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CHAPITRE III

Le Saumon royal. — Ketty la belle. — Le capitaine Straddling. — Guillaume Dampier. — Rêveries de miis Gatkenne. -^ Retour.

On touchait aux premières années du xvin» siècle ; la ^erre de la succession an trône d'Espagne venait de mettre l'Europe en feu. Louis XIV, à son décHn, s'appuyait encore sur Càtinat et sur Villars, mais l'empereur et la reine Anne, laquelle venait de succéder à Guillaume III, leur opposaient le prince Eugène et le duc de Marlborough. Depuis le combat naval de la Hogue, fatal à la France, la marine britannique avait repris sa supériorité, un instant compromise par les flottes improvisées du grand roi. Sur tous les points des Trois-Royaumes, on armait en cotirse pour ravager le Bttoral de la France, de TBspagne, de Tltalie et des Pays-Bas ; on visait plus

loin : des marchands, des capitalistes associés organisaient des expéditions qui, franchissant les tropiques, allaient bientôt s'attaquer à l'Espagne jusque dans ses possessions transatlantiques.

Sous rinfluence de cet immense mouvement maritime, le petit port de Saint-André lui-nième avait semblé ressusciter. C'étaient là que se rendaient en foule tous les matelots de la côte Est de l'Ecosse, désireux de se faire enrôler pour la course. Ce surcroît de population désœuvrée et tapageuse, s'il n'agréait guère aux bourgeois paisibles de la ville ou aux studieux docteurs de l'Université, aidait du moins grandement à la fortune des cabarets et des tavernes.

Parmi les établissements de ce genre, le plus célèbre, le plus fréquenté, c'était celui du Saumon royal, fondé en 1675 par un certain André Felton, qui l'avait laissé en héritage à sa fille unique, miss Catherine.

Connue dans tout le comté sous le nom de la belle Retty, la cabaretière n'avait pas peu contribué au succès et à l'achalandage du cabaret. Dans sa première jeunesse , c'avait été une brune vive et piquante, aux cheveux noirs, bien plantés, en cinq pointes, sur un front proéminent; aux yeux à fleur de tête, genre de beauté fort apprécié à cette époque. Quoique assez grande et svelte de taille, elle

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était en bon pdnt ^ comme disaient nos pères. Somme toute , Retty avait mérité son surnom , et plus d'un laird des environs , plus d'un grand seigneur même , grâce à cette familiarité qui règne , de haut en bas, entre les diverses classes des habi* tants de l'Ecosse , avait figuré , en passant , parmi ses buveurs d'ale ou de whisky, ne se souciant pas plus du qu'en dira-t-on que ce brave duc d'Argyle que Walter Scott nous montre allant causer et voisiner chez sa marchande de tabac.

Aujourd'hui , la seconde jeunesse est venue pour Catherine Felton ; par une conséquence assez ordinaire, et qui d'abord parait contradictoire , ses attraits se sont amoindris en se développant ; son corsage s'est épaissi ; les roses de son teint ont tourné au vermillon foncé ; sa voix a pris quelque chose de l'accent rude et rauque de ses plus fidèles habitués. Mais, au commencement du xvm* siècle, et surtout en Ecosse, les réputations ne s'évanouissalent pas aussi facilement que de nos jours. Malgré sa forte carrure et sa grosse voix, ses pratiques, particulièrement celles qui avaient un compte de crédit ouvert chez elle , maintenaient obstinément à Catherine son surnom de Retty la belle.

Cependant la belle Retty restait fille. Autrefois elle avait repoussé les prétendants; elle guettait leur venue aujourd'hui.

