‹ Seul!Chapitre 41 sur 51 · I axB monarcli ol ail i sury^y · texte numérisé non relu

I axB monarcli ol ail i sury^y

My right there is none ta dispute ; From the centre ail round to the sea ,

I am Lord of the fowl and the brute.

0 solitude I... wkare are the oharmd

Tbat sages hâve seen in thy face?

Better dwell in the midst of alarms

Tfaan reign in this delieious place.

Quels éléments de bien-être, de bonheur, a-t-il pu jamais espérer trouver dans ce désert? Quand il songeait à s'y créer des ressources pour un avenir long et paisible, il se mentait à lui-même ! Il s'abusait encore quand il pensait que Marimonda seule lui manquait. Marimonda pouvait le distraire , mais sans. lui suffire ; elle n'habitait avec lui que le monde extérieur. Il s'était exagéré son intelligence qui, du reste, devait bientôt aller en s'afTaiblissant comme chez tous les êtres de son espèce. On le sait, le singe, une fois parvenu à l'âge adulte, loin de progresser, voit rapidement décroître ses facultés intellectuelles. Dieu n'a pas voulu qu'un animal touchât longtemps à l'homme de trop près. Selkirk avait forcé le sens des actes du monkey, parce qu'il avait besoin auprès de lui d'un être agissant et pensant. Pauvre Marimonda ! son affection pour son maître, sa douceur, son admirable instinct pouvaient paribis rapprocher la distance qui séparait leurs deux natures, mais ils n'en comblaient pas l'intervalle.

Avec elle les épanchements, les projets, les espérances, la communication intime de la pensée lui étaient interdits. C'était l'isolement à deux!

A l'Oasis de la Source Selkirk avait placé le tombeau de Marimonda. Un matin qu'il était allé le visiter, gagnant une des hauteurs environnantes qui faisaient face à la mer, et d'où l'œil planait sur une

étendue immense» il prit sa lunette, et, pendant une heure , mesura l'Océan vague par vague.

Sous un nuage perdu au plus lointain horizon » un rayon du soleil éclaira , vers Fouest , un point noir devant lequel les flots semblaient se briser en écumant, comme contre la proue d'un navire. Ses yeux se troublèrent , im frisson le saisit ; il regarda de nouveau ; longtemps il tint sa lunette fixée siur le même objet ; le point noir ne bougea pas.

Était-ce un récif, un rocher que la mer descendante venait de laisser à découvert?

Il essuya les verres de sa longue-vue , examina encore, et il lui sembla voir les flots blanchir et tournoyer sur un assez grand espace autour de ce prétendu rocher.

« C'est une île ! se dit Selkirk , une île jusqu'à présent échappée à mon regard. Celle-là est-elle habitée?... Oh! je le saiu*ail »

Peut-être les projets insensés qui alors lui passèrent par la tète se seraient-ils facilement évanouis ; mais un incident inattendu vint presque au même instant leur donner, dans son esprit déjà ébranlé, une sorte de sanction providentielle.

Comme il venait de regagner sa plage , il aperçut un immense cryptogame , une algue gigantesque que la marée en se retirant avait déposée sur le rivage.

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Il s'étonnait en y&jBxà des bande» d'oiseaux venir la becqueter ; des coatis et même des rats sortir de leurs terriers pour en emporter effirofilémenl sous ses yeux des lambeaux d'où suintait ime sève épaisse et brune. Enhardi par rexem|>le,il y goûla. Ille était d'une saveur sucrée et succulente. Cette algue n'était autre que le porro^ plante merveilleuse qui entre pour une bonne part dans la Boumture des habitants pauvres du Chili.

La mer, qui déjà lui avait envoyé ks phoques , pour le fournir d'huile et de fourrières dans un moment de détresse, venait encore à son secours en rendant son alimentatioa facile pour un long temps.

Une bien autre surprise l'attendait.

Entre les ramifications serrées , entrelacées , de cette manne marine , il trouva une petite bouteMle hermétiquement bouchonnée, enduite de gomme et de résine ; elle contenait un fragment de parchemin sur lequel quelques lignes en langue espagnole étaient tracées.

Quoiqu'il ne sût qu'imparfaitement cette langue, quoique les mots en fussent en partie effacés ou à peine lisibles , Selkirk , à force de patience et d'attention , eut bientôt rétabli le texte dont voici la traduction , aussi exacte que possible :

c Au nom de la très-^sainle Trinité , à vous qui lirez.... (Ici quelques mots manquaient.) Sahit!

« Je meHomnie Juan Gons.... (Gonsalve ou Gonsalés ; ie reste du nom était indéchiffrable.)

