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CHAPITRE YI

Relâche an cap Vert. — Le Comradeship, — Mariages à bord.

— Le» ancieiis flibustiers. — Conférences du gaillard d'arant.

— Selkirk et Robert Frye devant Dampier.— Ce qui s'ensuivit.

Marchant de consenre, les deux vaisseaux tournèrent à Fouest dans la mer du Nord, laissant à leur gauche la France et l'Espagne, ces deux ennemies qu'ils allaient chercher si loin, saluèrent en passant les Açores et les Canaries, et firent escale au cap Vert.

A San-Yago, capitale du lieu, Dampier s'occupa de tra^anx hydrographiques ; Straddling, après s*y être approvisionné de citrons, de pastèques, de poules et de porcs, y fit, pour sa satisfaction particulière, emplette d'un singe, « son portrait vivant maïs fiartté, » dirent les plaisants dn bord.

On approchait de la ligne, c'est-à-dire de l'en-

nemi, car, d'après la maxime des boucaniers, « tout devient ennemi au delà de la ligne. » No peace beyond the Une. Un autre article; emprunté au même code, disait : « Pas de butin , pas de paye. » No pret/y no pay. Le moment était venu de faire l'application de ce principe encore plus sauvage qu'économique, et qui ne devait guère aider à maintenir la discipline parmi de pareils hommes.

Dampier, sur le Saint-Georges, Straddling, sur le Cinque-Ports, lurent à haute voix aux deux équipages les règlements du bord. Nul ne fit une objection, tous jurèrent de s'y soumettre. On procéda ensuite à la grande fête du Comradeship (du compagnon du bord).

C'était une sorte de fraternité d'armes, naguère en usage parmi tous les aventuriers qm avaient ravagé ces mers.

Ceux-ci, n'ayant autour d'eux ni famille, ni femmes, ni enfants, se choisissaient par engagement mutuel et sacré un ami, un frère, qui devait les secourir dans leurs périls comme dans leurs besoins. Par le seul fait du Comradeship il devenait leur défenseur aveugle en cas de querelle, leur gardemalade eu cas de blessures, leur héritier en cas de mort. Cette camaraderie du bord, cette union du cœur et du bras, imitée des anciens Spartiates et des chevaliers du moyen âge , eux-mêmes quelques

peu entachés de flibusterie, avait produit des traits de dévouement et d'abnégation sublimes parmi les soldats de Montbars et de l'Olonais. Deux frères d'armes, afin d'éviter toute occasion de désaccord, ne pouvaient plus jouer ensemble à un jeu de hasard ni parier l'un contre l'autre. S'ils s'éprenaient simultanément de quelque belle captive, ils lui rendaient la liberté, pour prévenir une rivalité presque sacrilège, ou la tuaient, ce qui était plus sûr encore.

Du jour où leur association, on pourrait presque dire leur mariage, était conclue, arrêtée, publiquement affichée au grand mât, tout leur devenait commun, ce qu'ils possédaient en argent, en provisions, aussi bien que ce qu'ils avaient au fond du cœur de sympathies ou de haines pour les uns ou pour les autres.

Si l'un des compagnons mourait de maladie, le survivant devait porter le deuil pendant trois mois ; s'il tombait devant l'ennemi, le veuf ne pouvait convoler à une seconde association qu'après avoir tué de sa main, en l'honneur du défunt, trois Espagnols au moins. C'était ce qu'ils appelaient le deuil rouge.

On comprend que là, comme ailleurs, près des mariages d'inclination, pouvaient se trouver des mariages de convenance et même des mariages

d'intérêt ; maïs la proposition faite et agréée , un manque de foi à ses engagements élait diose sans exemple parmi eux. Où l'acte notarié fait défaut, la parole de l'homme reprend toute sa valeur.

Ces individualités doublées , ces familles à àewi, où l'un des engagés était responsable de ses actes vjs-à-vis de l'autre, tout en exaltant leur courage, avaient donné aux anciennes bandes de flibustiers une allure presque régulière et des instincts d'ordre qui lesavaient rendus plus facilement disciplinables. Sous la main d'un chef habile, la discipline avait fait leur force.

Le principe du Camradeship^ d'abord restreint entre les deux associés , ils l'avaient étendu ensuite d'une bande à l'autre; plus tard, il s'élevait jusqu'à la hauteur d'un traité d'alliance entre deux peuples. Pendant vingt ans, les flibustiers français et les flibustiers anglais, réunissant leurs forces, avaient loyalement fraternisé dans les mers de l'Amérique.

