CHAPITRE IV
Alexander à Saint- André. — Ses amours. •— Rencontre sur le port. — L'église du marché aux Poissons. — l'Espadon. ■— Gomb»ts maritimes. -^ Après huit an» d'absenca. -* Nouvelle résolution de mis9 Catherine. — Désappointement.
Alexander, nous rayons dit, durant la première moitié du temps qu'il devait passer au collège , s'y était montré soumis et studieux. Dès la fin de la troisième année , sans que rien ne nous en révèle positivement la cause, son caractère, visrà-^vis de ses maîtres et de ses camarades, était devenu d'une telle susceptibilité, que l'on pouvait prévojir déjà que la quatrième année ne s'écoulerait pas sans amener un nouveau changement dans son existence. Un joiu:, le proviseur du collège [headmasiter} le flt venii^ dans son cabinet, et, après une aigre réprimande , lui déiçlara ^n intention de le
faire reconduire à son père. Sous l'admonition » l*élève indiscipliné courba la tète d'un air humble et contrit , mais soii cœur battit de joie ; son parti • était déjà pris de s'affranchir de toute dépendance , de celle du collège comme de celle de la maison paternelle. Le lendemain, devant lui, le proviseur remit à un valet de confiance non-seulement l'argent nécessaire aux frais de la route , mais encore une certaine somme qui devait être restituée au vieux Selcraig en indemnité des deux années de classes dont il affranchissait forcément l'élève tontinier , et il le chargea d'accompagner celui-ci jusque chez son père. Tous deux, montés sur des bidets de louage, prirent le chemin de terre pour se rendre à Largo. Arrivés à Lewin, ils y firent une halte pour déjeuner; le valet, déjà avancé en âge et d'une complexion replète, accablé par la chaleur, fatigué par le trot du cheval dont il n'avait guère l'habitude, eut besoin de repos et de sommeil. Le collégien profita du moment pour lui fausser compagnie, après lui avoir, sans scrupule, soustrait adroitement une partie de la somme dont il était dépositaire.
« Cet argent ne m'appartient-il pas de droit ? se disait-il ; n'était-ce pas pour moi , pour moi seul , que mon parrain l'avait déposé dans les fonds universitaires? J'en abandonne sans regret, et de grand
cœur, la plus forte partie à mon père, et maintenant, à la grâce de Dieu 1 »
L'esprit à peu près tranquillisé par celte capitulation de conscience , il retourna sur ses pas , en changeant de route toutefois ; le plus souvent marchant sous bois, ou à travers des sentiers perdus, pour dépister toute poursuite , à la nuit noire , il rentra à Saint- André, seule ville du voisinage assez importante pour que sa présence n'y fût pas remarquée, et joyeux, fredonnant, libre enfin des pieds à la tète, devenu gentleman masterless^ faisant sonner dans sa poche les quelques guinées qui assuraient son indépendance pour longtemps (il le pensait du moins), il alla se loger dans un bouge du port. A peine installé , il vit la maison qui lui faisait face s'éclairer spontanément ; à travers la vitre enfumée , il distingua une longue suite de figures de toutes sortes, les unes rigides ou refrognées, les autres grimaçantes sous le rire ou sous une im* pression d'extase ; et il entendit comme un bourdonnement de ruche en travail sortir de cette maison , devant laquelle les passants s'arrêtaient pour y entrer, ou pour coller leur visage aux carreaux, et jouir du plaisir de la vue à défaut de tout autre.
« Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme k son hôte du bouge.
— C'est, répondit celui-ci , le Saumon royale où s'assemblent les ivrognes du port et les amoureux de la belle Catherine. »
En fallait-il plus pour exciter ^ curiosité ? D'ailleurs , au cabaret , il était sûr de ne rencontrer ni «on proviseur ni ses régents; et projetant d'aller, dès le lendemain , chercher fortune à Edimbourg, il ne voulait pas, après quatre ans de séjour à Sainte- André , qiûtter la ville sans en avoir connu d'autre lieu de réunion et de divertissement que le col* iége.
Il franchit donc le seuil du Sémmon ro^l^ et resta ébloui devant l'astre du lieu, rayonnant dans son comptoir au milieu de toutes ses magniiicences.