« Après avoir vu mes deux fils et presque toute ma fortiMie s'engloutir dans la mer avec le vaisseau le Femand'Cortez , sur lequel j'étais passager, jeté par un naufrage sm: les côtes de Tlle San-Ambrosio, j'y vis seul et désolé. Que Dieu 'et les hommes me viennent en aide ! »

A^u bas du parcfa^iin» on aperoevait encore quelques caractères , mais sans suite et presque entièrenxmt détruits par ime légère moisissure formée au lEnid de la bouteiUe.

A cette lecture , Selkirk se sentit saisi d'une immense pitié pour le malheureux naufragé. Quoi! sur ce même Océan, dans ces mêmes pamges sans doute » vit un infortuné , exilé du monde comme lui , souffrant des mêmes souffrances , des mêmes besoûis, èproui^nt ks mêmes ennuis, les mêmes angoisses que lui ! Cet homme , il conâe à la mer son Gii de détresse, sa plainte, ^ la m^, fidèle messagère » vient la déposer aux pieds de l'autre solitaire!

Il soRge al(n^ à ce rodier, à cette île découverte par lui eu haut de l'Oasis.

C'est là rtle Saint-Ambroise, c'est là, il n'^ doute pas un instant, que vit son nouvel ami; oui, son ami! car dès ce moment il éprouve pour hii un élan

d'affection sympathique. Il Taime; il est tant à plaindre ! Alors , TQe habitée par Seikirk est l'tle Saint-Félix , cette sœur jumelle de Saint- Ambroise et séparée de cette dernière par quelques lieues à peine!

Comme une lampe , quelque temps privée d*dir, jette tout à coup de nouvelles clartés au contact des gaz vivifiants , son esprit se rallume à cette idée qu'il peut être enfin utile à d'autres qu'à lui-même. L'habitant de Saint-Ambroise lui devra un adoucissement à ses maux , il lui devra un compagnon d'abord. Le plus grand bienfait que puisse apporter l'homme à l'homme isolé, c'est sa présence.

L'idée qui le préoccupe est-elle donc irréalisable ?

Il se met à l'œuvre sans plus tarder ; les obstacles sont impuissants à refroidir sa généreuse excitation.

Pour cette fois, une baiser et même un canot, ne pourraient suffire à la traversée qu'il médite.

Il abat de jeunes arbres , il les ébranche» il les roule jusqu'au rivage , sur un plateau de sable que les flots envahissent à certaines époques lunaires ; il les enlace solidement dans un triple réseau de nattes de cuir, de cordes de fil d'aloès et de lianes souples et résistantes ; il choisit un autre arbre, plus fort , plus élevé , aux racines divergentes et horizontales. Celui-ci sera le màt. Il l'implante au mi-

lieu du radeau, où il est retenu debout par ses fortes racines, fixées par de solides chevilles de bois aux diverses pièces qui composent son plancher. Pour sa voile, n'a-t-il pas celle que lui a laissée le Cinque-Ports ? et son hamac de peau de phoque pourrait au besoin lui servir de voile de rechange.

Il fabrique ensuite un gouvernail, puis deux fortes rames, et il attend alors la haute marée qui doit Taider à lancer son esquif à la mer.

Jamais il ne s'est senti plus calme que durant le temps que lui ont coûté ses travaux ; sans souci de ses provisions de bouche, il s'alimente presqu' exclusivement de son algue-porro.

Que lui importent les privations? que lui importe cette vie inutile qu'il risque de perdre mille fois dans son audacieuse entreprise? Ne s'agit-il pas d'alBfranchir un malheureux , de s'affranchir luimême de l'horrible supplice d'être seul ?

Le jour arriva où la marée inondant les pajonals, courbant les palétuviers, vint, sur le plateau de sable, soulever un des angles du radeau.

Selkirk se hftta d'y transporter ses haches, ses armes, ses peaux de chèvres et ses peaux de phoques , sa bible , sa lunette , ses pipes , son échelle , ses escabeaux, même ses pièges; toutes ses richesses ! Ce fut un déménagement complet.

Quand la vague eut entièrement soulevé Temkarcation, s'aidant d'une de ses longues rames pour la faire glisser sur les bas-fonds rocheux , U gagna le large.

Gonflée par un vent sud-est, la vorle se tendait vers cette autre terre, objet de ses nouveaux désirs. Au bout de quelques heures de route, à l'aide de sa lunette, ce qui, du haut de ses montagnes, ne lui avait paru qu'mi pomt noirâtre, un écueil battu des flots , déjà s'agrandrssant sous* ses jexxx , kti laissait entrevoir de hautes colKnes empanachées de verdure. Il ne s'était donc pas trompé F Là existait un lieu habitable.... habitable à deux ! H avait servi de refuge au naufragé, à son ami.... Combien il lui lardait d'aborder à ce rivage où il aH'ait te rencontrer ! .

