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comme si je devais trouver le bonlieur au but, et cependant je n'en devais attendre aucun.
C'était dans la môme saison et presque à la même heure, où l'année auparavant je m'étais trouvé sur la route qui conduit a Florence; et d^une hauteur d'où on plane sur le moulin de l'Ellera, comme à cette époque je le découvrais tout entier. Le soleil éclairait la terre de ses rayons doux et encore chaleureux ; la nature répandait sa grâce charmante sur ce poétique paysage. Mais Jules Rebourg n'était pas dans son jardin, il n'avait plus de fleurs à planter, car ce jardin en était couvert, et elles jetaient dans l'air leurs délicieuses émanations. La maison blanche avait pris un aspect plus gracieux 5 elle était tapissée de chèvrefeuille et de jasmin, et autour d'un petit balcon dont les jalousies vertes étaient à demi fermées, grimpait une immense tige de roses blanches que je n'ai vues qu'en Italie, et qui Iserablenl une
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plante parasite, tant elles se montrent promptement envahissantes. Le silence était profond et ne laissait entendre que le tic-tac monotone du moulin.
J'étais descendu de voiture en donnant pour prétexte à Robert que je voulais prendre un peu d'^exercice.
— Il serait bon que Monsieur ne s'attardât pas trop, me fit-il observer timidement, la nuit vient vite en automne, et en voici deux que nous passons en voiture.
Je savais parfaitement que Robert parlait de notre fatigue au pluriel pour que je m'en préoccupasse davantage.
Je promis à ce brave serviteur de ne pas m'oublier , et cependant le crépuscule était presque arrivé et je restais. toujours; j'y serais sans doute resté encore plus longtemps , si
je n'avais entendu le bruit des roues d'une légère voiture. Elle passa si près de moi,
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que celui qui roccupail put me reconnaître. Sautant à terre, il s'écria avec effusion.
— Monsieur de Ferrières, ah! que je suis heureux de vous voir! Mais comment n'ôtes- \ouspas entré à la maison, vous feriez tant de plaisir à Angèle?
— JeneTai pas voulu à cause de l'heure, mon cher monsieur Rebourg, lui dis-je en répondant timidement à la pression de sa main. Puis, je suis un peu fatigué et mon vieux Robert m'attend à quelques pas d'ici. Mais je compte revenir bientôt vous voir. En attendant, veuillez m'apprendre comment se porte madame Rebourg?
— Mon Dieu ! me répondit Fexcellent jeune homme d'une voix un peu attristée, on m'a dit, et vous devez le savoir, monsieur de Ferrières, qu'Angèle a toujours été d'une constitution délicate. J'espérais que le séjour de la campa-
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gne, une vie calnie et exempte de chagrins raffermiraient sa santé; mais loin de L'i, Angèle devient tous les jours plus pâle et plus faible.
— Mais (|u'éprouve-l-eIle? de quoi se plaintelle enfin, m'écriai-je?
— Elle ne se plaint janjais, et si je ne savais qu'elle ne dort guère que deux ou trois heures par nuit, qu'elle ne mange prcs(jue rien, je pourrais la croire bien portante; mais je ne puis m'abuser, et je crains de m'élre fait peut-être trop longtemps illusion.
— Vous m'effrayez! Mais n'avez-vous pas consulté, appelé un médecin ?
— Je l'ai voulu, mais Angèle m'a supplié de m'en abstenir, en m'assuranl qu'elle ne souffrait pas du tout.
— Paraît elle gaie? demandai-jeen hésilanl. • — Je n'ai jamais vu Angèle, ce qu'op ap^
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pellegaie, Monsieur, toujours je Tai trouvée mélancolique, et j'ai surpris bien souvent des larmes clans ses yeux ; j'attribuais cela à sa position, car elle a bien souffert dans cette famille Harlington.
Jules Rebourg marchait à côté de moi et m'accom[)agna jusqu'à ma voiture. Tout-à-coup il me dit :
— Vous savez sans doute ce qui est arrivé à Miss Harlington ?
— Non, vraiment, je n'en ai pas entendu parler depuis que j'ai quitté Florence.
— Eh bien ! quand on a appris votre départ, ce fut sur ma pauvre Angèle que tomba la colère de Miss Anna; elle l'accusa d'avoir dit du mal d'elle, d'avoir empêché que vous ne l'épousiez. Vainement Angèle essayait-elle de lui faire observer qu'elle ne vous avait ja-
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mais parlé seule pendant votre séjour à Florence. La méchante Miss continua à lui dire des choses si pénibles, que je fis ce que vous auriez fait à ma place, monsieur de Ferriéres; je me déclarai l'appui de ma fiancée, et j'en appelai à la justice de sir Harlington. Je pressai les préparatifs de mon mariage; il se fit enfin, et le jour même j'emmenai ma femme dans ma petite maison que j'avais arrangée pour elle avec tant de joie.