Alexander n'avait guère vu d'autres femmes que les paysannes de Largo et les laveuses d'écuelles de l'Université; il trouva celle-ci incomparable. Rentré dans son bouge et n'y pouvant dormir « il essaya pour vaincre l'insomnie d'un moyen qui hii avait déjà réussi dans d'autres circonstajice& : il repassa çn lui-même , et les yeux fermés » les règles de la syntaxe latine et les conjugaisons; la mémoire lui faisant déjà défaut , il &e p^sa un problème d'arithmétique, qu'il avait résolu la veille, et ne put en retrouver la section. Tous tes éléments du grec et du lalin , tous les principes de
physique et de mathématiques, si récerammeut exportés par lui du collège, et sur lesquels il comptait avec tant d'orgueil pour se faire un état, pris à revers par la bourrasque » tournoy^^ient confusément, pêle-mêle, dans sa tête, comme les éléments du monde dans le chaos» avant le jour de la création.
L'image delà belle Catherine lui apparaissait seule distincte et toujours radieuse.
Ce fut une de ces fièvres de jeunesse, nées plutôt de Teffervescence de Tâge que du mérite de celle qui en est la cause présumée ; une de ces ei^plosions subites, auxquelles sont parfois sujets les jeunes reclus de la science, par une compression trop prolongée des sentiments naturels et afEectueux.
Dès que les portes de la taverne s'ouvraient , Alexander y pénétrait avec les brumes du matin, avec les premières clartés du soleil ; le soir , c'était lui qui en sortait le dernier, à l'extinction des lumières. Pendant le cours de la journée, assis à une petite table qui faisait face au comptoir, il se tenait entre une pipe qui lui servait de contenance, et un pot d'étain qu'il ménageait de son mieux , guettant l'arrivée de l'hôtesse.
Catherine était alors dans tout l'éclat de sa royauté passagère ; elle avait vingt-deux ans ; il
en avait seize à peine : c*était pour elle un grand enfant, maigre et osseux, assez gauche de manières, ainsi que presque tous les écoliers. Elle se contenta' de lui adresser, de temps en temps, un petit sourire, comme à ses autres pratiques.
Mais ce sourire machinal, cette étincelle à moitié éteinte, ne laissa pas qift d'accroître l'incendie en faisant glisser un rayon d'espoir dans l'âme du jeune homme. A cet âge, la passion n*a pas encore un langage oral; elle est dans le cœur, dans la tète surtout, mais non sur les lèvres ; on rêve l'amour plutôt qu'on ne l'éprouve, on l'écrit en vers et en prose, mais on ne le parle pas. Seikirk avait souvent tenté de faire un aveu à la reine du Saumon royal; il n'était parvenu qu'à avoir avec elle une simple et rapide conversation météorologique sur la pluie, le beau temps et les changements de lune. Il écrivit donc.
Chose désastreuse pour lui, Catherine ne lisait pas couramment l'écriture ; elle le pria de lui interpréter lui-même sa lettre. Ce fut une rude tâche pour le pauvre garçon. D'une voix atone , indécise, étranglée par l'émotion , il se vit forcé de balbutier toute cette brûlante phraséologie, qui semblait se congeler sous le souffle du lecteur.
Il 7 gstgna néanmoins que Catherine prit alors quelque amitié pour lui ; elle attira sa confiance et
lai donna de bons conseils , comme une sœur atnée aurait pu faire. Elle l'appela même de son petit nom de Sander^ ce qui était une familiarité de bon augure.
Cependant, à ce beau manège, ses faibles ressources s'étaient épuisées ; il n'ayait même plus de quoi payer le pot d'ale qu'il allait consommer quotidiennement. L'idée de demander crédit à sa bienaimée, de se faire ouvrir chez elle un compte, qu'il ne savait comment pouvoir solder jamais, le révolta. D'un autre c6té, retourner chez son père pour y courber le front en criant grâce ne lui répugnait pas moins.
Négligeant toute espèce de précaution à mesure que sa liberté devenait pour lui plutôt une charge qu'un bénéfice , le fils Selcraiç se promenait un matin sur le port, rêveur et taciturne, lorsqu'il vit venir à lai, terrible, menaçant, le sourcil hérissé, le proviseur de son collège.
A l'aspect de cette tète de Méduse, il demeura comme pétrifié sur place, et le head-masier le saisissait déjà par le collet, quand l'ex-écolier, échappant à l'étreinte par un brusque mouvement, se mit à fuir à toutes jambes à travers les masures, les chantiers et les encombrements du port. Il gagna rapidement les rues étroites et tortueuses des bas quartiers, tandis que le proviseur , resté en place
i son tour, se conteatait de le poursuivre de ses cris.
