CHAPITRE XIII
Grands spectacles de la nature. — Visite au bois incendié. — Un tombeau. — Projet de suicide. — Un dernier coup dis fusil. — Pressentiments de Marimonda.
Une semaine s'écoula, pendant laquelle, rèTeor et tacUurne, il ne s'éloignait que caffement de la pkig^; il était encore témoin des jeux de se& chats et de ses cabris, mais il lîe leur souriait plus; Morimonda, pour le distraire, recommençait devant lui ses surprenants exercices de voltige;, mais rattention du mattre était ailleurs.
Ne possédaitril pas aujourd'hui, l'ingrat! dix fois plus d'éléments de distraction,' de bien-être, de bonheur qu'à cette époque où, revenant de sa grande tournée , il se glorifiait si bien de son sort et s'en déclarait complètement satisfait? L'fle était-elle plus déserte qu'alors? Loin de là; Marimonda vivait près
de lui. Ce séjour enchanté, ce paradis de la mer a-t-il perdu de son éclat? Non; et quel poète décrirait dignement les speètacles dont Selkirk pouvait jouir du matin au soir? Des levers du soleil d'une magnificence indescriptible; des nuits tièdes et parfumées telles que l'hémisphère austral en peut seul produire! Dans ce séjour habité par lui, si la terre offre un résumé des plantes de tous les pays, le ciel y peut faire luire à la fois les constellations de toutes les zones. En mêmes temps que la Croix du Sud s'inclinait à l'horizon, que le Yaisseau planait au zénith, la grande et la petite Ourse , ces visiteuses de nos contrées septentrionales se montraient là étincelantes et dans des proportions qu'elles ne peuvent atteindre que sous ces latitudes.
Souvent aussi, durant la nuit, la mer devenait brasillante^ comme disent les marins; sur toute sa surface, la vague y roulait en jetant des éclats phosphorescents, et, pour compléter le tableau, des mouches lumineuses, semblables à de petites flèches enflammées, s'y croisaient dans l'air, éclairant les massifs de verdure, ou, se groupant autour des fleurs de la pelouse , elles les faisaient tout à coup ressortir brillantes du milieu de l'ombre.
Eh bien , à la vue de ces spectacles , devant ces tableaux merveilleux, Selkirk n'éprouvait qu'une sensation plutôt pénible que douce. Pourquoi pé-
nible ? Ah ! demandez aux voyageurs , demandez à ces touristes qui, seuls, le sac sur l'épaule, se trouvent face à face avec les sublimités des Alpes et des Apennins. Un jour, au milieu de leur famille , ils éprouveront une joie orgueilleuse à dire ce qu'ils ont vu ; mais, pour le moment , le spectacle écrase le spectateur; l'absence d'un compagnon, d'un être quelconque à qui 11 puisse communiquer ses émotions, le paralyse. L'admiration, pour être sentie, a besoin d'être partagée.
Il en est ainsi de toutes nos joies.*.. Gloire à Dieul
Plusieurs fois, au moyen de son cornet de roseau, Selkirk appela à lui Harimonda, pour savoir comment agiraient sur elle les beautés et les splendeurs de la nature; mais les levers du soleil éblouis^ salent le pauvre sapajou, qui se hâtait de fermer les yeux ; le brasillement de la mer l'effrayait ; quant à la vue des grandes étoiles, soit au zénith, soit à l'horizon, elle lui faisait simplement comprendre que l'heure du repos était venue, et, faussant compagnie au rêveur, d'un pas furtif il regagnait bientôt sa grotte.
Comme Selkirk se rendait au Cirque des Cotonniers, où les coquillages et les écrevisses de mer se montraient en plus grand nombre que sur sa plage, il arriva que , pour, la première fois depuis l'appa-
rition de la Toile espagnole, il eut à tr»ver9€ir Fem* placement occupé par lie petit bois mcendié. Il y trouva le terrain noirci pai» les- ravages du feu, et, à sa grande surprise, sous des débris,, saos uner poussière de charbon, sous des ti7onç(»is< d^'arbres à moitié calcinés, il découvrit, élevé à quelques pieds du> sol, un pan de muraille !.*r Oui y des' pierres équarries et alignées» placées les unest sur tes autres; une construction enfin, évidemment foite de main d'homme.