C'était en plein soleil qu'ils allaient d^rehar les flottes de Fennemi ou affronter ses armées ; armées et flottes, tout s'anéantissait devant eux, et sans la guerre de la succesâcm, qui força les Anglais et les Français de rompre leur alliance , ces intrépides forbans arracliaient un à un à S. M. le

m de» Espagne» et des Indes les plus castes et ks plm riches de ses vingt-deux royaumes héréditaires*

La camaraderie de bord avait donc été le germe, te principe des incroyables exploits des anciens

flibustiers. En sera-l-il ainsi pour ces nouveaux soldats d'aventure qui se sont promis de marcher fidèlement sur leurs traces? Il est permis d'en douter ; les temps ne sont plus les mêmes , les hommes encore moins.

Onoi qu'il en sdt , le 7 octobre , les vaisseaux pavoises, les équipages en grande tenue, le Comrct^ deship est célébré sur le Scnnt'Georges comme sur fe Onque-Parts, et six coups de canon retentissent jinqu'aux rivages américains pour leur annoncer à la fois et l'union de leurs ennemis et la guerre d'extermination qui les menace.

Po«r nn grand nombre de nos gens qui déjà ofit nav^é ensemble, les fiançailles avaient précédé la noce ; les antres , au risque de faire mauvais ménage, durent choisir un peu an hasard.

Gimsultant plus encore la loi hiérarchise que la loi STinpathiquB , DamiHer s'associa à Stradding ; Fannel à John GKpperton , premier contre-maître sur le SÊdni' Georges. Ces deux derniers conjoints se vakôent. Le troisièmie eontre^maltre , exerçant en même temps les fonctions de médecin du bord, Jean

Ballet , d'origine française et fils d'un ancien conripagnon de Dampier , fut l'associé de Robert Prye. Ainsi des autres ; chacun trouva son chacun ; tous purent, en cas de péril, crier à l'aide» certains qu'une voix leur répondrait; tous, à l'exception d'un seul, et ce proscrit, ce paria, condamné au célibat de l'amitié , ce fut Selkirk.

Lui-même avait provoqué cet abandon. Durant le séjour à Kinsale, comme depuis, sa bile misanlhropique avait continué de s'épancher dans ses rapports avec ses égaux de même qu'avec ses chefs; aussi nul ne lui avait fait des avances , et lui , qui aurait- il voulu choisir?

Au gaillard d'avant, là où se débitaient le plus volontiers les malins propos composant la gazette du bord, on disait que, las de son isolement , l'engagé volontaire avait fait faice des propositions d'alliance et de bonne amitié au singe du capitaine Straddling. Ce mot , qui causa à Selkirk un dépit profond , devait plus tard lui revenir à la mémoire au milieu de circonstances bien différentes.

Les vaisseaux continuaient leur route, sans autres aventures que celles qui se passaient de bâbord à tribord. A la hauteur du détroit de Magellan, comme ils se préparaient à doubler le cap Horn, une tempête violente, mais de peu de durée, les assaillit. En même temps, une autre tourmente grondait sur

le Saint-Georges j et devait avoir des conséquences plus fatales.

« Durant le cours de mes voyages, écrivait Dam* pier dans sa description de la Nouvelle-Hollande , il me fallut bien plus souvent obéir à Thumeur capricieuse de mes gens qu'à mon propre discernement et à mon expérience. »

En effet, cet homme si audacieux dans ses entreprises, si infatigable, si consciencieux dans ses travaux, avait pour tout ce qui louche au commandement une insouciance native, qui, en dépit de ses excellentes qualités, faisait de lui un chef d'expédition presque toujours malheureux.

Depuis moins de deux mois on tient la mer, et déjà l'insubordination fermente de tous côtés autour de lui. Sur le Cinque^Ports ^ Straddling, depuis longtemps jaloux de la grande réputation de son illustre ami, se promet bien, en dépit du Contra-deship , de s'affranchir de son autorité aussitôt que l'occasion se montrera favorable. Sur le Sainf-Georges^ Funnel et son digne acolyte, John Clipperton, nourrissent des projets à peu près semblables. Tous trois ne songent qu'à commander en chef à leur tour, ne fût-ce que sur des barques prises à l'ennemi.

