas d'accourir. Mais, dix fois, de toute la force de ses poumons, il souffla dans son roseau sans que Marimonda parût ; peut-être sa fuite l'avait-elle emportée jusqu'à son logis? Selkirk fourragea les bois en sens divers, regardant aux arbres, frappant de droite et de gauche les buissons , pensant que son chat avait pu s'y réfugier ; il n'en fit rien sortir que des milliers d'insectes bourdonnants et quelques passereaux effarouchés.
Désespéré de sa non-réussite, il se décide à continuer sa route, quand un sifflement familier à son oreille se fait entendre, et, à deux cents pas, il aperçoit sur une éminence du Paux-Popayan son sapajou , courbé en deux , dans une attitude de contemplation , très-attentionné à ce qui se passe au-dessous de lui.
A tout hasard il se dirige de ce côté.
Quel spectacle l'y attendait ! Dans un enfoncement creusé au pied de l'émînence sur laquelle se tient Marimonda, il trouve blotti, essoufflé de sa lutte et de sa course, son fugitif, ou plutôt sa fugitive, car c'était une mère! et six jeunes chats, déjà alertes, se roulaient au soleil autour d'elle.
Terminant la lutte au prix d'une charge de plomb et de poudre, Selkirk fusilla la mère et emporta les petits.
PendaDt ces jours d'épreuves , néeessairemeBÉ la eoBstitutifln fut de nouveau suspeidhe.
Enfin^ soiÉ que la présence des jeoncs chats suffti à les intimider^ sait que le temps tût yemi pouc eux de rentrer dans leurs anciens caiateiineinents,. ]«9 rats afaandottnèrent la plage.
Toutefois, leur départ, en prévenant le mal qu'ils pouvaient faire encore,. n€ remédiait pas à celui qu'ils a^ient fût. Le maître de l'île voyait ses prc^ visions de bouche presque entièrement détraites ; il hii feUut se remettre e» chasse contre les pécaris et les chèvres, ce qui acheva d'épujeer ses. muoibtion& de guerre. Il ne posséda bienldt plus que l'unique charge contenue dans son fusiL Gelte^à, il se promit l»en de n'en user qu'à la dernière extrémité ; un jour peut-être en aurait-il besoia pour échapper à un danger qu'il ne pouvait prévoir encore.
Tout le htt faisail sentir , le moment étail venu otr, suîvaDt la marche ordinaire des sociétés naissantes,, il devait faire succéder k la vie du chasseur celle de l'agrieuUeur et du pâtre.