Se croyant vivement relancé, connaissant à peine la direction des rues, Alexander courut au hasard, ^rit h droite, puis à gsuicbfi, puis à droite, perdit la tête, tournoya dans un cercle fatal comme le papillon autour de la lumière qui Tépouvaute et qui Tatlire ; revenant sans cesse dans la voie qu'il voulait éviter, au bout de chaque i^sue il ratrouvait le port, et, aui milieu du port, le terrible proviseur, dam sa même attitude de stupéfaction, les mains levées au ciel, les yeux aussi , par bonheur pour le fugitif ; à différentes reprises, celui-ci faillit venir se heurter contre son immobile poursuivant,
Enfin, après une lon^e course dans un étroit espace, il avise une petite église presbytérienne placée au coin du marché aux Poissons. C'était l'heure du prêche. Quoique bon catholique, il se mêle à la foule ; un siège était vacant presque en face du prédicateur; il s'y installe.
Là, se reposant de ses émolions et de ses fatigues, il s'essuie le front, s'évente légèrement du chapeau, ^ans négliger toutefois de prendre part aux pieuses exclamations de ceux qui l'entourent, par convenance seulement, car, du prêche, il n'a pas entendu un mot. On pousse des hélas ! et des amen l ou murmure,. on se réorie ; il se récrie et murmure
SëULI 51
avec les autres, sachant foct bien ^e, dans de telles assemblées, les asaistaots se plient yolûntiers aii rôle que jouaient les cbœurs dans la tragédie antJ4ue.
Toiit k coup , dn haut de Teatrade où se tient le prédkant, un nom est jeté à la foule, qui le répète avec une sorte de gémissement lugubre* Ce nom c'est celui de Seleraig !
Alexander promène un regard inquiet autour de lui ; mille regards farouches et presque meiiaçants se croisent avec le sien ; repris d'une terreur neu* velle, il se lève et voit le ministre, le bras étendu de son côté, comme s'il venait de lancer Tanathème, le désigner à Tauditoire par un geste plein de véhé* mence.
Ce ministre^ c'est l'ancien curé de Largo, récmn*ment appelé à Saint^André pour y remplir ses pieuses fonctions. Il touchait à la fin de son sermon, longuement développé sur ce texte de la soumission due aux autorités de la terre^ lorsque, baie* tant, couvert de poussière, Alexander avait fait irruption au milieu de ce troupeau de sectaires. Dans ce dernier venu , le fougueux prédicatrar ne veut voir qu'un argument vivant, qui vient à lui pour appuyer ses doctrines, et, avec cette rude&se de langage, commune alors à tous les ministres presbytériens :
« Voyez ce jeune homme dont le front ruisselle de
sueur, s'écrie-t-il en le désignant du doigt ; son visage enflammé respire la débauche ; ses membres se sont amaigris, non sôus l'excès du travail, mais au milieu des honteux loisirs d'une vie déréglée ; c'est le fils Selcraig, que nul frein n'a pu retenir, qui a rompu à la fois avec l'autorité paternelle et l'autorité des maîtres ! Que vient faire parmi les saints cet Achab maudit ? Vient-il s'y reposer de ses honteuses fatigues ? Raca sur le débauché I Raca sur l'impie ! sur le papiste, trois fois Raca /... »
Alexander n'en a pas entendu davantage. Frappé de vertige, il traverse l'église en chancelant, et, salué au passage, malgré la sainteté du lieu, de mille apostrophes grossières (car l'auditoire de l'excuré de Largo se recrutait essentiellement au marché aux Poissons), il gagne la porte extérieure, d'où il reprend sa course.
Aveuglé , ahuri , tournant de nouveau dans ce labyrinthe des petites rues du bas quartier, il se retrouve encore une fois au milieu du port.... mais cette fois le proviseur a disparu.
Brisé par la double secousse qu'il vient de recevoir coup sur coup , les oreilles bourdonnantes , sentant les forces de sa pensée aussi bien que celles de son corps l'abandonner en même temps, dans une sorte d'hébétement, sans plus chercher à fuir ou à se cacher, il s'appuie contre une pile de bal-
SEUL! tS3
lots de toile, se croise les bras, et résigné à tout, même à retourner chez son père, il attend ce que le sort décidera de lui.