La situation des colonies espagnoles, à cette époque , rendait de pareils projets moins déraisonnables qu'ils ne pourraient sembler Têtre à première

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vue. L'Espagne américaine a tu ses flottes détraites par les flibustiers ; ses habitants , gorgés (Tor, abrutis par la mollesse et le luxe, sont deyen«is étrangers à l'art de la guerre ; cachés derrière leurs muraîHes qu'ils ne sarent même pas défendre, ils laissent leors mers désertes el leur littoral désarmé , Kvrés à la rapacité du premier corsaire venu. Donc ne fût-fl que le chef d'une chaloupe , d'un petit brick percé de quelques sabords, le moindre écumenr de mer anglais a la chance de se bien tirer d'affaire avec eux.

C'est ce que pense Straddling ; c'est ce que se répètent entre eux Funnel et Clipperton. Mais il faut un prétexte pour rompre avec l'autorité du capitaine général. Ce prétexte, Seikirk faillit le leur fournir.

Ses rapports avec Robert Prye, son heureux compétiteur, n'avaient été jusque-là que difficiles ; ils détinrent bientôt impossibles.

Un jour, Robert lui avant transmis xm ordre de la pari du capitaine , Setkirk refusa nettement de l'exécuter.

Le second lieutenant du Saint-Georfes prenait an sérieux les devoirs de son état; évitant de se commettre avec un subalterne, dont il ne poirtait s'exlaquer rinsoknce , il porta ses plaintes au com* maBdani.

Dampîer n^âimait pas à punir ; il se sentait d'ailleurs enclin à l'indulgence envers ce jeune mutin dont il avait été à même d*apprécier les bons offices , en Tassociant parfois à ses travaux hydrographiques; il fit la sourde oreille. Robert alors réitéra l'ordre en son propre nom. Selkirk , après Favoir regardé d'un air presque farouche, hii tourna le dos sans lui répondre.

Ce refus si hautain, approuvé par les uns, Mâmé par les autres, répété, commenté, exagéré par Funnd et Glipperton , qui eurent soin d'en rejeter la responsabilité sur Dampier lui-même, partagea bientôt l'équipage en deux camps. H y eut le parti de bâbord et le parti de tribord , c'est-à-dire la droite et la gauche. Le côté gauche , à cette époque, était déjà en Angleterre le parti de l'opposition. Ce &U celui de Setkiri.

Comme d'ordinaire, au début tout se passa en paroles plus ou moins sonores , plus ou moins creuses.

a Le brave engagé a raison, disait ron; pourquoi a-l-îl été dépossédé de son grade de second lieutenant ? Parée qu'il a passé par la tète de lord Pfembroke de se mêler de ce qiri ne le regardait pas , et que notre capitaine s'est laissé faire , comme toujours. C'est une injustice !

— Si M. Selkirk a jamais porté le titre de second lieutenant, répondait un autre, c'esl qu'il Fa pris,

après s'être fait berner par ce raffiné de Slraddlhig. Quant à lord Pembroke, c'est lui qui le premier a eu l'idée de notre expédition ; est-il dans son tort pour nous avoir donné un bon officier de plus ?

— Bon officier pour danser une gigue avec de vieilles ladies , à la bonne heure ! reprenait un troisièn)e interlocuteur, membre du côté gauche; si vous voulez parler d'un bon officier, qui a fait ses preuves, et dans la marine royale, nommez M. Selkirk, un vainqueur de Yigo ! un vrai espadon de mer celui-là! bien armé du, bec et qui peut défier les crocodiles. Quand à votre Robert Fretin (Frtj), c'est un marinier et non un marin! Il n'a jamais navigué que sur les étangs de Windsor, en qualité de commandant du canot de la reine!... Allons donc! hurrah pour M. Selkirk! »

Tous les partisans de Selkirk répétèrent : hurrah l à plusieurs reprises.

« Silence!... Écoutez!... écoutez! >» crièrent plusieurs voix grondantes et enrouées.

Un membre du côté droit, en vertu de cet usage de toutes les assemblées délibérantes, qui veut que les orateurs des deux partis contraires puissent se faire entendre alternativement, réclamait la parole.

La séance, on l'a deviné, se tenait sur le gaillard d'avant.

