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CHAPITRE XV

La flamant rose. — Tentatives de délivrance. — Un auxiliaire. — Réussite. ~ Pauvre Marimonda ! — Pourquoi pleures-tu , Selkirk?

Vers le matin du quatrième jour, Selkirk, qui ne croyait plus devoir rouvrir les yeux, fut réveillé par les éclats du tonnerre. Ses soufifrances étaient revenues. Il entendit tout à coup planer audessus de lui un fort bruissement* Un énorme flamant rose, vaincu dans son vol par la rafale qui soufflait, aveuglé, les plumes hérissées, vint s'abattre au bord de son précipice et, s'abritant sous une roche oblique, plia sa tête sous son aile, autre abri, et resta là quelque temps, debout et immobile sm* une patte.

Selkirk porta instinctivement la main à son laço, déroulé prèsjie lui.

« Si je parvenais à l'atteindre, se dit-il, son sang calmerait la soif qui me dévore, sa chair apaiserait la faim qui me déchire les entrailles.... Mais à quoi bon?... De qui puis-je attendre aide et secours pour ma délivrance? Ce ne serait que prolonger mon supplice ! »

Et, rejetant le bout du laço qu'il venait de saisir, il croisa les bras sur sa poitrine, ferma les yeux de nouveau, et, si la vie pouvait encore lui laisser des regrets, il les noya dans une prière fervente.

Je ne sais quel philosophe stoïque, Atticus, je crois, en proie à une maladie qu'il pensait devoir être incurable, avait résolu de se laisser mourir d'inanition. Au bout d'un certain nombre de jours, la diète suffit pour le guérir, et quand ses amis, au nombre desquels il comptait Gicéron, l'exbortaîest à prendre de la nourriture, s'obstinant dans sa rè*solution première: « A c^uoi bon? disait-fl- aussi; tôt ou tard, ne me faïudra-t-il pas mourir? pouitfnoi retournerais-' je sur mes pas, lorsque y ai déjà &illa moitié du chemin? 2>

Selkirk avait plus de ra^oas qu'Atticus paur en décider ainsi ; d'ailleurs ses amis, à lui, oà s«at-ils poiu* l'exhorter à vivre ?

Une large ondée qui tomba le rafraîchit el sembla lui rendre quelque force ; des nuages sombres rampaient sur la terre et la remplissaient d'obsca-

rite. Bientôt , Fours^n s*éle^ terrible. A la lueur des éelairs, il Tit un arbre , placé non loin de l'entonnoir, se courber de son côté, prêt à se briser sous la violence du vent. L'espoir lui revint, et, avec l'espoir, l'amour de la vie.

« La Providence m'enverrait-elle un moyen de salut ? murmura-t-il en lui-même ; que cet arbre se renverse, et, si ses branches ne m'écrasent pas> elles me serviront d'échelons pour sortir de cette fosse. Je puis être sauvé encore ! »

Hélas ! l'arbre résista à l'orago^ qui passa, emportant avec lui la dernière illusion du captif.

Au bout d'une heure, le soleil avait reparu dans tout son éclat ; mais sa lumière lui sembla odieuse ; de longues bandes de flamants roses sillonnaient les airs ; mais pas un ne venait s'abattre de son côté ; les perroquets criards avaient recommencé leurs aigres concerts; les autres oiseaux chantaient gaiement leurs amours. Cependant, au mUieu de toute cette joie, tantôt mélodieuse, tantôt assourdissante, il crut entendre , il entendit des plaintes , des gémissements confus, bien plus en harmonie avec sa pensée. Ces cris dolents, parfois int^rom* pus, à peine distincts, lui arrivaient des dîfi^ents points de l'île. Ils se rapprochèrent ensuite, ea retentissant avec une force croissante. Autour de lin , la terre rendit un bruit sourd, comme sous les bon-

dissements d'une chèvre ; les buissons s'agitaient ; les cris se renouvelèrent, semblables aux sanglots d'un enfant*

Selkirk porte la main à son front. Ces plaintes, ces sanglots, il croit les reconnaître, et se relevant tout à coup, avec un effort convulsif :

« Marimonda ! » s'écrie-t-iL

Et Marimonda accourt à la voix de son maître , change, en l'apercevant, ses cris de détresse en cris de triomphe, saute et gambade sur le bord de l'excavation ; et, se frayant bien vite une route pour le rejoindre, elle se suspend par sa queue prenante à l'une des broussailles de la crête, et s'élance auprès de lui.