Presque aussitôt le bruit du tambour officiel se fait entendre, et la voix du crieur annonce que le Sword'fish (l'Espadon), navire de commerce, prêt à mettre à la voile à la première marée, demande un renfort de mousses et de matelots.
Pour Alexander, c'est un ordre venu d'en haut ; il n'hésite pas ; il se présente au maître du navire. Mais au moment de signer son engagement, ce nom de Selcraig^ qui vient de retentir sous la voûte de Téglise comme une malédiction , lui fait peur. Ne va-t-il pas suffire pour le dénoncer et le faire livrer au shérif? Il le croit, il le craint, et, changeant la syllabe finale de Selcraig^ il signe de ce nom de Sel" hirk^ qu'il doit garder le reste de sa vie.
Le soir même de ce jour, le Stoord-fish avait gagné la mer au delà de File de May, et le nouvel embarqué, les yeux tournés vers la rade de Saint* André, à travers les quelques lumières qu'on voyait encore briller dans la ville, essayait, mais vainement, de reconnaître Theureuse lanterne qui décorait la porte sacrée du Saumon royal.
Sept ans se sont écoulés depuis cet embarquement à bord de V Espadon; Alexander Selkirk en a vingttrois aujourd'hui. Il est marin, il est soldat : sans
j^r SEUL!
avoir pour son état ub goût exclu&if et ps^sskuuié, il aune la iner; il en ajwe les âpre& éatotioiiis, ks horizons indéfinis et ces longues rêveries qu'elle un Battre ; la xuer est seule a^^cmrd'hui sa belle Ketty ! I>e Vautre, il y a longtemps qu'il n'en est plus fuestioA daus son ccbw. Son caMir est vid^^méuie d'aoûiié. Parmi ses nombreux compagnons, plus d*un était digne, peut- être, de lui iaire éprouver ce sentiment attractif d'affection fraternelle qui nous crée une seconde Camille, parfois préférable à l'autre; maïs , toujours possédé de cette susceptibilité maladive, qui chez lui datait de l'enfance» devant la raillerie la plus innocente il s'effarouchait tout à coup, voyait une déclaration de guerre dans ce qui souvent n'était qu'un essai de douce familiarité, et l'orgueilleux jeune homme mettait sa gloire à vivre seul, à se sufflie à lui-*méme. Néanmoins, durant les relâches ou les hivernages, sa misanthropie faisait un point d'arrêt devant les joUes filles qu'il venait i rencontrer sur son cJ;iemiQ ; il se numtrait alors empressé, galant, presque de joviale humeur. Quant à donner une suite sérieuse à l'un de ce^ amours de passage, il s'en fût bien gardé! Le mariage était un joug, et toute espèce de joug, celui de la famille comme celui des lois, réfugnail h notre philosophe indiscipliné.
Après avoir» dans l'eapace de deux ans à peine.
changé trois £f>îs de navire et de diefe, il avait résolu de quitter la mariiie marcbaiide po»r embrasser une allure carrière ; mais ses aspirations allai^vt sans cesse au delà de ses forces. Déjà eiielia à mé*^ priser les bommes» cet eufaiat, eucore inexpéri* BieBtè^ se croyait nécessairement supérieur à la T^lnpart d'entre eux ; rebeUe à la hiérarchie sociale, it pessail pouvodr d'un bond atteindre aux échelons so^riairs, et toutes ses tentatives» en avortant» de* ▼enaient pour lui des causes de découragement ou d*irrita#on.
Ifeons aussi que Tépoque au milieu de laquelle il était né» époquç de révolution civile, où, cc^sme toujours, chacun se préoccupait beaucoup plus de ses droits que de ses devoirs, ne laissa pas que d'influer grandement sur les bizarreries apparentes de son caractère.
Un riche armateur hollandais avait remarqué son aptitude pour les calculs ; Selkirk, de guerre lasse, poussé par la nécessité, consentit à entrer dans un comptoir. Il ne put longtemps supporter de rester ^s heures entières enfermé , face à face avec des t^gistres. Que devenait sa- liberté ?
Kn qualité de secrétaire» il accompagna un lord, Qui avait le goût des voyages. Selon lui, il remplissait là un emploi de valet. Que devenait sa dignité d'homme ?