Ma femme est un trésor, continua Jules Rebourg avec orgueil, un véritable trésor. Vous ne sauriez croire combien elle m'est utile dans mon commerce. C'est elle qui tient mes livres et mes comptes; elle dispose et commande si bien, que je n'ai qu'à m'occuper des affaires du dehors, à profiter des bons marchés et des occasions. Aussi , si cela dure, j'aurai bientôt fait une petite fortune. Mais bah! j'aimerais bien mieux travailler comme un mer-
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ccnaire toute ma vie, et que mon Angèle se portât bien. Cepenrlanl, Monsieur de Ferrières, quoique vous soyez bien jeune encore, Angèle n'osera \ous refuser h vousde voir un médecin, parce que vous ôles son parrain et comme un second père pour elle. N'est-ce pas, que vous le lui demanderez, que vous l'exigerez.
— Je ferai ce que je pourrai, répondis-je d'une voix émue.
Il s'aperçut de mon émotion, et voulant me distraire, il reprit :
— Je vous parlais tout à l'heure deMiss Anna eh bien! apprenez qu'elle est mariée; elle a épousé ce prince italien à qui vous avez donné un si bon coup d'épée. Ces Italiens n'ont pas de vergogne. Miss Anna s'était moquée de lui cl avait bien prouvé qu'elle vous préférait. Pourtant il l'a épousée avec empressement, comme un imbécile qu'il est.
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J'étais arrivé à ma voilure; Jules Rebourg me pressa de revenir le lendemain. Je le lui promis. Ainsi , j'allais revoir Angèle, Angèle la femme d'un autre, et moi, j'étais condamné à vivre seul, à n'être jamais aimé; jamais la présence d'une femme ne devait faire battre mon cœur, et je ne devais plus connaître de l'amour que ce qui en fait la honte et le dégoût. J'éprouvais dans ce moment un tel ennui de tout, que je craignais plutôt que je ne désirais derevoir Angèle. Quand le lendemain je me mis en route pour me rendre chez elle, le cœur me battait péniblement; ce n'était ni de joie, ni d'empressement, c'était un pressentiment qui m'annonçait que j'allais cruellement souffrir. Et, par une pusillanimité qui sera comprise par ceux qui ont ressenti les souffrances du cœur, après m'êtredit queje devais choisir la matinée pour aller chez Angèle, je me persuadai qu'il serait plus convenable de n'y arriver que le soii'. J'avais de cette manière gagné du temps, c'est
2G6 lë moulin de l'ellera,
à quoi visent d'ordinaire les caractères faibles, fiers et timides.
Il était ainsi presque nuit quand je me trouvai en face du moulin. La façade blanche de la maison de monsieur Rebourg ne présentait plus à l'œil qu'un aspect indécis. Je descendis par une délicieuse allée bordée d'yeuses et de jeunes pins, et je me trouvai devant une petite barrière de bois qui ouvrait sur le jardin ; je le traversai pour arriver à la maison. Une porte \itrée s'ouvrait sur un vestibule où donnait un élégant escalier; mais je ne rencontrai personne, je ne savais où trouver quelqu'un pour m'annoncer, et je retournai dans le jardin.
Je pensai que peut-être en le parcourant je trouverais les maîtres de la maison ; je descendis une allée touffue et j'aperçus une terrasse qui devait donner sur l'Arno. Je m'approchai 5 une femme était appuyée sur cetle terrassa
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dans la même attitude où, pour la première fois, j'avais vu Arigèle au Vomero; c'était elle.
Sans doute elle devait s'attendre à ma visite, cependant elle parut si vivement émue, qu'elle s'appuya sur la terrasse et ne prononça pas une parole. Jules Rebourg venait à nous ; je fis quelques pas à sa rencontre, il me salua avec autant de cordialité qu'il l'avait fait la veille, et s'écria :
— Angèle, Angèle, pourquoi restes-tu donc si tard sur la terrasse? l'air du soir est déjà humide dans cette saison ; ce n'est pas raisonnable ce que tu fais là ; demande à M. de Ferrières. Tiens, donne-lui le bras et rentrons; ton petit salon est éclairé et tout prêt à nous recevoir.
J'offris mon bras à Angèle , elle y posa sa main et nous avançâmes en silence du côlé de la maison. Jules Rel^ourg nous précédait en criant :
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— Beppo, Boppo ! avertis Nina (ju'clle prépare tout ce qu'il faut pour le llié. Cependant , ajouta-l-il en nous ouvrant la porte d'un très joli salon éclairé et arranj-é d'une manière vraiment élégante, vous prendrez le thé seulement avec ma lenjuje, monsieur de Ferrières, car moi je ne puis ni'accoutumer à celte boisson chaude et fade.