Alors ce sont des contorsions, des caresses, des clignements d'yeux, des mouvements de tête, des ululations, des sifflements se succédant les uns aux autres ; elle se roule devant lui, l'étreint avec force, cherchant par tous les moyens à suppléer à la parole qui lui manque et qui semble près de lui venir. Bonne Marimonda ! sa peau humide et frissonnante, ses pieds maculés et saignants, ses paupières enflammées disent suffisamment à Selkirk depuis combien de temps elle s'est mise en quête de lui, combien elle a veillé, couru, pour le retrouver ; et, ne le retrouvant pas, ce qu'elle a souffert aussi de son côté!

Ses premiers transports apaisés, au teint blême de

celui-ci, à son regard à moitié éteint, elle a deviné bien vite que c'est le besoin qui l'abat, qui le terrasse. Leste comme un oiseau, elle gravit les pentes de l'entonnoir; à plusieurs reprises, elle en sort, elle y rentre, rapportant chaque fois des fruits et des roseaux pleins d'un liquide savoureux et rafraîchissant. C'était justement l'heure de leur premier repas habituel, et une fois encore ils ont pu le faire ensemble.

Ranimé par ce repas, par la vue de sa compagne d'exil, Selkirk se sent reprendre à des idées de vie et de liberté. Cet abîme qu'elle franchit avec tant de facilité, qui sait si, avec son aide, il n'en pourra pas sortir à son tour? Il songe à son laço ; il en met un des bouts dans la main de Marimonda. Il faut maintenant qu'elle aille le axer à quelque saillie de roc , à quelque forte broussaille qui lui serve de point d'arrêt.

N'était-ce pas trop présumer de la somme d'intelligence que la nature a départie à la race des singes? Sur l'ordre de son maître , Marimonda saisissait le bout de corde, puis l'abandonnait aussitôt qu'elle avait besoin de toute la liberté de ses mouvements pour escalader les murailles de l'entonnoir.

Après divers essais infructueux , Selkirk, comme dernier moyen, se décida à faire à Marimonda une ceinture de l'extrémité du laço et la renvoya d'un

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geste ^rers ces hauteurs où il lui tardait tant de la rejoindre.

Elle partit, traînant après elle ce tien dont il tenait Tautre extrémité ; ce Uen< seul pont jeté pour lui entre TaMme et le port de salut , entre le néaot et la vie.

Arec quelle anxiété i) en observe, H es étudie lefi oscillations ! A plusieurs reprises U tire à lui , et chaque fois, croyant répondre à un appd , Maffimonda reparaît subitement à Touverture du précipice, se disposant à y redescendre ; mais il la repousse du g^este et de la voix, et quand ces nK)yeiis ne suffisent plus , quand Marimonda , assise sur la crête de Tentonnoir» épuisée de lassitude, s*obstine à. rester immobile, alors il a recours aux projectiles pour la contraindre à le seconder dans cette œuvre , dont lui-même comprend à peine la réalisation possible. Il lance contre elle quelques fragments de pierres détachés de son mur de roches, et jusqu'aux délnris de ce repas sauveur qu'il lui doit ; même lorsqu'elle s'est éloignée, instruit par les n^kouvements du laço de la direction qu'elle a prise, 11 l'en poursuit encore.