Après s'être perché sur une espèce d'escabeau,

comme alors faisaient à Londres les erieurs des ventes publiques, le nouvel orateur, ancien avocat d'Edimbourg, qui n'avait jamais plaidé que pour lui-même et que les procès avaient ruiné, attendit que le calme se fût tout à fait rétabli.

c Messieurs, dit-il après avoir salué courtoisement Tasssemblée, car il se piquait de politesse, si les canards sauvages qui fréquentent les étangs de Windsor pouvaient ici prendre la parole, ils se montreraient, sinon plus éloquents , du moins mieux renseignés et plus justes que vous. Ils vous affirmeraient que depuis dix ans qu'ils barbotent dans ces eaux royales, ils n'y ont jamais entrevu même l'ombre du très-honorable Robeil Prye, et non Fry, comme vient de le désigner le malicieux préopinant. La raison en est simple ; depuis plus de dix ans, cet excellent homme de mer a sans cesse navigué, quoi qu'on en ait dit, dans l'Atlantique, ou du côté des Indes orientales, soit sur des bâtiments de commerce, soit sur des vaisseaux de l'État. Voilà ce que je puis, ce que je dois vous affirmer moimême, puisque messieurs les canards sauvages des étangs de Windsor manquent à cette réunion. »

Ici un murmure interrompit l'orateur.

« Pas de personnalités! >» lui cria-t-on.

Il attendit de nouveau que cette brise légère se fût dissipée, et reprit :

« On a devant voos, messieDrs, comparé M. Sdkirk à mi espadon bien armé dn bec. Sa parole est aiguë et tranchante comme la lame dont est décoré k rafaseau de Fespadon, fen conTÎens; il s'en sert d'abord contre ses chefs, et je Fen blâme.... >

Nonreaux murmures.

ft Écoutez!... écoutez!

— Om, je Yen blâme, reprit rex-aTocat en étemnt la Toix d'un ton d'autorité magistrale, car si nous ne respectons pas la hiérarchie, si Fe^prit d'insubordination se met parmi nous, notre entreprise tournera à néant et chacun de nous rentrera dans la mère patrie , si jamais il y rentre , aussi gueux jEfu'il en est sorti.

— n a raison!... il a raison !

— Mais M. Seikirk ne se sert-il de son arme, chose déjà bien réprébensible I que contre ses chefs? Moi, je pense que ce n'est point à Fespadon qu'il fallait le comparer, mais à un porc-épic redressant ses mille pointes deyant quiconque Fapin*oche. Sur ce bord, quel est celui qui peut dire l'avoir trouvé deux jours de suite sociable et bon camarade? Toujours renfermé dans son humeur noire, comme la sèche, il semble que nous ne soyons à ses yeux que des animaux immondes depuis qu'il ne se croit plus lieutenant en second.

— C'est vrai ! c'est vrai ! » cria le côté droit.

La gauche s'agHa taBmhaenseaieiit» mns ne fit

pas entendre une dénégation.

Cependant» dès le lendemain, le parti de bèbord rq[>rmait son nivean. A défaut de bonnes raisons, on a¥ait recours anx injares ; des injures, on ne tarda pas à en venir anx coups* Pins itune fois, sur le SalnP-GeorgeSy les manœuvres furent intarrompnes et fsrassées, en Fhonneur de ce grand eaws beUi.

Un coup d'autorité est devenu indispensable; Dampi€T le comprend. Cependant, avant de sévir, il hésite, et veut, pour la dernière fois, essayer des moyens de conciBation.

Selkirk est mandé auprès de lui.

Loin de chercher à Tintimider, à l'assouplir par des menaces et des emportements, se laissant aller à ses inspirations loyales et candides, il lui fait, sans l'exagérer, le tableau des désordres qui se sont glissés à bord du Saint-Georges^ désordres qui meifâcent de compromettre le succès de Fentreprise et dont Tune des causes les plus patentes est la jalouse rivalité indûment élevée par Selkirk contre un de ses supérieurs.

Alors, la main sur l'épaule du jeûne marin , attachant sur lui un regard presque paternel, il le supplie de l'aider à ramener la bonne harmonie au milieu drtous. Il peut plus facilement qu'un autre

appliquer le remède, puisque seul il est la cause du mal.