Plusieurs heures encore d'une navigation lente, mais paisible, s'^écoulèrent. Il était arrivé à une distance à peu près égale entre le point de départ et le point d'arrivée. Se reiîiant entre eiîes sous la projection de son regard, Fîle Sèlhirk^ ou plutôt l'île Saint-FéHx et File Samt-Ambroise, toutes deux éclairées à revers par le soleil, avec ïenrs formes indécises, leur base enfoncée dans les flots, leurs sommets étages, voilés d'un léger nuage de bnime, hai apparaissaient comme le reflet l'une de l'autre.

Ai-je besoin de le dire ? Plie qu'il venait d'entre-

Voir et I«r3 laquelle ii se dirigeail (f étaîf Ylsofa l^mf»era, ta seconde ite Jaan Fernande^', ceQe^-tà même où il avait signé son* paxric avec Strad^ dling. Qtrant à Saint- Ambroise, le malheurecK Espagnol qni y avait naufragé y êteiif mort éepuis un siècle peut-être ; mais Selkirk, sans s'inquiéter de la date effacée de la lettre , poursuivait , p!ein éfespérance, cet ami qui n'existait phis, vers cette terre qu'il n'avait jamais habitée.

Sotidaîtn, sans secousse apparente, sans que le vent ait soufflé plus fort, et la mer restant calme, fet tige de l'arbre servant de mât vacille, se penche en avant, puis de côté ; les racines qui te rattachent aux œuvres vives du radeau saillissent en dehors ; la voile, divergeant dans sa direction, sans cesser de se tendre, achève d'entraîner le mât, qui tombe, et que le flot emporte. Selkirk saute au gouvernail : la barre se rompt entre ses mains ; il saisit les rames : les rames éclatent et se briseiit....

Celui qui n'a pu supporter l'isolement au milieu de ce paradis terrestre, dont il vient de s'exiler volontairement, va-t-il n'avoir plus pour asile que ces quelques troncs d'arbres à peine reliés^ les uns aux autres, et flottant au hasard sur l'immensité des mers?

Obéissant à un mouvement mystérieux (fcs flots, depuis une heure déjà le radeau va à la dérive; une

force inconnue l'entraîne. Il est tombé dans un de ces rapides courants qui, du nord au sud, coupent les eaux du Pacifique.

Pour ajouter à l'horreur de la situation, le soleil, tout à l'heure resplendissant, vient de se plonger, avec un éclair, derrière l'horizon-

Au milieu d'une obscurité profonde , le malheureux naufragé poursuit cette course fatale qui le mène invinciblement à l'abtme. Il entend sous ses pieds craquer le faible édifice qui le porte; heurté par des vagues contraires, ébranlé dans sa membrure , ses attaches distendues , le radeau se couvre d'écume, et ne tarde pas à tournoyer sur lui-même.

Selkirk cesse de lutter contre la mort imminente, implacable, qui le cerne, qui l'enlace. Il n'a plus contre elle qu'un seul recours, et sur ces frêles appuis qui s'ébranlent sous lui et menacent de se disjoindre, il s'agenouille et prie.

Il priait encore, lorsqu'il vit, sous les pleins rayons de la lune , s'élever à quelque distance une masse de rochers.... Il croît les reconnaître.... il les reconnaît ! Voici ses monts Pasto, le camp des Phoques, le piton de la Découverte !... Ainsi qu'au premier jour où il a pris possession de la grande plage, sur un des deux pics de la montagne du sud, il aperçoit, plantée là, immobile, comme aux

aguets, une chèvre, entre les jambes déliées de laquelle brDle un groupe d'étoiles, yeux célestes dont les cils d'or semblent vibrer pour lui faire un appel. . . . C'est son île !

Il s'élance, triomphe du courant, aborde à ce havre de délivrance ; il y aborde éperdu de joie et de reconnaissance, se prosterne et baise avec transport le sol hospitalier de cette île.... qu'il avait maudite dans la matinée de ce même jour.

Hélas ! la réflexion ne va-t-elle pas faire tomber rapidement toute cette joie si vive du retour et du salut? De ce naufrage, pauvre matelot, vous n'avez sauvé que vous; vos outils, vos instruments de labeur, votre bible elle-même, sont la proie de la mer.

Aujourd'hui, Selkirk, aujourd'hui seulement, il va falloir vous suffire à vous-même !