Dieu sauveur ! la courroie se Xemd et se roidit dans sa main. Il tire de nouveau, il tire avec force; la courroie résiste. Le feu lui monte au cerveau; son sang appauvri se ranime ; le cceur et les teaipes lui battent à la fois ; sa fièvre éteinte se rallume ,

mais pour lui rendre, en ce moment décisif, sa vigueur première. Il creuse à k hâte de nouveaux écbekms dans les interstices du rocher; de ses deux mains se suspendant au laço , s*aidant de ses pieds, de ses genoux, tournant parfois sur lui-même, se rattrapant aux racines saillantes, aux angles ée la paroi, il arrive enfin à la hauteur de la crête....

Tout à coup, il sent le laço se détendre prêt à se rompre ; un éblouissement passe devant ses yeux ; sa tête se perd.. .. le laço lui échappe.... mais, par un mouvement rapide, machinal, il a saisi Tune des dentelures supérieures de Tentonnoir : il s'y tient, il s'y cramponne... il est sauvé !

Et, pendant sa périlleuse ascension, tout entier aux difficultés de l'entreprise , attentif à lui-même , à kii seul, haletant, les oreilles bourdonnantes, il n'a pas entendu un glapissement douloureux, lamentable, poussé non loin de lui.

Traînant çà et là, après elle, sa laisse de cuir et de fil d'aloès , Marimonda , plutôt sans doute par un effet du hasard que du calcul, l'avait enlacée autour du tronc de ce même arbre qui , la veille , durant l'orage, agitait ses branches échevelées au-dessus de la couche profonde du mourant. Ce tronc avait servi de point de résistance ; mais , durant la tension , abattue la poitrine contre l'arbre, elle avait été prise elle-même dans les plis du laço.

Selkirk en arrivant la trouva étendue sur la terre, Fécume et le sang à la bouche, les yeux injectés. Agenouillé près d'elle, il la débarrassa des liens qui la retenaient encore. Surexcitée par sa présence , Marimonda fit un effort pour se relever, et retomba bientôt en poussant un nouveau cri de douleur.

Navré, le cœur plein d'angoisses, Selkirk, non sans une rude fatigue , non sans s'arrêter plusieurs fois en roule, l'emporte jusqu'à l'habitation de la plage.

La plage, il la retrouve déserte et bouleversée. Privés de leur nourriture quotidienne pendant l'absence prolongée du maître, les chevreaux, les lapins, les agoutis se sont frayé des passages à travers la clôture, en rongeant les palis encore verts ; ils ont ravagé le jardin , le verger, dévoré jusqu'à l'écorce des jeunes arbres et détruit l'espoir de la récolte; les pécaris, et les chats eux-mêmes, ont suivi , non sans avoir causé d'autres dommages.

L'ouragan vient de renverser le reste.

Selkirk a sous les yeux un spectacle de désolation. Ses fruits en voie de maturité, ses jeunes arbres qui ont coilté tant de soins , pour la transplantation comme pour la reprise, jonchent la terre autour de lui, ainsi que ses treillages et ses hangars. Une partie même de la toiture de sa cabane a disparu.

Mais que lui importe ? Est-ce là ce qui le préoccupe en ce moment?

n a dressé à Marimonda un lit près du sien ; il la garde, il la veille; il ne la quitte que pour aller chercher dans les bois ou dans les vallées l'herbe qui doit la guérir ; il lui en apporte de toutes sortes, et par brassées, afin qu'elle choisisse : n'en sait-elle pas plus que lui ?

Elle détourne la tête ou repousse de la main ce qu'il lui présente. Il pense n'avoir pas encore dé-, couvert le remède qui lui convient. Quoique souffrant, quoique ébranlé, affaibli lui-même par tant d'angoisses et de privations, il se remet de nouveau en quête. Pour la première fois il s'aventure à travers lespajonals^ marécages caverneux formés par la mer le long des falaises, et il en rapporte ces végétations étranges, ces herbes gélatineuses, qui croissent à l'ombre des palétuviers ; à chacun des arbres il emprunte un rameau ; à ses buissons, à ses rochers, à ses ruisseaux, une plante, un fruit, une feuille , une racine ! Il appelle l'île entière au secours de Marimonda.