£He était daof «fitte àisfmàâon lonfu'im muriman^ glais, qui depois qndipie temps fréquentait «mi estr baret aiw une pivide asfiiduHé , MBS loi avoir jan^ a^eaaé un moC, s'approcha d'eUaen se daoadinBal, œ qui était a<maUiiredeniar<±ear(&iaire, et, proâtant d'un iHoment appartan, lui dit & demi-viHi: :

« Éeoutez-Bioi bien, £aie, et ne vous kitez pas de iBe répondre. Je suis venu ici, non pas attiré, comme tant d'aatres, par im beaux yeux, maïs parce que j'avais idée d'7 recruter des honmes pow un prochain voyage que je comptais entreprendre à mes risipes et périls ; aujourd'hui, )e ne sais couHBient cdn se fait , mais je ne songe plus guère à navigua; il commence à me pousser des racines sous les pieds* A tort ou à raison, je m'ima* gîne cpii'une bonne petite femme qui vous verse à boire tandis que vtms fumez tranquillement votre pipe au coin d'to bon feu, ça peut avoir tout autant de charmes que le meiileur brick , sur lequ^ on crève parfois de soif et de bim. Toujours à tort ou à raison, je m'imagine encore que denx ou trois petits maraiols qui gjazoïnrUenl an1»ur de vous, ça. vaut mieux ^ue d'entendre le vent bnrter dans les mâts , ou les baUes des Espagnols vous siffler aux oreilles. Tout cela, Kate, ngnifie que je veux me marier, et qu'est-ce qui m'a bit passer cette belle lubie-là par la tête? c'est vous. »

poofl» me efictaOHitiOfi de mvpriBé pasfBâtemcBÉ sincfece; eir , si «Be s^attisiiidait à mut défdftrali&ii d^^murar, ee n'ètatl cextes piu de k ptil ^?«D porett galiiat

c Ne me rèponâsa: pa» eneorel itfrit Imisque*mettl le maria; cfUm qui reïrf son arrêt avam d*2Hvoir wteiidii ie pl&iie;«r el bkra rêQêchi snr la causa est mt nmirm jvBge. Je poursuis donc. Eate, rons n'Mes plus un enfuit, et moi» je ne suis plus «fi jeime Yêooèb». Yom devez appn)clier de la treii'tadne.... »

A ce mot la belle Ketty fit un geste de rivoMe et de MnègBÛon.

c Ke Hie répondez pasi répéta llmpitoryalde marin : vous avez trente ans ; moi, j*ai déjà sauté par* dessus Tautre barrière, mai» il n'y a pas knagtemps. INwr rége , ça se convient; ne fauft-Ji pi» toujours t|ue rhomme ait éclairé la route avant sa compagne? Yous* êiesf alerte et gentille; il n'y a pas de mal : ^a vca hwa slwl femmes. Moi , j*ai peut-être la peau moins blanche que la vtftre^ mais c'est de la faute àa bonhomme Tropique. 9û vous îktJâ d'autres reiiseigneBienIs, arprès avoir eu rhonneur d'Mre blessé dans un abordage de la propre main du cëlè-^ bre Jean Bart, f ai fait la course avec le non moins citièlire GnSlaimie Dasapka*, cpû est mon ami, f ose nfen vimter. €'e»l peur vws <Mre eomprendre,

Kate , que si vous avez la réputation d*une honnête fille, j'ai celle d'un bon marin. Le nom du capitaine Straddling résonne assez bien le long des deux Océans , et il vous en reviendra quelque chose, la belle , si jamais , votre bras croche au mien , nous nous promenous en qualité d'époux , sur quelque port que ce soit de l'Ecosse et de l'Angleterre. J'ai dit. Maintenant voyez , réfléchissez ; si ma proposition vous convient , je m'installe définitivement en terre ferme, je dis adieu à la mer ; sinon, je reprends

mon expédition projetée, et c'est à vous, Kate, que je dis adieu. »

Catherine ouvrait la bouche pour le remercier, comme il était convenable , de ses honnêtes intentions :

« Ne me répondez pas ! interrompit-il de nouveau; dans trois jours, je viendrai prendre vos ordres. »

Il sortit, la laissant tout ébahie de l'avoir entendu si longuement parler, lui qui, jusqu'alors, assis, immobile , dans un des coins les plus reculés de sa grande salle , lui avait toujours paru le plus rigide et le plus silencieux des hommes de mer.

