CHAPITRE XIV
Un cachot dans une île déserte. — Souyenirs rétrospectifs. » Les bords de la Keil. — Maria , la Chevriëre. » Dînette sur l'herbe. — Un examen de conscience.
Dans ce canton stérile et montagneux de l'Ile, auquel il avait donné le nom de Straddling (ce nom lui devait porter malheur), Selkirk, aventuré à la poursuite d'une chèvre, était tombé dans un précipice.
Après un évanouissement passager, n'éprouvant autre chose qu'un engourdissement et quelques douleurs vagues, il avisa aux moyens de sortir de son trou. L'excavation était peu profonde, mais un cercle de roches vives formait entonnoir [sur sa tête. Nulle déchirure, nul escarpement propice n'en interrompait la fatale régularité ; seulement, autour de lui existaient quelques plaques de terre sableuse ; il les creusa avec son couteau, pour s'en
faire des marches : les marches de sable s'éboule-
rent au simple contact de son pied. Quelques fragments de racines saillissaient çà et là à travers les interstices des pierres ; il espéra y trouver un point de suspension pour escalader ces murailles abruptes : les racines se brisèrent sous sa main.
Déjà condamné à Tisolement, séparé du reste des hommes, l'infortuné |)ouvait-il prévoir qu'un jour sa captivité se resserrerait encore ; que ses pas seraient enchaînés ; que la vue même de son île lui serait interdite, et que dans ce désert, où il n'avait à redouter ni un persécciteur ni un geôlier^ il trouverait une prison, un cachot?
Api^s irois jours il'angoi^es et de tortures^ après ée nouvelles et impuâssaotes teiitativeg,, épuisé par la fatigue, par la s^if, {»ar k faifii, umé psa: la fièvre, survenue à la suite de toutes ces souSrs^ces du corps et de l'âme, il se résigna. Quelques joiyrs auparavant, il avait songé à se donner la n[K>rt; fi«eu la lui envoyait sa^ qu'il eût à violei' sa Wi qui défend ie suicide.
Se ceurbani humblement sous cet arrêt sufH^ème, il prépara iui-mème sa dernière couche^ formée de sable et de feuilles sèches isecouées d'en haut pftr ks «rbres avoistnants, s'y étendit, croisa les bras, ferma les yeux, et «e dii^sa à mourir en songemt à son sakit éterad.
Quoi qu'il fasse cependant pour ne pas se laisser distraire par d'autres pensées, de temps en temps les bruits extérieurs l'i^rachent à ses pieuses méditations. C'est le bruit du vent, c'est le bêlement d'une chèvre, ensuite le chant joyeux d'un oiseau. Aux notes vibrantes de celui-ci un autre chant répond au loin sur un mode plus simple et presque plaintif; sans doute la femelle qui, avec une sorte de tendresse pudique et contenue, dénonce sa retraite & celui qui l'appelle ; puis un frôlement rapide passe au-dessus de la tète du prisoimier : c'est le chanteur qui, à tire-d'aile, rejoint sa compagne.
P0urquoi les bêlements de cette chèvre, en tout s^Uables à ceux qu'il a si souvent entendus dans son île, pom*quoi cet oiseau qui passe, et qu'il n'a fait qu'enlrevoir, viennent-ils tout à coup changer le cours de ses idées et les fixer obstinément sur une des journées les moins importantes de sa vie? Les événements puérils qui l'ont signalée, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, s'étaient à peine, d^uis quatorze années, rq)résentés à sa mémoire ; et voilà qu'aujourd'hui, au milieu de circonstances aussi sombres, quoi qu'il fasse, cette fraîche page de sa jeunesse se déroule tout entière devant lui. Effet de la fièvre sans doute !