56 SEULI
Après ces essais, et bien d'autres, où il trouva la société civile trop mal organisée pour qu'il pût s'y classer honorablement et à Taise, il était rentré dans la marine, mais dans la marine de l'État, où, grâce à son intelligence, à son courage, bien plus qu'à la régularité de son service, il avait été promu à l'emploi de second maître pilote. Avec le brave amiral Rooke, celui-là qui, quelques années plus tard, vola Gibraltar à l'Espagne pour en faire don à l'Angleterre, il avait croisé sur les côtes de France, s'était battu dans la Baltique contre les Danois; enfin, eu 1702, il se signalait honorablement dans l'expédition contre Cadix et dans la grande affaire de Vigo.
Toutes ces expéditions, plutôt militaires que maritimes, circonscrites dans le cercle étroit des mers d'Europe, ne pouvaient plus lui suffire. Il éprouvait un invincible besoin de changer de rivages, de chefs et de compagnons, d'agrandir l'horizon autour de lui.
A l'estacade de Vigo, atteint par un éclat d'obus, il fit valoir sa blessure, obtint son congé, et s'empressa de se rendre en Ecosse, non à Largo, mais à Dunbar, où l'on armait pour la course. Qu'auraitil été faire à Largo? Depuis trois ans, son père était mort et il n'avait pas d'héritage à y recueillir. Le peu que possédait le vieux soldat, il l'avait employé
à faire reconstruire dans de plus imposantes proportions le tombeau de son ancien capitaine , se réservant simplement une place à ses pieds, comme, dans ces mausolées du moyen âge, aux pieds du noble chevalier on retrouve le chien fidèle qui Ta servi, qui Fa aimé.
A Dunbar, Alexander apprit l'arrivée de Guillaume Dampier à Saint-André, de Dampier, le glorieux explorateur des deux Indes! N'était-ce pas là l'homme que la Providence elle-même semblait lui désigner pour chef?
U fit aussitôt équiper une barque.
« Ah ! se disait-il le long de la route , puisque le brave capitaine doit entreprendre un nouveau voyage en Amérique , il faut qu'il veuille de moi , n'importe à quel titre. J'ai soif de voir des hommes libres , eussent-ils le visage tatoué ; de voir d'autres arbres que des chênes, des hêtres et des sapins ; d'autres rivages que ceux de la Manche, de la Baltique et de la Méditerranée ! Qui sait si je ne Taiderai pas à découvrir quelque nouveau continent, quelque île inconnue qui portera mon nom ! »
Une fois débarqué, il se hâta de se faire indiquer la demeure de Dampier et d'y courir. Celui-ci était absent ; mais Selkirk apprit avec transport que le célèbre navigateur , muni d'une commission de la reine Anne, s'occupait de l'armement de deux
m SEUL!
vaisseiRix et cherchait des hommes <de b^mne vo* lonté.
En attendant son retour, Botre jeune iBaria eut un ressounsenir de son ancienne Catherine, de sa belle Ketty , aux yeux à fleur de tète, et, faute de savoir comment mieux occuper son temps , A se dirigea vers le tippHng*'hùuse fondé par maître André Felton.
Il trouva Gatherrine trônant déjà dans 4sen fai:^euil de cuir d'Irlande, les cheveux lissés et relevés, ses accroche-cœurs collés aux tempes, dans une toilette que ne semblait pas autoriser Theure encore .peu avancée de la matinée ; mais c'était le fameux troisième jour, et elle attendait Straddling.
En voyant entrer Seikirk :
K Un pot d'ale ! dit-elle au garçon de service en désignant le nouvel arrivant.
— Non pas ! dit celui-ci en souriant à l'hôtesse ; l'aie que j'ai bue ici a été pour moi un philtre plein d'amertume.... un verre de whisky, s'il vous plaît !» Et désignant la petite table posée en &ce du con^>toir, à laquelle il se plaçait d'ordinaire autrefois : « Servez-moi là, reprit le marin ; je tiens à mes vieilles habitudes. »
Catherine le regarda d'un air étonné.
« KeUy^PreUy ne me reconnaît^lle plus ? rq[)rit-.il d'une voix caressante et en se rapprochant d'elle.
SEtL! 50
— Attendez donc!... Cotiiment?...SePBfflt-4l bien p(«siMe?... M^fe.... en effet!... Sonder!