Avant lui, des hommes ont donc séjourné sur cette terre?... Les pierres qui sont là, sous ses yeu?f, c'est ce qui reste de lisur habita?tiGn..v, Ce bois impénétrable,, étouffé, strangulé par les. bufesioisB épi^ neuiy par les ronces , par lès lianes, et qu'lii a livré aux flammes , c'était le jardin planté par eux ; le jardin qui environnait leur maison^, eomme luimême il venait d^entdurer la^ sienne d^uiue plania*^ tîon.
Ces premiers possesseursy dont il vieni saihsnient de retrouver les vestiges (des Biwopéensv seass^ aViCSOBb doute), que sont-ils devenus?... Ils sont partis;. .«< ils sont retournés en Europe !...
Mais alors , cette île qu'il croyait ignorée , et qui ne doit plus porter te nom dfe îSelfcirk, élite est connue, fréquentée par les navigateurs?
Cette idée fit reprendre quelque équîy&ré à ses
esprks ; son exil n'était plus qu'une affaire de temp^, et il ne manquait pas de patience. Etieore une fuis, sa pensée pivota du noir au blanc ; il ne se préoccupa plus que de son endos^ de son; veirger, de && bassescouir; néanmoins, avant tout, curieux de sairoip ^ dans cette ruine de l'habi^alian. de ses» préâ&;es^ seuFs, il ne déGOuvrirait pas quelque trace indicative de leur exislmice, il s'arma d'un- pieu solide, biea épointé , et. ne. tarda pas à retoumeir m. beis^ incendié. Cette fois^, il était aecom^ag^ié de: Atarimonda, qui repril son métier de manœuvre,, enlevant les pierres à mesure que Selkirk les déplaçait. Le transport, Gomme le déplacement, offraient peu de difiiciiUés ; ce n'étaient que des éclats^ de roeher,. à peke liés entre eux par un^ mortier de sable.
Ce soir-là, il n'y découvrit rien qui pût le renseigner, et la nuit l'initeirrompill au mîliea de ses travaux.
Le kindemainv quand ily retoama, te ino&kejF Ty âivait précédé* il lie vit, fouillant parmi les nialériaux éparsr de cette prétendue mucaille ^ en- retirer une espèce de boulie de: terre , l'examiner d'abord avec une aiHenliûD» inquiète!; aprëS: ^oi y en manièire de ji^v '^ là fii. rouler dtt eftté de sooi maître^ quand cdiiî/-ei se montra.
Cette boute de tOFre,. c'était ua crâne huflaaia.
Âinsè, ceux qui a^ant Seliiark affalent vishè l'tfe,
comme traces de leur passage n'y avaient laissé qu*un tombeau !
Ce tombeau , il y replaça le débris exhumé par Marimonda, en rétablit le revêtement, plus épais, plus solide que celui qu'il y avait trouvé, lui donna même une forme en rapport avec les constructions de ce genre, nettoya le terrain à l'entour, y plaça une croix de bois, et, au milieu de tous ces soins donnés à ce mort, il lui sembla qu'un compagnon lui était venu.
Dans ses heures de loisir, c'est de ce côté qu'il dirigeait sa marche; c'est là qu'il aimait à poursuivre ses rêves.
Mais rêver près d'un tombeau n'est guère le moyen de se maintenir en force et en courage. A ses idées d'isolement venait se mêler celle de la mort.