Cette journée, c'était celle-là dont il n'avait ja-
mais parlé à personne, dont son père lui-même n'avait jamais osé lui demander compte»
Il y avait eu querelle au Bas-Largo entre le père et le fils Selcraig. Un matin, celui-ci, âgé de douze ans au plus, exaspéré, hors de lui, s'enfuit du logis paternel, et se dirigea vers le golfe, bien résolu de se tuer. (Ces idées fatales lui étaient donc déjà venues en tête? mais il était un enfant alors.) Arrivé sur le port, il y trouva bon nombre d'éclusiers et de pêcheurs. Il comprit que l'endroit n'était pas favorable à l'exécution de son projet : il avait irrévocablement résolu de se noyer, et voulait éviter le sauvetage.
Sortie d'un petit lac alimenté par l'eau des montagnes, la rivière de Reil, après avoir traversé une étroite et longue vallée, va se jeter dans le golfe, où son embouchure dessine cette baie de Largo, assez spacieuse pour abriter les barques des pêcheurs, et même quelques bâtiments de commerce. Alexander tourna la baie, remonta la Keil, pour bien choisir la place convenable. Parvenu à l'extrémité d'une pointe de terre qui s'avançait en promontoire, il s'arrêta.... la rive était profonde, le flot bouillonnait à ses pieds : le moment était venu.... Mais un bateau s'avançait, conduit par deux mariniers qui chantaient à tue-tête. Ces mariniers, il les connaissait; c'étaient des pratiques de son père : il s'éloi-
gna vivement et continua de remonter la rive. Le bateau hors de vue, il fit une nouvelle halle, puis une autre, non que sa résolution faiblît, bien au contraire! mais de ce côté, sous les charmilles, étaient dispersées des habitations, dont les fenêtres ouvertes semblaient surveiller les bords de la Keil. Se remettant en marche, il arriva à rentrée de la longue vallée ; côtoyant toujours la rivière, il guetta de droite à gauche si toute trace d'habitation avait disparu.... la vallée était déserte , silencieuse.... Cependant des sons confus, étranges, arrivent tout à coup à son oreille. Il lève les yeux.
Au faîte d'une colline crayeuse qui domine sur sa droite, une sorte de vieille femme, habillée de rouge, encapuchonnée de noir, l'interpelle avec des paroles véhémentes et saccadées que le vent emporte. Se démenant , gesticulant de la tête* et des bras , elle s'efforce de lui montrer un objet qui paraît changer de place à chaque instant , car le doigt de la vieille va.de ça et de là, comme si elle eût voulu tracer des signes cabalistiques dans Tair.
Un peu distrait, même un peu terrifié par cette subite apparition, il allait faire le signe de la croix pour conjurer les maléfices de la sorcière , quand une chèvre bondit devant lui , en traînant sa corde après elle. Il comprit alors que c'était là l'objet mobile que la femme rouge lui désignait par ses gestes
kOt SEUL!
et par ses cris, et qu'il s'agissait uniquement d'usé bique échappée.
Comme , en dépit de ses humeurs sombres , Alexander était au fond de bonne et serviable nature, et que peut-être, pour le moment, il n'a?ait rien de mieux à faire, il se mit à poursuivre la chèvre ; quelques minutes après, il l'avait rattrapée par sa corde traînante.
Haletant de sa poursuite , il regardait vers le sommet de la colline pour y chercher la femme rouge , lorsqu'il vit près de lui une blonde enfant , à peu près de son âge, qui, la figure épanouie, venait le remercier du service rendu. C'était la vieille sorcière.
Alexander ne pouvait revenir de son étomiement. Malgré sa noire capuche, taillée à l'ancienne mode, et sa jupe rouge, hélas 1 bien rapiécée, elle ressemblait si peu à ce qu'il avait cru voir, que sans doute il se serait mis à faire de longues réflexions sur les illusions d'optique causées par la distance, si la jeune fille lui en avait laissé le temps. Comme il était encore tout essoufflé , elle l'invita à venir se reposer, à quelques pas de là, sur un banc naturel de gazon qui faisait face à la rivière, et qu'ombrageait un vieux hêtre tortueux et rabougri. Dès qu'il y eut pris place, pour le distraire , elle lui conta son histoire et même celle de ses chèvres.