Pendant qu'il parlait, Angèle avait dé{^agé sa tête d'un grand chapeau de paille, et je vis sa figure. Heureusement je pus retenir une exclamation de surprise et d'effroi ; car je ne retrouvais plus Angèle que j'avais toujours connue svelte et délicate, mais dont le charmant visage conservait, cependant, la fraîcheur et l'éclat de la jeunesse. Maintenant sa ligure avait la blancheur du marbre, et son visage était tellement amoindri, que ses yeux, où semblait s'être réfugiée Uonte la puissance de la vie, paraissaient d'une grandeur presque
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effrayante; ses longs cils bruns leur servaient comme de voile funèbre. Mais, au milieu de cette mortelle pâleur, ses lèvres étaient restées d'une rougeur de grenade, et ses dents avaient pris un brillant de nacre, signe presque toujours ceriain d'une maladie mortelle. Mes yeux ne pouvaient se détourner d'elle , mais elle ne m'avait pas encore regardé.
Rebourg la fit asseoir à côté de moi sur une petite causeuse ; elle leva alors sur moi ses longues paupières, tressaillit, car moi aussi, j'étais bien changé.
— Chère Angèle! dis-je doucement, savezvous que je viens vous gronder. Quoil vous refusez de vous soigner , de voir un médecin? Vous affligez ceux qui vous aiment.
— Je vois que monsieur Rebourg s'est plaint de moi, dit Angèle en prenant la main de son mari. Il n'a qu'un tort, c'est de vouloir faire de
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moi une personne malade, tandis que je me porte à merveille.
— Tu te portes à merveille, répéta Rebourg, et pourquoi donc manges-tu si peu que je ne conçois pas comment tu peux te soutenir: pourquoi dors-tu si mal que je t'entends te promener dans ta chambre presque toute la nuit, et encore je ne puis obtenir de toi que tu reposes le matin. Tu veux toujours t'occuper d'affaires ; je me fâcherai, Angèle, et tu verras que je t'achèterai la petite voiture et le joli petit cheval que tu sais.
— Attendons jusqu'au printemps, répondit Angèle en détournant la tête, mais ne vous inquiétez pas, mon ami, je ne souffre réellement pas beaucoup.
Beppo vint avertir son maître que quelqu'un désirait lui parler; il sortit. Nous restâmes, Angèle et moi, un instant dans le silence, Ëtiiin, Je dis à Angèle :
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— Vous essayez d'abuser votre mari, mais \ous ne vous abusez pas vous-même, vous ne m'abuserez pas d'avantage. Vous souffrez, vous souffrez beaucoup.
Angèle rougit et pâlit; elle prétendait qu'on ne s'aperçut pas de ce qu'elle voulait cacher; aussi me répondit-elle avec beaucoup de fermeté:
— Je crois que vous n'ignorez pas, monsieur de Ferrières, que je suis d'une santé un peu délicate, et je vous atteste que je me suis toujours sentie plus fatiguée, soit des remèdes, soit d'entendre parler de mes maux, que de les supporter. Pourquoi donc m'imposer une contrariété qui ne ferait qu'ajouter à ce que je puis souffrir. Si Dieu veut que je guérisse, je guérirai.
— Oh ! Angèle , m'écriai-je , pouvez-vous oubliera ce point ceux à qui vous êtes si chère.
— Je n'oublie point mon mari, dit-elle sans
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me jelcr un soiil rogaid, je sais que Jules éprouverait uue vive douleur de ma perle; mais il est jeune, actif, il aime roccupalion, et il trouverait facilement une femme qui , sous beaucoup de rapports, lui conviendrait mieux que moi.
— Vous ne pensez qu*à votre mari, mais votre mère, mais
Elle m'interrompit vivement.
— Ma mère, ma pauvre mère, elle me pleurerait amèrement ; mais depuis que je suis au monde elle sait que je ne peux y rester longtemps.
— Angèle! Angèle! m'écriai-je d'une voix désespérée, rétractez ce terrible arrêt, ne parlez pas ainsi.
— Vous avez raison, reprit-elle en fixant ses grands yeux brillants sur les miens. J'ai l'air de vouloir vous attendrir sur mon sort, de
lâcher (Je vous inspirer de la pilié, tandis que je suis heureuse, parfailenienl heureuse.
Angèle se leva, fut prendre nn ouvrage de tapisserie; puis, s'assit prè> d'une tahie, me prouvant ainsi qu^elIc ne voulait pas continuer la conversation sur le même sujet. Je me levai à mon tour en annonçant que j'allais me retirer,
— Monsieur Rebourg espérait certainement vous retrouver à son retour , dit-elle timidement.
— M. Rebourg devait croire qu'il vous laissait avec un ami, avec une personne qui exercerait quelque empire sur vous, Angèle , et vous refusez d'écouler mes conseils; vous me traitez bien cruellement.
— Moi, je vous traite cruellemeut ! s'écriat-eile en laissant tomber son ouvrage, ah î monsieur de Ferriéres , que vous lisez mal dans
mon âme.