Pendant une longue semaine , Selkirk resta absorbé dans ces soins de tous les instants. Soins inutiles, secours impuissants ! Marimonda ne devait pas guérir. Dans sa poitrine , brisée sous les plis du laço, une lésion grave existait aux organes les plus

essentiels à la vie, el de temps à autre un flot de sang venait rougir ses dents blanches.

Ce qu'elle acceptait de lui seulenient, avec un regard de reconnaissance, c'était Teau qu'il lui faisait boire, Teau qu'il portait à ses lèvres lui-même, dans sa coupe de noix de coco*

< Quoi ! se di^t Sclkirk , elle ne m'aura donc accompagné ici que pour y être ma victime? A sa première caresse je n'ai répondu que par une brutalité; le premier coup de fu^l que j'ai tiré dans cette Ile, je l'ai dirigé contre elle; longtemps j'ai poursuivi de ma baine irréfléchie et stupide ce seul être qui m'ait jamais aimé, et qui, aujourd'hui, meurt pour m'avoir fait sortir de ce précipice , du fond duquel je la harcelais encore à coups de pierres!... Marimonda, non, tu ne mourras pas! Celui qui t'a envoyée à moi comme une consolation ne voudra pas me la retirer sitôt pour me laisser mille fois plus seul, plus malheureux qu'auparavant! Dieu, en te revêtant d'une forme presque humaine, t'a douée sans doute aussi d'une âme près* que semblable à la nôtre ; cet éclair de tendresse et d'intelligence qui brillait dans tes yeux, où se seraK-»il allumé , si ce n'est à ce foyer divin d'où^ émane tout ce qui est affection et dévouement ! Eh bien , je vais l'implorer pour toi , et s^il re&ise de m'exaucer, c'est qu'il m'oublie, c'est qu'il m'^tban*

donne iout à fait , et je n*auf ai plus rien à atteadre de sa miséricorde ! »

Tombait alors à genoux, le front contre terre, il piia Dieu pour M arimonda.

Cependant , de jour en jour, la pauvre malade s'j^Gûblissait ; ses yeux {»*enai^}t une teinte glauque et vitreuse ; une affreuse maigreur dédiarnait ses membres d*où le poil se détadiait par plaques.

Un Boir, épuisé de fatigue, après avoir, dans une couverture de peaux de clièvr«s, enveloppé la malade qui frissonnait de fièvre, Selkirk se disposait à regagner sa couchette ; elle le retint et , lui prenant une maki dans les deux si^mes, elle prolongea sur lui un doux regard, qui ressemblait à un adieu.

Il s'assit auprès d'elle, à terre.

Alors, sans lui quitter la main, elle appuya sa tête sur le genou de son maître et ne tarda pas à s'endormir dans cette position. Il n'osa bouger dans la crainte d'interrompre son repos. Insensiblement le sommeil le gagna à son tour.

Le lendemain, quand il s'éveilla, le soleil éclairait l'intérieur de la cabane ; Marimonda était restée dans sa même attitude de la veille, mais ses mains étaient froides, et un essaim de mouches et de maringouins plongeaient leurs trompes aiguës dans ses yeux et dans ses oreilles. Ce n'était plus qu'un cadavre.

Selkirk se leva en poussant un cri, et, après avoir adressé au ciel un regard de colère , il essuya deux larmes qui coulaient le long de ses joues.

Tu te croyais insensible, Selkirk, et voilà que lu pleures, toi qui, d'un œil sec, as vu plus d'une fois, sous la lame furieuse ou sous le feu des batteries, tomber des hommes, tes compagnons de guerre ou de voyage ! Parmi les sentiments qui honorent l'humanité, qui la relèvent, si quelques-uns te faisaient défaut, tu avais conservé du moins ta confiance en Dieu et en sa miséricorde , Selkirk ? et voilà que tu doutes aujourd'hui!

Pourquoi pleures -tu? pourquoi doutes -tu de Dieuî...

Parce que ton singe est mort !

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