En entendant cet excellent grand homme, lorsqu'il pouvait si bien, usant de son droit et de son pouvoir de chef, s'armer de rigueur envers lui , ne l'apostropher que par de douces exhortations ressemblant plus à des prières qu'à des ordres, Selkirk se sent pris de regret et d'attendrissement. Il ouvre avec franchise, avec abandon, son cœur à Dampier- II a été froissé, humilié jusque dans ses souvenirs de jeunesse. Robert, qui l'a tout d'abord traité avec tant de froideur et de dédain, c'est son compatriote, né comme lui à Largo-Bay, en Ecosse ; il a été son camarade d'enfance, son ami, et, quand le hasard des événements les réunit, l'orgueilleux, qui possède par son grade un droit de commandement sur son ancien compagnon, n'a plus voulu voir en lui qu'un étranger, un subalterne. Il a feint de ne pas le reconnaître , il a pris à tâche de l'abreuver de dégoûts.... Voilà quelle a été la cause des irritations de Selkirk ; voilà ce qu'il ne pourra jamais lui pardonner.

Après l'avoir laissé ainsi décharger toutes les amertumes de son cœur :

« Mon garçon, lui dit Dampiêr, vous êtes jeune , et l'expérience de la vie vous manque encore. Dieu me garde ! nous avons tous fait là beaucoup de bruit

pour rien y comme dans la comédie de William Shakspeare. Ne voulez-vous donc plus venir avec moi découvrir le passage Nord-ouest?... Allons, allons, laissez-moi faire , et tenez- vous tranquille : Tout est bien qui doit bien finir y comme dit encore le vieux William. Je me charge de trouver un bon dénoûment à ce drame. »

Et l'excellent homme, reprenant son air paterne, le congédie avec un geste souriant.

Quelques instants après , c'était le lieutenant Robert Prye qui se trouvait en lête-à-lête avec le capitaine général.

Dès les premiers mots articulés par celui-ci sur une première amitié, peut-être un peu trop tôt mise en oubli, sur un amour-propre froissé, heurté, Robert reste attentif et réfléchi. Le nom de Largo- Bay prononcé, il se lève :

« Eh ! par l'enfer , s'écrie-t-il , je le savais bien que, dans le regard de ce diable de garçon , quelque chose me parlait d'autrefois ! . . . Quoi ! c'est lui ! . . . Alexander, mon ennemi du bord, quoi ! c'est mon ancien camarade Alexander!... A Kinsale, dès notre première entrevue, j'en ai eu comme un ressouvenir vague... quatorze ans de séparation changent terriblement une physionomie.... puis ce nom de Selkirk m'a dérouté... ce n'était point là le nom de son père... au fait, peu s'en fallait!.. .Selcrogl...

Selcrag!... je ne sais plus au juste. .«. Mais lui, il n*a¥ait jamais été pour moi qu* Alexaoder , le FiUeul du Château! sir Old Sàoe! comme on le désignait plaisamment dans notre village.... Ah! poursuit-il avec la joie dans les yeux, sur ces mers silencieuses, sous ce«ciel étranger, si peu semblable à celui de notre Ecosse, je vais donc trouver quelqu'un avec qui je pourrai parler des deux Lai^ , du golfe de Eorth, de la petite rivière de la Xeil, dans laquelle j'ai doimé mon premier coup de rame et pris mes premières leçons de natation ! je pourrai donc parler de mon père et de mes sœurs.. « car il les a connus...

— Un instant! mon brave garçon , dit Dampier ; de tous vos souvenirs du pays n'usez que modérément et à voix basse, je vous prie ; quoiqu'il n'y ait guère ici autour de nous que des hommes rudes et au cœur endurci , n'aidons pas i &ire luire devant eux ces mirages du sol natal. Le mal du pays, pour les hommes de mer, est plus à craindre encore que le scorbut : il pénètre à travers les peaux les plus ooriaces. Moi qui vous parle , moi , Guillaume Dampier, depuis de si longues années vieux rôdeur sur tous les océans, je l'ai trop souvent éprouvé ! Je ne laisse là-bas , en Angleterre , ni père, ni sœurs ; ma femme est morte, et mes amis demeurent à quatre mille lieues l'un de l'au-