Ici, nous le laisserons devenir son propre historien. Voici ce qu'il nous dit dans son journal.

« Par la perte de mes haches, de tous mes instruments, condamné à l'impuissance, je me sustentai d'abord d'herbes, de fruits et de racines. Plus tard, mon estomac repoussa cette nourriture débilitante.

« Je fis une fronde, sans en pouvoir jamais comprendre le maniement.

« Armé d'un bâton, je me mis en course et en

«:» SCCJL!

chaâse €Milie les agootîs €ikslafÎBB;à déGuit4e hpias, f ai niante te rate.

« la nat, f ocabdais sîkin îfuhfcnl tesartmes, pour y surprendre quelque femeUe de merie •« ëe tODcan, qfÊt j*étoii£Eai5 inpîtOTaUeiBail sorsa jeime couvée; cependant, as brait que je fiûsaîs à trawxB les brandies, cette proie in*érha|ipait ftetqae k>iar jours. Je Toulus me reconstraîn une écfaefle. A Taide de mou couteau, alors mou unique insÉm- ToeaU j'essayai de couper au pied deux kMgues tijges d*aiiinsseanx« Dorant ropératûm, Bum ootttean se luisa; il ne m*en resta que le tronçoa. Ce foi un grand malheur pour moi^ ÀTec ce tronçoa, j*aYais songé à me foire des filets et des pièges, nms toute occupation patiente, tout trawaîl continu , m'était deyenu insupportable. Il me kôssait trop le libre et douloureux emploi de ma pensée.

c Par un exercice continuel, mes forces s'étaioit si bien développées qu'atteindre à la course mes lapins, qui ne pouvaient se terrer^ avait cessé d*ètre un but digne de moi; vint le tour des pécaris, puis après celui des chèvres* J'avais acquis une telle dextérité de mouvements, une si grande sûreté de coup d'œil, que sauter d'une pointe de rocher à l'autre, jGranchir d'im bond les ravines, les /ondrières les plus largement excavèes, n'était ponr moi qu'un jeu d'enEaiiU Parfois, .au uulieù de mes

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âans à imyers l'espace, il m'est arrivé de saisir an oiseau au T0l.

« Ma provîfiiou était-elle à laiiv, je me dirigeais vers les pios les plus élevés des montagnes, où s'é~ 4aienl réfugiées mes chèvres; j'en évenitâis une, je la poiorsuivais «t l'abattais d'un coup de bAton. «iusfii souvent, je l'atteignais par les oomes ; après quoi, mon tano^on de tame faisait son office. La chèvre égorgée, je la chargeais sur mes épaules, et, mm sdoifis leste qu'auparavant, je regagnais la gpotte ou l'âiiire touffu, l'abâ quekonque où je de* vais mangier et domiir <ee jour-là. Depuis longtemps j'avais renoncé à ma cabane, trop étoigiiée des hauts cantons où se tr ouvaiesit alors les chèvres.

« Si ma provisîcm était faite, je ne me mettais pas moins à leur poursuite, rien que pour ma satisiGu^ tion personnelle. Si j'ea aittei^ais une, je me 4;ontestais de lui fendre l'oreUte K,

Selkirli pouvait donc encore satisfaire à ses he* soins matériels. Mais» par la marche naturelle des choses, à mesure que ses forces s'étaient accrues, son intelligence avait été en s'affaihUssant. Privée

1. Plusieurs années après son départ de Juan-Femandez., les équipages des navires qui vinrent s'y ravitailler trouvèrent encore des 'chèvres dont Toreille avait été incisée par le couteau de Sflkirk.

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seule d*exercice et d'alimentation, sa pensée, n'étant même plus soutenue par la lecture, se fondait de jour en jour dans un vague plein de rêves et de vertiges. Dieu est trop grand pour qu'une de ses créatures infimes puisse ainsi vivre longtemps face à face avec lui, avec lui seul ; de même, autour de Selkirk, l'espace était trop grand aussi, et dans ce vide immense sa pensée se dilatait jusqu'à l'anéantissement.

En proie à des terreurs sans motifs, si le vent soufflait avec force, il croyait que les arbres et même les rochers allaient se déraciner et l'écraser sous leur chute; si la mer se soulevait, il croyait à la submersion de l'île entière. Tressaillant au moindre bruit, fuyant devant la plus faible apparence d'un danger, il était devenu craintif et pusillanime. Le courage aussi exige an témoin.

