‹ Seul!Chapitre 40 sur 51 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L*île de Juan-Fernandez. — Woode-Rogers. — Découverte d'un homme sauvage. — Une bête curieuse avec son étiquette. — Depuis la mort de Marimonda. — Selkirk poëte. — Un naufrage.— L'échelle descendante. — Journal.

Le 1*' février 1709, un bâtiment anglais, le Duc^ après avoir voyagé de conserve et paré le cap Horn avec un autre vaisseau, la Duchesse^ faisant partie de la même expédition, atterrit seul, vers le 33" degré de latitude méridionale, à la seconde île de Juan- Fernandez {isola di Tierra)y distante de cent dix à cent vingt lieues des côtes du Chili,

L'autre bâtiment ne devait pas tardera l'y rallier.

Des symptômes de scorbut s'étaient manifestés à bord, et l'on allait prolonger là une relâche devenue nécessaire à la santé de l'équipage.

Les tentes dressées, pinceurs matelots, vers le soir, s'aventurèrent dans l'île et ne furent pas mé-

diûcrement surpris d'entrevoir, à travers Tobscurité, un être velu, informe, ayant apparence humaine toutefois , et qui , à leur approche , escaladant les montagnes, sautant de rocher en rocher, se mita fuir avec une incroyable vélocité.

Quelques-uns doutèrent alors que ce fût un homme et se disposèrent à tirer dessus. Ils en furent empêchés par un officier nommé Dower, qui les accompagnait.

De retour parmi leurs compagnons , les matelots racontèrent ce qu'ils avaient vu.

Chez les marins , à cette époque , les contes merveilleux étaient re^és eu grand crédit. Il n'y avait pas déjà si longtemps que les Espagnols avaient découvert des géants en Patagonie ; les Portug&is, des syrènes dans les mers du Brésil; les Français, des tritOBS €t des satyres à la Martinique ; les Hollandais, des hommes noirs à pieds d'écrevisse au delà du Paramaribo. L'étrange individu devait être un satyre, ou, pour le moins, un de ces hommes poilus, marchant à quatre pattes, semblable à ceux que le véiidique Jacques Cartier déclare avoir r eaocmtrés dans le nord de l'àmérique.

Le lendemain , chacun voulut savoir à quoi s'ea tenir sur les diverses opinions mises en avant ; use battue en règle fut organisée contre cet être phénoménal : cm se mit en marche, on éventa sa retraite,

oa le poursuivit, on l'entoura, on le saisit enân, et dans ee satyre, ce cercopithèque, les braves matelots de la Grande-Bretagne découvrirent avec stupéfectioc, quoi?... un compatriote, un Écossais, un sujet de la reine Anne !

C'était Selkirk , Selkirk , les cheveux pendants et en désordre, la barbe longue et hérissée, les mem-> bres nus ou à peine enveloppés de quelques fragments de peaux de bétes , et presque complètement privé de sa raison. L'Ile Juan-Femandez , ainsi désignée d'après le nom du premier navigateur qui la découvrit, c'était son île ; c'était ïile Selkirk.

Quand on le conduisit devant le capitaine Woode- Rogers, chef de l'expédition, aux questions de celui-ci, le malheureux ne répondit qu'en répétant machinalement les dernières syllabes des phrases qui lui étaient adressées par le capitaine.

« La solitude et le soin de sa subsistance, dit de Paw, avaient tellement occupé son esprit, que toutes ses idées morales s'étaient effacées. Aussi sauvage que les animaux, et peut-être davantage, il avait presque entièrement oublié le secret d'articuler des sons intelligibles ^

1. RMherehes philosophiqnef sur les Américains , 1. 1*' , p. 293. Voici ce que le sayant Zimmermann écrivait à peu près à la même époque :

H Le fameux Selkirk, Toriginal de Robinson Crusoé, donue

424 SEULI

Woode-Rogers lui ayant demandé depuis quelle époque il vivait relégué dans cette île, Selkirk garda le silence ; il avait pourtant compris la question, car ses yeux s'ouvrirent avec épouvante,, comme s'il mesurait le long espace de temps qu'avait duré son exil ; et, regardant fixement ses mains, il les ouvrit et les ferma à plusieurs reprises.

En supputant par le nombre mullipié de ses doigts, c'était vingt ou trente ans qu'il accusait, et chacun crut d'abord à l'exactitude du calcul , tant son front sillonné de rides, sa peau noircie, sa barbe grisonnante, lui donnaient l'aspect d'un vieillard.