tre, à toutes les extr émiiés dfu monde counn ; mais dans ce coin de terre oà je sois né, je possède une petite mâisoimette entourée d*un verger; lout oda n*est oi bien grand ni bien beau : la maisoonelle toiabe en ruine, ^ le verger reste en fiidie; eh bien! dans le cours de mes fkw importantes expéditions, même lorscjue j'étais sur le point de m'emparer de Porto-Belio et de Paimma, <iai ren* fermaient tant de trésors aocamuiés , le croiriei^ vcMis ? songeant à ma diaumière de Coker, dans le Somerset, une idée me montait à la léte; j'éproa*vais comme xm ardent besoin d'aller respirer Tair de mon pays; c'était pli» qu'un désir , c'était une fièvre, on entraînement irrésistible, un démon qm me tirait à lui ; cent fois, au milieu de nos plus in* croyables prospérités, quand après tant d'efforts il n'en fsdlait plus qu'un seul pour assurer la réussite, et qndle r^issite ! j'ai été sur le point de mettre le cap sur l'Angleta-re , d'abandonner mes compagnons, mes amis, de déserter mon poste, de renoncer à ma part de ^ire comme à ma part de for*tmie, de me ruiner, de me dédionorar, rien que pour aller voir mes pommters en fleurs, et boire sous ma tom^lle de cette excellente aie doaUe «pie ma commère EHisa me garde en réserve. > M, après im instant de silence et de rêverie : « Croyez-moi, mon ami, reprit*ii, ne remuons pas ces idées;

elles sont contagieuses. Mais ce n'est point de moi que je voulais vous parler; revenons à ce Selkirk. »

La curiosité de Daropier avait été éveillée par ces dénominations ^Old Shoe et de Filleul du château^ mises en avant par Robert. Celui-ci , étourdiment, sans méchante intention , raconta en quelques mots les antécédents de son ancien camarade, tirant même de là des inductions pour ^pliquer , pour excuser, en quelque sorte , le caractère ombrageux et susceptible du jeune homme.

« Cette fierté, cet orgueil qu'on lui reproche, poursujvit-il , a peut-être sa source dans le sang. Qui sait si Alexander n'était pas moins encore le filleul que le fils du château? Cet ours jacobite de Mac-Yvon avait été galant autrefois; mistress Selcraig jouissait dans son temps d'une grande réputation de beauté... Je comprends le changement qui a dû survenir pour le filleul à la mort du laird de Largo.... Le père Selcraig était brutal.... Pauvre Alexander! il a dû bien souffrir!... aussi j'ai hâte de le rejoindre. Soyez tranquille, capitaine, je ne lui parlerai pas du pays.... je me contenterai d'accuser mon défaut de mémoire, de déplorer ce qui a pu advenir entre nous, et publiquement je lui tendrai la main.

• — Ce n'est pas encore cela, interrompit de nou-.

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veau Dampier. Après tout ce qui s'est passé, quand Tos maudites querelles ont failli mettre le feu aux poudres , quand votre autorité, quand la mienne ont été méconnues, est-il convenable que vous alliez devant tous sauter au cou de ce mutin? Non, non, cela ne se doit pas. Je Tai déjà préparé à une réconciliation; allez le trouver, d'accord! mais en particulier; expliquez-vous, très-bien! signez la paix, c'est au mieux! mais faites-lui comprendre ensuite que, dans l'intérêt du service, et pour l'exemple , il est nécessaire que ce résultat me soit attribué, à moi, à mes bons avis, à mes remontrances.... Eh! bon Dieu! vous devez me connaître assez, mon cher Robert, pour savoir qu'en ce moment ce n'est point ma vanité qui demande son compte, mais ma raison, mais le bien de tous. On m'accuse d'impuissance pour ce qui regarde la discipline; où sera le mal qu'on fasse honneur à votre commandant seul de votre soumission à tous les deux, et de la fin des hostilités? Il est bon qu'il en soit ainsi , et il en sera ainsi , n'est-il pas vrai?

Émotionné encore à cette pensée que ce marin turbulent, ce trouble-fête, n'était autre que son ami Alexander, Robert se dirigea vers le château de proue, pensant y rencontrer Selkirk. Tout à coup,

comme il traversait le pont, il le vit venir à sa ren-

9g SEUL!

contre, ptie, levage contracté ; Fnnnel et €lipperton l'escortaient . faisant mine de Touloir le contenir ; une foule d'autres suivaient , se frottant les mains dans l'attente d'une querelle , d'un spectacle quelconque.

Selkirk, se dégageant et abordant aussitôt Robert, lui cria :

c Monsieur, je vous hais ! >

Troublé , confondu au milieu de ses idées de conciliation et de bon accord, Robert s'arrêta coart dans son élan.

c Oui, je vous hais ! reprit Selkirk; vous êtes un lâche, un misérable!... >

Robert recula d'un pas, et mit la main sur son poignard ; Selkirk avait déjà tiré le sien , et , sans explication préalable, tous deux s'élançaient l'un vers l'autre avec une égale frénésie , et , percés de coups, s'affaissaient bientôt sur eux-mêmes, baignés dans leur sang.

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