Lorsqu'il parcourait ses montagnes, surtout lorsque la chaleur était intense, il lui arrivait d'entendre distinctement dans le lointain sonner les cloches de Largo ; il en reconnaissait le son ; puis, des voix qui rappelaient ou qui se répondaient. Tantôt c'était celle de Catherine qui grondait ses servantes, ou celle de Maria qui achevait de lui conter son histoire depuis qu'ils ne s'étaient revus, et le terrible mot OW- Shœ ! retentissait de nouveau à son oreille ; tantôt c'était Straddling ouDampier qui lui parlait. Une fois,

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ce fut le tour d'un de ses compagnons de classe les plus oubliés. Sa mémoire s'éteignait graduellement; par instant il perdait jusqu'au sentiment de son identité ; alors, du moins, son état d'isolement et le souvenir de son malheur cessaient de peser sur lui. Plus tard , il se rappela néanmoins que vers cette époque il s'était retrouvé sur sa grande plage , sans la chercher, car alors il ne savait plus s'orienter à travers les vallées et les montagnes qui y conduisaient. Ah ! combien son ancien séjour avait changé d'aspect ! quel nombre d'années s'était donc écoulé depuis qu'il avait vécu là ? Les chemins qui condui* salent à la grotte étaient effacés ; de son vivier, de sa cressonnière , pas de vestiges ; sa grotte , voilée, enfouie sous d'épais rideaux de lianes , n'apparaissait plus ; sa cabane elle-même, renversée, balayée sans doute par un ouragan , comme l'avaient été ses clôtures , ne laissait plus trace. Il n'en devina l'emplacement qu'aux cinq grands myrtes qui, débarrassés de leur toiture et de leurs cloisons de torchis , avaient repris leur feuillage vert et luisant et leur forme arrondie , comme si la hache ne les eût jamais touchés. A leurs pieds, des touffes de ronces et d'autres broussailles étaient revenues comme autrefois. Les deux ruisseaux , la Fauvette et le Bredouilleurj seuls, n'avaient subi aucun changement. L'un avec son doux murmure ,

kkH SEUL!

l'autre avec son dapoUs saccadé, après avoir enserré la i^elouse , continuaient à couler versia mer, où semblait s'être englouti avec leurs wdes le so»vemr de ce qui s'était passé sur leurs bords.

A la vue de sa plage qui n'avait plus rien gardé de lui, Selkirk élait demeuré morne, perdu dans ses pensées incohérentes , au milieu desquelles cependant xlnt surnager ce souvenir biblique :

« Moi vivant encore » déjà oublié de ce monde, j'ai vu mes traces disparaître ! »

Un bruit se fit entendre dans le feuillage : il leva les yeux , croyant voir Harimonda se balancer sur la branche d'un arbre* N'apercevant rien, il se souvint que Marimonda reposait à l'Oasis; il prit le chemin qui y conduisait : mais quand il y arriva , quand il fut devant son tombeau , il avait oublié pourquoi il était venu.

La nécessité avait d'abord fait naître sou industrie, car loute industrie s'éveille à la voix du besoin; mais la sienne, à qui l'avait-M due? Quand l'homme isolé se soutient quelque temps dans mi état à peu près supportable, ce n'est pas par ses prises l(u*ces^ c'est par les moyens que la société elle-même lui a fourni^. Voilà l'ineontestaUe vérité devanJl laquelle , dans son ^i^ueâl , SeUUrk avaii dé* tourné h. tète , vériiié qu'il devait recanuaiy^vs plus tard., et q/oUl proclame lui-mâme dans un àxa^^^

de son journal, chapitre auquel il a donné pour épigraphe ce passage du livre des Paraboles :

a Comme le ver ronge le vêtement, et la pourriture le bois , ainsi Fennui de la solitude ronge le cœur de l'homme. »

Au milieu des défaillances de son esprit , le sentiment religieux, qui l'avait soutenu autrefois dans ses épreuves , ne lui faisait pas tout à fait défaut, mais il s'était nécessairement obscurci sous les ténèbres de sa raison. Sa religion, comme celle des peuples enfants, n'était plus que la religion de la peur. Lorsque la mer s'agitait violemment, lorsque l'orage grondait, ce n'était plus Dieu qu'il implorait, c'était l'Océan courroucé, c'était le tonnerre. Il ne songeait qu'à désarmer le génie du mal. La foudre ayant un jour, non loin de lui , frappé un palmiermaripa , il adora l'arbre. Ses croyances perverties avaient fini par aboutir au fétichisme.

Voilà ce que la soUtude avait fait de cet homme, si jeune encore et naguère si intelligent ; livré à ses seules ressources , voilà ce qu'il était devenu, lorsque les matelots de Woode Rogers l'avaient conduit à leur bord.

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