SEUL! ilhOa
5fem éia^ la filie muqoe d'util pauvre lewe qui vivait presque de charité. Sans les loisirs que lui laissait son troupeau, elle aidait sa mère a» glanage, à la glandée , ou à ramasser du bois mort. Toirt en conduisant ses chèvres, elle fabriquait du fitet peur son oncle qui était pécheur, et elle trouvait encore le temps de récolter dans les montegnes, ou le long du rivage , des plantes médicinales , que loi achetaient les herboristes de Kingom et dTInerkithia. Malgré tous ses métiers, Maria n*en était pas plus riche, ainsi qu'en témoignaient sa défroque de sorcière et ses petits pieds nus, meurtris par les caiïloux. Mais Alexander examinait moins sa robe et ses pieds que son gracieux visage, encadré d'une forêt de longs cheveux dorés , et doucement éclairé par deux grands yeux bruns. Il prenait tant de plaisir à la regarder qu'il l'écoutait à peine ; si bien que, quand elle lui demanda s'il avait déjeuné, il ne lui répondit pas. 11 fallut qu'elle réitérât sa duestion. Sur son geste négatif, elle décrocha son bissac suspendu au hêtre , en tira un gros morceau de pain noir, des noix, trois pommes un peu vérewes, puis, avec la légèreté d'une jeune biche ^ escaladant tout i coup la colHne, elle le laissa quelques instants tout seul , là , face à face avec la rivière ; mais il n'y avait plus de danger.
Ouané Maria revint, elle portait dans un pli de sa
jupe un bon lot de mûres sauvages cueillies aux buissons ; une chèvre laitière, aux riches mamelles, qu'il lui avait suffi d'un coup de sifflet pour rallier, la suivait en faisant tinter sa sonnette.
En un clin d'œil le couvert se trouva mis sur le banc de gazon. Si le menu du repas n'était ni trèsrecherché ni très-abondant, l'exercice et les eaux de l'Eurotas, c'est-à-dire de la Keil, lui donnaient pour Alexander une saveur toute particulière. Combien le pain noir de la gentille Maria était supérieur au pain bis qu'il mangeait chez son père, même au pain blanc dont il s'était nourri autrefois au château! Quel festin ! quelles délices I Que le fruit de la ronce est délicat ! que les pommes véreuses sont bonnes !
Alexander ne s'était jamais senti si heureux; grâce à sa rencontre avec la chevrière, ses humiliations douloureuses, le tire-pied du bonhomme Selcraig, ses récentes et terribles résolutions, il avait toi^t oublié , et son projet de suicide venait d'aboutir à une dînette sur l'herbe.
Age charmant , où sous les désespoirs du matin bouillonnent ainsi les joies inattendues d'une belle et douce journée.
Le temps passa pour eux sans qu'ils pussent se rendre compte de sa durée. Maria avait initié son nouvel ami à sa science d'herboriste ; elle lui avait fait connaître les diverses plantes qui guérissent de
toutes les maladies ; elle lui avait même appris à faire du filet , et cette unique leçon, il se l'était rappelée plus tard. Certes, alors, le fils Selcraig, au lieu d'entrer au collège universitaire de Saint- André , aurait bien voulu pouvoir se^ faire gardeur de chèvres !
Le soleil déclinait lorsqu'il se décida enfin à prendre congé de la chevrière.
« Je vous reverrai bientôt, lui dit-il, quoique la route soit longue d'ici chez nous.
— Pas trop longue; une bonne lieue, voilà tout.
— Vous savez donc où je demeure, Maria?
— Sans doute; à Largo, le pays de mon oncle le pêcheur, et que j'ai habité moi-même quand il m'avait prise avec lui pour soigner son ménage.
— Au fait, j'avais idée de vous avoir déjà vue quelque piart. Est-ce que vous me connaissiez , vous?
— Certainement !
— Où donc nous étions-nous rencontrés avant ce jour?... Au château dulaird Mac-Yvon, peut-être .^^
— Non ; au Puits-Banal.
— Adieu et au revoir, Maria.
— Au revoir, Old-Shoe ! »
A ce dernier mot que la blonde enfant lui adressait sans aucune pensée railleuse, Alexander fit un mouvement comme si une vipère l'eût piqué au ta-
loD. Il se mît en marche en grande hAte, sans même détourner une seule fois la tête pour envoyer un nouvel adieu à Maria.