« Quoi ! n'entendre bourdonner dans sa tête que sa propre pensée ! à travers le bruit des vagues , le cri des oiseaux, le bêlement des chèvres, croire démêler sans cesse le son d'une voix humaine, et sans cesse éprouver la torture d'une désillusion!... Vivre seul, quel supplice!... Vivre inutile aux autres, quelle honte ! Non-seulement l'admiration , mais la vertu, la générosité, le dévouement, la pitié, que deviennent-ils dans la solitude? envers qui peuventils s'exercer î L'amour-propre , ce juste orgueil de soi-même, ce levier puissant qui nous soutient, qui
nous grandit, qui nous force de respecter en nous cette noblesse de race que nous tenons de Dieu, la solitude le brise!... L'homme n'a-t-il donc que des besoins matériels à satisfaire? Àh! que bien plus haut encore crient en lui, dans son cœur, dans sa tète, les besoins de son âme et de son intelligence I... Avoir le désert autour de soi et le désert en soi, c'est n'être plus que le simulacre d'un homme!... Oui, l'isolement est une mort anticipée et flétrissante.... et quand viendra l'autre mort, réelle, hideuse.... je n'aurai pas même un tombeau, moi! »
Un jour qu'il était en proie à un de ces accès de découragement , une sorte de délire furieux s'empara de lui ; cette mort qui le glace de terreur à l'avance, il a résolu de ne pas l'attendre; il court à sa cabane, y prend son fusil.... Ce dernier coup, cette dernière charge de plomb et de poudre, elle ne lui aura servi qu'à mettre fin à ses jours?... Eh bien, n'est-ce pas là le service le plus signalé qu'il en puisse attendre? Il examine la batterie de l'arme, le bassinet; l'amorce y est encore intacte; il s'en réjouit ; il promène son ongle sur la pierre, appuie la crosse contre le sol.... Mais pendant ces préparatifs, sa résolution faiblit ; l'idée d'offenser Dieu le fait hésiter; il songe que, quelque abandonné qu'il soit, il a encore des devoirs à remplir, ne fût-ce qu'envers ce pauvre être qui l'a suivi dans son exil ; qu'il
y aurait ingratitude à le délaisser ; enfin, pour rompre avec ce démon qui le harcèle, il tire en l'air ce dernier coup de fusil , si précieusement oonservé par lui comme suprême ressource.
Pendant quelques jours encore, Selkirk resta plongé dans ses humeurs sombres.
Cependant il ne lui était pas donné de pouvoir toujours rêver ainsi impunément. Sa réserve de viandes boucanées touchait à sa fin, et ili ne pouvmt se résoudre à tuer ses jeunes ehèvres avant même qu'elles fussent devenues mères. Il secoua 9a léthargie, il prit son laço, sa carnassière.
Comme il allait partir, Sfarimonda s'approcha de lui, se disposant à raccompagner. Dans la disposition d'esprit où il se trouvait > Selkirk désirait être seulj et le lui fit comprendre ; mais cette fois, contre son habitude, elle ne parut nullement disposée à l'obéissance ; malgré ses ordres, elle le suivit, s'arrêtant lorsqu'il se retournait, recommençant à le suivre lorsqu'il se remett&itî ea marche. Par ses regards suppliants, par sa pantomime expressive, elle s'obstinatt; à obtenir cette autorisation qui'il s'obstinail; à lui refoser. Enfin, ii fit entendre sa voix garondeuse ; elle se soumit, en protestant encore,, néanmoins, par son ab de tristesse et d'abattement. Était-ce de sa part caprice ou prévision? nul n'a te secret de ces étranges instincts, qui signalent parfois aux em"-
maux la présence d'un invisible ennemi ou l'approche d'un désastre.
Le soir, Selkirk n'était pas de retour à l'habitation; Marimonda passa la nuit à l'attendre, en poussant des cris plaintifs.
Le lendemain, la matinée s'écoula, puis la journée, puis la nuit encore, et la cabane resta déserte, et Marimonda escalada vainement les arbres et les collines des alentours pour retrouver les traces de son maître.