Selkirk était né en 1680 ; il avait alors vingt-huit ans, à peine accomplis.

Tout à coup, après avoir promené son regard sur les objets qui l'environnaient, il désigna du doigt un cèdre placé non loin de lui. C'était l'arbre sur lequel il avait inscrit la date de son arrivée dans l'île. L'officier Dower s'en approcha et, malgré les écartements de l'écorce entaillée, il y put lire cette inscription :

une preuve que l'homme isolé, abandonné absolument à luimême pendant un cerlain temps, perdrait la plus grande partie de ses facultés , entre autres celle de parler intelligiblement. A peine cet Ecossais ayait-il passé quatre années dans l'île de Juan- Fernandez, et déjà il avait si bien oublié sa langue que ses libérateurs ne pouvaient plus le comprendre. »

Zoologie géographique , pages 202 et 255.

« Alexander Selkirk — de Largo, Ecosse — 6 octobre 1704. »

Son exil du monde avait donc duré quatre ans et quatre mois.

Malgré tout l'intérêt que Selkirk pouvait exciter par sa position et ses malheurs, le capitaine Woode- Rogers, nouvellement sorti de la marine royale, homme honorable, mais d'une extrême sévérité sur tout ce qui touchait àla discipline, reconnaissant qu'il avait affaire à un sujet Anglais, suspecta en lui un déserteur du pavillon britannique, et donna des ordres pour qu'il fût gardé à vue en attendant une décision définitive.

Les matelots commis à ce soin ne trouvèrent pas chose facile que de garder un prisonnier qui grimpait aux arbres comme un écureuil et pouvait tous les défier à la course. Par précaution, ils le Uèrent solidement à ce même cèdre sur lequel son nom était gravé, ce qui donnait au malheureux l'apparence d'une bête curieuse ornée de son étiquette. Ensuite, plus par passe-temps que par méchanceté, ils le tourmentèrent de questions pour obtenir de lui des réponses hésitantes, ou tout à fait dépourvues de sens, qui les égayaient fort ; puis ils se mirent à examiner, avec des surprises d'enfant , la longueur de sa barbe , de ses cheveux et de ses ongles ; le prodigieux développement des muscles de ses cuis-

426 SBUL!

ses et de ses jarrets ; ses pieds nus, si bi^ endurcis qu'ils semblaient recouverts d'un brodequin de corne. Sous ses lambeaux de peau de cbèyre, ayant trouvé un couteau dont la lame à force d*usore et de frottement était presque réduite aux proportions de c^e d*un canif, ils le lui prirent pour l'examiner; mais le prisonnier se débattant, poussant des rugissements sauvages en se voyant ravir cette seule arme, ce seul instrument qui lui fM resté , ils le lui rendirent.

A rbeure de la distribution des vivres , Selkirk eut comme les autres sa portion de viande et de bis* cuit. Il mangea le biscuit en laissant écbapper des signes de grande satisfaction ; mais il trouva à la viande un degré de salaison insupportable. H Eum« tra le ruisseau. Un de ses gardiens lui ofirit courtoî* sèment sa gourde, contenant un m^ange de rhum et d'eau ; il l'approcha de ses lèvres et k rejeta aussitôt violemment, comme s'il en eût été brûJé.

Le soir, il fut transporté à bord.

Par quelle affreuse échelle descendante Selkirk en étatt*il arrivé à ce misérable état d'abjection ? Cette échelle, pour la parcourir, degrés par degrés, force nous est de retourner sur nos pas.

On a prétendu que, durant son séjour dans l'île, Selkirk y était devenu poète. S'il en a été ainsi, c'est à l'époque de la mort de Marimonda que furent

sans doute composés les vers qui lui sont attribués par WiMiam Cowper. Je n'en traduirai que la première strophe :

Je suis le roi de cet empire ; Tout ce qui végète ou respire Ici se courbe sous ma loi !

Solitude!... quel charme austère Les sages trouyentrils en toi?

J'aimerais mieux , grattaot la terre, Un bouge » au fond de T Angleterre , Que cet Eden , où je suis roi * !

des Ters expriment du moins le profond découragement qui s'étut alors emparé de lui.

Ses provisions étaient épuisées, son étabËssement de la plage détruit, le vivier et la cressonière envalHS par les sables et les mauvaises herbes, et il ne songea ni à rien réparer , ni à rien rétablir. Son courage vaincu reculait devant l'idée de recommencer une pareille tâche. A peine s'il avait prte soin de rajuster la toiture de sa cabane.

Page 1