Depuis, il ne Ta pas revue; et voilà, après quatorze ans écoulés, après tant d*aventures, de guerres, de voyages, de désastres, que dans cette vi^on rétrospective que la fièvre lui envoie au fond de cet abtme où il va mourir, elle lui réapparaît, toujours jemie, toujours charmante ! Il lui semble que ç*a été là son seul amour réel, et non cet autre anMMir menteur qui l'a arraché à ses études, à son pays!... Ah! pourquoi n'est-il pas resté à Largo-Bay,près de son père?... Aujourd'hui, lui aussi il aurait une compagne, comme l'oiseau chanteur qui vient de passer sur sa tète! Dans celte riante contrée où la fraîcheur habite, où la vie est si facile, si douce et si calme, il aurait abrité son bonheur!... Oh! les joies de la famille!... Sa verte et brumeuse Ecosse! Pourquoi y a-t-il renoncé?
Old'ShoeL.. Sir Old-ShoeL.. M. de la Savate!»" pour lui, ce mot résume tout, et répond à tout.
Près de paraître devant Dieu, il fait franchement son examen de conscience; sa misanthropie, sa haine contre les hommes, il essaye de la faire sortir un instant de son cœur pour l'étendre là, palpitante, à nu, sous ses yeux, afin de l'analyser et de remonter à sa vraie source. Misère! il reconnaît avec stu-
peur que sa eausa j^remtère, e^e^ que le ÊUenl, le protégé, FéièTe ehéri dulaird âeLargo, n'a pas vouht être te âk du cordonnier Selcraig; il a voulu être Ufi Mac -Yvon ! En a-t>iL falto plus pomr lui &ire pren.^ dre en aversion les lois de son pays, celles de )Ottte« les soiciéiés humaines, qui metiftûent à néftmt les. droits qu'il erojail) tenir de k nature,; ces lois cpû Favaient privé de son nom, de son titre, de son héritage?
Sur le Saint-Georges, il lui avait semblé, lorsque Robert Frye articulait devant Dampier ses suppositions sttr le compte de Miae Selcraig, que c'étail; dans sa propre pensée, à lui, Selkkk, que Robert avait puisé celte accusation contre sa mère. Il s'exalta devant ee fatal écho de sa eonsciettce, comme,, pejodafit ces grands sile&ees de File, il s'était épouvanlé aux éclats de sa [yropre voix.
Que les sévères contempteurs de la société, telle qu'elle est faite, ceux-là qui semblent ne parler qu'au nom de Fiatérèt général, s'étudient à leur tour, et ils trouveront la cause vraie de leurs déclamations dans une plaie cachée, dont eux seuls ont à souffrir, à rougir peut-être.
Selkirk s'accusait maintenant d'avoir jugé les hommes avec trop de sévérité. S'il avait eu à se plaindre de beaucoup d'entre eux, n'y avait-il pas aidé par ses répugnances et ses antipathies? D'ailleurs, de quel droit aurait-il prétendu pouvoir ap-
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précier sainement rhumanité entière, lui qui n'avait cherché la plupart de ses compagnons que parmi les ivrognes du Saumon royal, ou de grossiers matelots issus des bas-fonds de la marine britannique?
Il lui avait manqué un ami, un ami qui pût le comprendre, le consoler : mais combien de fois n'avait-il pas repoussé la main tendue vers lui? Il s'en repentait.
Reconnaissant qu'une grande partie de ses malheurs était née de son orgueil et de son égoïsme, il s'humilia devant Dieu et implora de lui le pardon de ses fautes.
On eût dit que, la haine une fois sortie de son cœur, il en devait éprouver un soulagement, même physique. Sa fièvre avait cessé ; les tortures de la faim et de la soif ne se faisaient plus sentir ; l'anéantissement complet de ses forces amenait pour lui une sorte de bien-être ; le sommeil le gagnait, et, avec le sommeil, il pensa que la mort allait venir.