‹ Seul!Chapitre 42 sur 51 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Armée de Guillaume Dampîer. — Selkirk et Robert Frye. ~ M. le Gouverneur. — La Saint-Valentin. — Départ de Tlle.

Un matin, un coup de canon retentit le long de la rive; on signala un vaisseau anglais qui s'avançait à toutes voiles. Ce vaisseau, commandé par le capitaine en premier Etienne Gourtney, par le capitaine en second Edward Gook , avait pour maître pilote un homme plus célèbre dans les fastes maritimes que les chefs de l'expédition eux-mêmes : Dampier, l'infatigable Dampier, aujourd'hui complètement ruiné par suite de sa dernière entreprise, n'ayant pu organiser par lui-même une nouvelle course , s'était philosophiquement résigné à faire , sous les ordres de Woode Rogers , avec le simple titre de maître pilote, son quatrième voyage autour du monde.

Pour rbonneur de ses jeunes chefs et de ses nouveaux compagnons , il faut le reconnaître , le pilote Dampier jouissait à bord des deux vaisseaux , sinon de toute Tautorité , du moins de l'entière considération d'un conunodore. Privé du commandement supérieur, peut-être n'en était-il que plus à même de rendre les services qu'on était en droit d'attendre de son rare savoir et de sa vieille expérience. Déjà nous avons eu occasion de le dire, ee qui lui manquait essentiellement, c'était la fermeté. Autour de lui , l'affectioii ne fusait pas défaut, mais le res* pect : de là ces insubordinations incessantes contre lesquelles il avait eu à lutter dans tous ses voyages. Gmq aas auparavant , nous avons va Straddling se séparer iMnsquement de son grand ami GfiillaufBe. A peine quelques semaines s'étaient-dies écooiées depuis ce divorce fiaudaleux, que John Glipperton et mattre Fmmel l'abandoiuiaient à lenr tonr, avec la pli» grande partie de l'équipage do Sainô^Georyes. Après bien des traverses^ il était restré en Angle» terrée

1. Quelques lignes suffiront pour faire justement apprécier le caractère intelligent et naïf de Dampier. Lorsqu'il rentra à Londres , ia firemtère 4bose dont il eut ooioaissanoe fut la rdation de son dernier voyage , £aite i son insu , et publiée par Funvsl , RAviGATEdR. Celul-cî , en sa qualité de rédacteur libre, ne s'était pas contenté de décrire poétiquement ce qu'il n'avait pas ru, il s'était permis certaines appréciations calomnieifses sur le

Eufin, aujourd'hui, fiiiUlaume Daœpiar vieui d'aborder à JuaxHFenaandez. busUaiit de la singulière 4captare qp!on y a &ite d*un maria anglais, passé à rètat d'boBune sauvage, le nom d'Alexan* der Selkirk pronoocé , il ecwrt à Teatre-^MMit <âu Duc.

Selkirk commençait à prendre part à la nourriture commune; fies idées se rasseyaient daias sa t^ ; les quelques mots qu'il laissait échapper té* moignaîent du retour de sa raison aussi bien que de sa mémoire : mais, le plus souveiU, étendu dans une cabine de l'enlre^pont, où «on Tarait relégué, irrité sans doute de cetie nouvelle captivité qui s'ouvrait pour lui, il 7 resUût pioAgé dans «ne apaflue «Qonie et sileocieuse.

 ia vue de ce violeur inattendu, il se leva : un trembleineiii nerveux agitait à la tûi$ ses lèvres et ses mcttibres ; mais , soit un leffet de la surprise

ractire de son liéros , sur son amour du gain , sa rapacité et llnjiKtiea flagrante qui présidaift à ia «iiBtribution de «es iurenre etàDim cbfif de l'expédUion. Après avoir pris conoaissaoce du livre, Dampier se contenta de publier une petite brochure sur le voyage chimérique de M. Funnel (Some ssiall Observations on IL VudimII's ohimaricil iiâati^B). U 7 «aetiSa avec grand aof n les ei^urs grossières, les absurdités nautiques 4e toutes sortes, qui pouvaient préjudicier à la science ; mais quant aux imputafions calomnieuses qui loi étaient penomaeUes, fl OTâ)lia'Complétement de les réfuter.

que lui causait la vue de son ancien chef, ou de la honte de se montrer à lui dans un pareil état d'abaissement et de dégradation , sans articuler un mot , baissant la tète ^ et de ses deux mains rassemblant ses longs cheyeux sur sa figure, il resta quelque temps dans une attitude d'humble immobihté.

Dampier n'avait pu le reconnaître encore ; dans

ce vieillard aux formes anguleuses , au front ridé , aux ongles crochus, il cherchait vainement ce jeune et brillant pilote de la marine royale , qui naguère s'accoudait avec tant de gr&ce sur le comptoir de la belle Catherine; ce marin si intelligent, si fier, si indomptable, qui avait ensuite servi sous ses ordres et l'avait aidé dans ses travaux. U se deman* dâit quel intérêt avait eu cette espèce de sauvage à se faire passer pour Alexander Selkirk.

Tout à coup celui-ci , comme s'il venait de .se réveiller en sursaut sous la secousse d'une pensée impérieuse, se redressa de toute sa hauteur, rejeta ses cheveux en arrière, fit un pas vers Dampier» et l'apostrophant d'une voix encore hésitante et saccadée :

< Capitaine, lui dit-il , ai-je menti ?... étais-je fou, lorsque devant l'équipage.... l'équipage du Cinque- Ports ^ j'en ai appelé à vous.... à votre témoignage ?••• »

EtSelkirk s'interrompit. Il était haletant. Depuis plusieurs années sa poitrine n'avait point émis de sons , ses lèvres n'avaient point articulé de mots en si grand nombre.