Ce même jour, Catherine a bientôt pris son parti à l'égard du capitaine ; elle lui trouve l'air faux et méchant; il a la face longue et pâle, les tempes res-

serrées , la mâchoire large et lourde , les sourcils haut perchés ; ses yeux sont dépareillés ; son nez tire à gauche, sa bouche tire à droite ; quant à sa tournure, c'est peut-être encore, pire : il marche à la manière des canards, en se dandinant, et les jambes écartées; c'est même sans doute à cet écartement de jambes qu'il a dû son nom ou son surnom de Strnddling^ mot qui, en anglais, n'a pas une autre signification.

Le lendemain, vers l'approche de la nuit, Catherine, assise dans son comptoir, sur le grand fauteuil de cuir d'Irlande qui lui servait de trône , le front penché et rêveur, le poing sous le menton, pensait encore au capitaine Straddling, mais ses idées ne suivaient plus tout à fait le même cours que la veille.

Elle se disait : « S'il a la ganache lourde et pesante, c'est qu'il est Anglais ; s'il marche les^ jambes écartées, c'est qu'il est marin ; s'il m'a donné trente ans, au bout du compte, cela prouve tout simplement qu'il est bon physionomiste, et c'est un aveu pénible de moins que j'aurai à lui faire lorsque nous nous qiarierons ; il est riche sans doute, voilà pour le solide; il est capitaine, voilà pour la gloriole. Allons, allons, mistress Straddling ne sera pas encore à plaindre. »

En ce moment, Catherine Pelton pouvait méditer

tout à Taise, sans crainte d'être remarquée ; car la fumée du tabac, trois foi» plus abondante et phu épaisse chez elle que de coutume, Tenveloppait d'un nuage presque opaque. H y avait ce soir4à grande fête à la taverne du Smman rcyàl; le concours des consommateurs était immense, et, cette fois, ce n*était ni la beauté de Hiôtesse ni la ^alfté des R-^ quides qui Fy avaient attiré. Les garçons et les filles de service allaient et venaient de table en table , se multipliant pour verser à la ronde , Tion*«eulenient les flots dorés de la bière et de l\isquebaugti , mais encore les flots de pourpre du dairet et du porto ; toutes les figures étaient épanouies, tous les regards étincelaîent, tous les verres se choquaient; et, afu milieu des huzza et des vivat, éclatait avec de tri*ples applaudissements le nom de Guillaume Dan)^ pier.

Ce brave marin, tantôt flibustier, tantôt savamt navigateur, à qui l' Angleterre devait la découverte de tant de plages et de détroits incotmus, qui venait de faire deux fois le tour du monde dans im temps où le tour du monde ne passait pas, cowme aujourd'hui, pour une simple promenade; qui avait puèHé sur ses voyages une relation pleine de faits €ft d-observations nouvelles ; ce corsaire audacfeux et iarte*ligent qui étudiait les côtes du Pérou en pillant les villes du littoral, et méditait, au milieu des tempêtes.

sa safrafite âiéorie des vexas et des marées, Guillaume Dampier avait débarqué ce jour mèaidè dans le petit port de Sdnt-André.

Ala BouTclle de sou arrivée , tonte la ^population maritifiie de la côte s'était émue ; la société des Vieux Lamaneurs , celle des Chiens de mer y cette des Jforsmàm, lai avaient envoyé des députattons préâdées par les premiers armateurs des villes de Dunbar» ée Berwick et d*Ëdimbourg. Le capitaine Strad- (fiing ne pouvait manquer de s*y trouver Tun des premiers, tout heureux qu'il était de revoir et d'embrasser son ami , pour lequel cependant il n'avait jamais ressenti qu'une faible affection, étant un peu jaloux de son natarel. Il y avait eu des disccmrs prononcés coiomie pour la bienvenue d'un amiral , discours dans lesquels les hautes qualités de Dam*pîer,.les grands services rendus par lui à la géographie et à la navigation avaient été passés en revue; pendant deux heures, tous, enchérissant les uns sur les autres, ont exahé son courage, son savoir, ses vertus désintéressées , l'ont proclamé le plus grand homme de la marine moderne , et ont immolé devant lui tous les navigateurs passés et futurs.