-^ Ouï, Alexftîider Selkiri^ , jadis transftrge de rUnîversité de Saint-AnAré ; hier encore niâftre pflote Aans la marine royale ; aujourd^tmi , oomme jadis, votre très-humble serviteor. »
Et totis deux se tendent la main, et tonsdetnt, dans tme attention nmefte, s'examinent curieusement ; il s'en faut toutefois que de part et d'autre l'impression soit la même. Catherine trouve S^ldrk bien changé, mais à scm avantage ; le temps et la navigation lui ont été favorables. Ce n'eirt phis cet écolier à Tair ahnri, à la charpente sèche, au cosh tume délabré ; c'e^t mi grand jeiane homme solide^' meïrt campé ^r sa forte tige , souple et gracieuse ; qnoi(!fn*il ait la figure taillée carrément à l'écossaise, il peut passerpour un joli garçon ; ses yeux, moins flamboyants qu'à l'époque universitaire, s'animent d'un reflet plus attractif, et l'uniforme de la marine royale, qu'A porte encore, n'encadre pas mal tout cela.
De son c6té,Selkirk trouve Catherine grandement métamorphosée aussi ; le teint rose , la douce voix , le regard limpide, les vingt-deux ans, tout a été à la dérive. Sa tige , à elle , a pris une ampletu: sm-aboudante.
Tous deux se quittent la main, en poussant ttn
soupir, elle de surprise, lui de regret. Ils en yiennent aux interrogations , aux confidences* Catherine, tout à coup entraînée par un sentiment étrange , dont elle ne peut se rendre compte à ellemême, le met aussitôt au courant de ses affaires ; sa fortune est en bon train ; elle lui en donne le chiffre exact, ainsi que celui des soupirants qu'elle a repoussés ; mais elle ne lui parle pas du Capitaine Straddling, que , cependant, elle craint de voir arriver à chaque instant.
Selkirk , de son c6té , lui raconte sommairement ses campagnes, sans faire une seule enjambée en dehors des domaines ds la plus stricte vérité ; mais quand elle lui demande quel motif l'a ramené à JSaint-André, historien moins exact cette fois , il lui répond effrontément que c'est elle , elle encore , toujours elle ! et ne lui dit pas un mot du capitaine Dampier, qu'il a b&te de rejoindre au plus
tôt.
Gomment la belle Catherine n'aurait-elle pas été touchée de cet amour vivace, qui avait i:ésislé à sept années de séparation ? Enfin :
« Adieu, Ketty-Pretty !
— Au revoir, Sander ! »
Puis l'amoureux marin, avec un effort apparent , s'éloigne, sans oublier toutefois de boire son verre de mfhisky.
Et voilà pourquoi, le troisième jour, Catherine Fellon avait eu des vapeurs ; voilà pourquoi , en dépit de ses agaceries de la veille et de sa grande toilette du matin , elle a si mal accueilli l'adversaire du célèbre Jean Bart.
Les jours suivants, Straddling, Dampier et Selkirk ne manquèrent pas de venir ensemble s*attabler au Saumon royal; Selkirk y venait pour Dampier; Dampier y venait pour Straddling ; Straddling y venait pour Catherine Pelton.
Celle-ci pensa que le jeune homme connaissait déjà les deux autres , qu'il avait navigué avec eux, et ne s'étonna pas de leur rapprochement.
Parfois, laissant ses compagnons au milieu des pots et des bouteilles, Selkirk décrivait une tangente vers le comptoir, et allait causer bas avec l'hôtesse. Il ne ressentait plus l'amour, et malgré cela, peut-être à cause de cela, il le parlait à ravir maintenant. Retty rougissait, se troublait, et le capitaine Straddling , tout entier aux récits de son illustre ami, ou préoccupé de sa pipe, perdu dans son nuage, ne voyait rien, ou semblait ne rien voir. Un soir cependant il alla à son tour s'accouder sur le comptoir.
« Kate, dit-il, à quand notre mariage?
— Y pensez-vous donc encore ? lui répliqua-t-elle d'un petit air léger qui avait dû lui mieux aller au-
Irefois; jecroyaîs qae cette fantaisie tous ajvaitpasé de la tête!
— le pins<donc entr^rendre mon grand voyage, Kate?
— Pourquoi non ? Cela nous donnara le temfRsde réflédrir mûremeiif ftm'Cft i'aulre.
— C'est bien! » a^aîC répondu le -ftegnaÉkpK Anglais, isans que rien-sur cafaoe p(^fie ^^otafiOBser me aiTière-pensée.