« Voyons , mon ami , mon cher compagnon , lui dit le vieux capitaine , qui venait de le reconnaître enfin , plus encore à son regard qu'à sa voix , reprenez votre calme ; asseyons-nous et causons, v

Selkirk se recueillit quelques instants ; la parole lui devenant plus facile, non sans balbutier encore, non sans se heurter de nouveau contre un mot rebelle , il parvint à instruire Dampier de tout ce que lui avait fait endurer Straddling depuis la séparation du Saint-Georges et du Cinque-Ports ^ jusqu'à son abandon dans l'île ; et quand il eut raconté comment l'acte passé entre lui et Straddling lui avait été volé , et ce qui s'en était suivi ; et les dénégations effrontées du pirate lorsque Selkirk avait invoqué le nom de Dampier ; les humiliations et les tortures qu'il lui avait fait endurer contre la justice et son bon droit, le vieux capitaine, vivement ému , brandit ses poings avec colère :

« Le scélérat ! s'écria-t-il ; rien ne lui manquait donc à ce digne ami , ni la fourberie ni la cruauté ! Ah! pauvre supplicié, je comprends maintenant que vous ayez le droit de haïr les hommes !

— Je ne les hais point, répondit Selkirk ; non....

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non.^. je ne le$ bail» pkis — j'ai trop souffert, priyé de leur prëseneel »

Dampier se tourna vecs lui» le xeigarda cuneon semant au visage :

« Et vous n'exceptes personne ée cette aoinistie géxkbcBiet

— Un seul : le ca{»itauie JStraddiing^ man peisè* cuteur, mon bourreau I dit Selkirk.

— C'est de toute justice. Hais étes^iroas ^ùir «pi'il soit resté sesd sur Toire livre aoirh..

— J'.en suis sûr,

-*- Gherdikez bien. « Au fond du gouffire, ae voyeaa vous pas encore une ombre s'agiter? » ooimae dît le vieux William.

~Non.

— Alors , béni soit Dieu ! reprit le hvAw marân ; si pour vous , mon ci-devant misanthrope., la s^ litude a produit des fruits amers » elle vo«as en prépare de doux pour l'avenir. Ainsi, rien ne vous reste de votre ancien lev^n ? »

A cette question trois fois renouvelée , Selldrk sembla s'inquiéter :

« Aien, murmura^i-il en posant la main sur sou front d'un air pensif.

— M'autoriseZ'i-vous à vous faire subir une épreuve? » poursmvit fiampier qui, sans mèmeat* tendra la vépmse, fit quelques pas bors de la cabine.

Sur un signe de lui, un homme, jeune «ncore, portant le costume d'officier, entra. En aperoeraet le solUaJu'e sous sa. hideuse défroque de peaux de chèvre, avec sa barbe et ses cheveux en désordre , cet homme s'arrêta saisi d'une profonde et douloureuse pitié ; mais Selkirk ne lui laissa pas le temps de la manifester. A peine l'eut-il entrevu que, pous* sant un cri de joie , il s'élança vers lui, et le pressant dans se? bras : «Robert! Itobert!... mou ami!.*, balbutia-t-il au milieu d'une sorte d'enivrement de bonheur; 6 Largo!... mon pays!... mon père!.- »

Et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux.

En effet, c'était Robert Frye, son coraps^gnon d'eafance, devenu depuis, si injustemfent, l'objet de sa haine la plus ardente. Robert avait suivi la bonne ou mauvaise Ibrtune de Bampi^. Taa.joui:6 dans son même grade de lieutenant en second, il servait aujourd'hui sous les ordres de Woode Rogers. Débarqué le matin avec l'illuslre pilote, instruit en même temps que lui de la présence de Selkirk à bord du Dmc, il n'avait osé paraître devant Bon ancien ennemi avant de pressaitir de quelle façon il serait reçu par lui , et , dans le couloir de l'entre-pont, il avait attendu le signe d'appel de Dampi€r.

Celui-ci avait maintenant la preuve qu'il avait

demandée; à son tour, il ouvrit ses bras à Selkirk *.

Sans perdre de temps, Dampier et Robert Frye se cotisèrent pour procurer à Selkirk le linge et les vêtements nécessaires. On lui tailla les ongles, on lui accommoda la barbe et les cheveux , après quoi Dampier le présenta au capitaine-commandant de l'expédition, répondant de lui sur son honneur, déclarant qu'il le connaissait de longue date, et que • c'était le meilleur marin qu'il y eût sur le Cinque- Ports*, n

Revenu de ses préventions, Woode Rogers rendit

1. Cette rencontre fortuite de Selkirk, oon-seulemeiit avec Dampier, mais avec Robert Frye ; les deux anciens compagnons, les deux anciens antagonistes , se retrouvant ainsi à un jour donné sur un des points les moins fréquentés du globe , pourrait sembler à bien des esprits défiants n'être ici qu*un arrangement d'auteur. Voici la nomenclature exacte du personnel du vaisseau le Due, à cette date de février 1709.

« Équipage du Duc :

WooD RooBRS, commandant;

Thomas Dower , capitaine en second , médecin , et président du conseil, avec deux voix ;

Capitaine Guillaume Dampier , pilote ;

Carleton Van-Bruch, écrivain comptable des propriétaires;

Green j premier lieutenant ;

Bobert-Frye, deuxième lieutenant, etc. >

Voyage autour du monde, commencé en 1708 et fini en 1711 , par le cap. W. Rogers. Trad. de l'anglais, à Amsterdam^ dans le Beurs-Straat , à la Renommée (1716) , 1. 1 , p. 27.

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