A tant d'éloges, Dampier a répondu avec modestie et concision :

« Messieurs et chers camarades , vous devez être enroués ; allons boire ! »

Ce premier trait d'excentricité ne pouvait manquer de lui valoir un suffrage unanime.

Chargé par lui de diriger la colonne, Straddling n'a pu faire autrement que de pf endre la route du Saumon royal. C'est ainsi qu'il s'y est représenté avant les trois jours révolus ; mais il n'a point adressé la parole à Catherine, et à peine s'il a tourné les yeux de spn côté. Néanmoins, la journée doit lui être bonne.

Par cas exceptionnel , grâce à la munificence de la reine Anne , se sentant les poches remplies de guinées, Guillaume Dampier a déclaré vouloir traiter à ses frais toute la compagnie et même toute la ville, si la ville voulait lui faire l'honneur de venir trinquer avec lui. Catherine le prit en grande considération. Quand elle l'entendit s'exprimer en bons termes sur son ancien compagnon , le brave capitaine Straddling , elle éprouva pour celui-ci , non une émotion tendre , mais un sentiment plein de respect et même d'affabilité. Dampier, excité d'ailleurs par son auditoire , n'avait pas manqué , comme tous les triomphateurs de terre ou de mer, de raconter quelques-uns de ses hauts faits. Il parla , entre autres , d'une certaine affaire où lui et son ami Straddling avaient capturé un galion espagnol tout chargé de piastres fortes.

C'est à partir de ce moment que la belle Kelly devint rêveuse et qu'elle commença à trouver une

foule d'avantages physiques et moraux à ce bon capitaine Straddiing.

Après boire, lorsque Dampier, toujours escorté par son fidèle Achate, aux jambes béantes, vint pour régler ses comptes avec Thôtesse, illui prit familièrement le menton, comme c'était son habitude avec les jolies filles des quatre parties du monde. De tout autre, la fière Catherine n'eût point souflfertune pareille privante ; à celle-ci, eUe ne répondit que par une belle révérence , et , tandis que le héros et le payeur de la fête secouait un rouleau d'or sur son comptoir, se penchant rapidement vers Straddiing : « A demain ? » lui dit-elle , en accompagnant ce mot d'un regard plein d'expression et de son sourire le plus gracieux.

L'amoureux Straddiing , toujours impassible , se contenta de répondre : « C'est bien ! »

Le jour suivant , le grand jour, le troisième , celui que Gatherme regarde déjà comme le jour des fiançailles, dès le matin elle s'habille, elle s'attife de son mieux , ne doutant pas de l'empressement du capitaine. Avant midi , celui-ci fait son entrée dans le cabaret et va droit à la cabarelière.

Il lui trouve l'air soucieux ; elle a des vapeurs , elle n'a pas eu le temps de réfléchir ; elle ne sait ce que lui veut le capitaine ; qu'il la laisse d'abord tranquille; plus lard, elle verra.

€ Garçon ! une pipe nenve et de Taie! » crie Straddling, en s'adressant au servani boy.

Et , parfdilement calme en apparence, il gagne, en se dandinant , sa place habituelle à rexlrénité de la salle. Tontefois , avant de qutiler le Smunmu reyal, se rapprochant de Catherine :

« Hier, lui dit-il, de la voix et du geste vous m'a* vez dit oni! ou à pei\ près; nous autres marins, nous coimaissons les signaux; aujourd'hui, c'est non ! ou à peu près; à la bonne heure !... Je patien* terai encore ; songez-y cependant, la belle, nous ne sommes plus assez jeunes ni l'un ni l'autre pour perdre notre temps à ce vilain jeu-là. »

Mais qui donc vient ainsi inopinément de &ire changer du blanc au noir les bonnes dispositions de Catherine à l'égard du capitaine f II a suffi pour cela de la présence d'un jeune garçon qu'elle n'avait pas revu depuis bon nombre d'années, et pour lequel jusqu'alors elle n'avait ressenti qu'une bienveillante îndiflérence.

Ce jeune garçon , c'était Alexander Setcraig.

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