Les portes fermées , les limnères éteintes, Ga&erine se coacfaa la plus heureuse femme du monde. Elle se disait :
a Sander m*aime; il a moins de fortune que l'autre, c'est un malheur ; mais il a plus de jeunesse et de bonne grâce, oe qmrétablit.la 'balance. <îuant au grade, un maître pilote de vingt-quatre ans est tout aussi avancé qu'un capitaine de quarante. A txM prendre, j'aime mieux être dans mon ménage avec un jeune mari, qui murmurera gentiment de (bennes paroles d'amour à mon oreiHe , tandis qoe je tricoterai ou que je bercerai notre enfant , que d'y avoir pour tout agrément de verser à boire à mon seigneur et maître , tandis qu'il fumera sa pipe , les pieds devant les tisons. N'est-ce pas ainsi qu'il m'a parlé des douceurs du mariage, ce morceau de glace habillé de bleu qu'on appelle le capitaine Straddlîng?... Straddlingl ne voilà-t-îl pas un beau
nom à pwter pour une bdcmète .femme !.^ (Test eoœme qui (tirait le cafiitaîiie CmUfourchtm L..ie ne wttz pas defemr Mn^ CalifofurehonL ^ Mme Selkkk, c'est antre chose L«. C'est dit, c'est résalu, j'épouselai Sanderl... R est loin de s'y attendre; demain, je le lui annoncem moi-même. Ce sera un beau jour.... s'il n'en meort pas de joiel »
Le lendemain dte s'endimaoeha , comme le matin où Selklrk , à son arrivée , l'avait vue avec sa belle robe de drap mêlé , moitié soie, moitié laine, et ses accroche-OQ»irs coUéft aux tempes. Elle attendit ainsi , sons les armes, une grande partie de la ioomée. Enfin , vers les quatre heures de relevée , Sdkirk arriva la figure rayonnante et avec un édair de tnompbe dans les yeux.
< Mon Dieu I pensa Catherine, a^-il donc le pressentiment de ce que je hii réserve?
— Féhcitez-moi, Xett; , loi dit le jeune homme, ia voix haletaiite ; j'ai réussi, et ce n'est pas sans peine 1
— Réussi à quoi ?
— Gru^ume Dainpier m'emmène avec hd; je ▼ais rejoindre son vaisseau, le SaitU-Georges ^ à Kinsale, en Irlande.
— Comment!... vous partez?
-- Bans une heure.
^ Pour longtemps?
— Pour trois années au moins! Avant quinze jours nous faisons route pour les Indes occidentales. Il ne s'agit pas seulement d'une course en Amérique contre les Français et les Espagnols , mais d'an voyage de découvertes que la reine encourage et que patronne le comte de Pembroke, lord de l'amirauté. Dampier hésitait à m'enrôler; par bonheur, le brave capitaine Straddling, qui m'a pris en goût, je ne sais pourquoi, a si vivement plaidé ma cause,
qu'il l'a emporté.
— Straddling!... murnuira Ketty.
— Oui ; d'abord il m^offrait un emploi sur son bâtiment ; mais c'est sous les ordres de Dampier que je veux servir! Eh bien, cet honnête Straddling ne m'en a pas gardé rancune, et grâce à lui, aujourd'hui même , avec une lettre de recommandation de notre capitaine général , je fais voile pour l'Irlande; je vais les précéder tous deux à Kinsale, car le brave Straddling aussi sera des nôtres !
— Straddling! répéta Catherine comme un écho plaintif.
— Sans doute ! il a renoncé à sa première entreprise.... Il commandera le navire qui doit marcher de conserve avec nous. Pélicitez-moi donc, ma bonne Ketty ; je vais explorer le Nouveau-Monde, visiter ses savanes et ses forêts vierges , échapper à l'Europe dont je méprise les habitants aussi bien
que les institutions, me battre contre ces Espagnols occidentaux que je hais , protéger contre eux les malheureux Indiens dont la cause est devenue la mienne. Ah ! réjouissez-vous avec moi ; je ne troquerais pas mon sort contre celui d'un roi!... Mais le temps me presse ; adieu Ketty , et , si je suis encore de ce monde , au revoir dans trois ans !
— Trois ans ! » soupira Catherine en retombant sur son siège, et ses accroche-cœurs se déroulèrent sous la sueur froide qui lui coula du front.