CHAPITRE Il
LES HADIS. — ALI ASSOCIÉ DANS LA MANIFESTATION PROPHÉTIQUE DE MOHAMMED AUQUEL IL SUCCÈÉDE COMME ÎMAM.
À côté du Qoran, avons-nous dit, aussi haut placé que lui dans la vénération des fidèles, se trouve le recueil des hadis.
Les « hadis » sont pour les sunnis les & gesta Mohammedi »,je veux dire les paroles prononcées par Mohammed au cours de son existence : les décisions qu il donna, les jugements qu'il rendit. Les chiites y ajoutent les paroles, les décisions, les jugements, les prédictions d'Ali et de ses descendants.
Pour les premiers, seuls, les hadis de Mohammed sont un article de fol, pour les seconds, les hadis de Mohammed et ceux des imams ont la même valeur ou à peu près. a Et nous entrons ici dans le vif de la question. Seule, une idée précise de l'importance de cette &« production littéraire divine » peut nous guider à travers les dédales de l'islam chiite et nous démontrer qu'il existe en réalité deux religions absolument différentes et 1rréconciliables : l'une qui a le Qoran pour base et les traditions du prophète, l'autre qui néglige le livre de Dieu et qui s'appuie presque tout entière sur les hadis du prophète et ceux de sa famille, ce qui veut dire de la famille issue de sa fille Fatemèh, mariée à son cousin Ali.
Mais avant tout, puisqu'il en est ainsi, puisque la
moindre parole prononcée par une personnalité comme celle de Mohammed est une parole divine. une première constatation s impose, c'est que Mohammed est prophète non seulement quand il professe ex cathedra, je veux dire quand Dieu parle par sa bouche et fait, versets par versets, descendre du ciel le Qoran, livre antérieur à toute création, puisqu 1l est la Science même dela Divinité; mais encore
il est prophète dans les moindres actes de son exis-
tence, il est prophète à table, à cheval, dans son lit,
à la mosquée. C'est bien là, quoi qu’on en dise, une incarnation divine, et c'est chose étrange de voir combien les Musulmans reculent devant cette conclusion cependant inéluctable. [ls ont pour s'appuyer cette parole même d'Allah dans le Qoran : « Dis-leur: Eh! suis-je donc autre chose qu'un homme comme vous ), ce qui n empêche qu ils considéreront comme un blasphème, surtout dans la bouche d’un chrétien, l’affirmation que Mohammed était un simple animal humain, voué de par son origine même aux souffrances, aux douleurs, aux vicissitudes, aux défaillances de l'humanité. Comme l Église catholique l'a fait pour le Christ, l'Église chiite sera contrainte, tout en la niant, d'affirmer la divinité de l’apôtre arabe.
Je puis ici rencontrer des contradicteurs qui, Se COntentant des apparences, croiront devoir rejeter la conclusion à laquelle je suis arrivé après de nombreuses discussions poussées jusques aux plus extrêmes limites, mais cependant que pourront-ils répondre quand j'aurai expliqué que le chîisme a produit les divagations les plus étranges au sujet de la nature même du corps de Mohammed? Je laïisserai de côté le fameux vers:
0 Prophète, qu'y a-t-il donc eu pour que de ton corps terrestre émanassent les parfums les plus enivrants ?
me bornant à rappeler les élucubrations auxquelles ont donné lieu les commentaires sur l’ascension de
Mohammed au ciel, ascension connue sous le nom de Mihrad].
Naturellement on a beaucoup discuté autour de cette question et les bases de cette discussion $ont assez curieuses pour intéresser le lecteur européen.
La terre, centre de l'univers. est environnée de neuï cieux qui l'entourent de toutes parts. La comparaison la plus universellement admise est celle de l'oignon. Les cieux en ellet enveloppent la terre comme les pelures successives, enveloppent le germe de cette plante. Ces cieux sont denses, dit la science officielle, denses comme le cristal par exemple. Ils ne peuvent étre ni compressés, n1 dilatés. [ls tournent les uns sur les autres, soit dans le même sens. soit dans un sens contraire, en vertu de lois que nous n'avons pas à expliquer 1@1.
Incompressibles et ne pouvant être dilatés, puisqu ils sont denses au maximum de leur densité et qu ils sont emboités exactement les uns dans les autres, il est bien évident qu'ils sont impénétrables et refusent tout passage à un corps matériel, si ténu füt-il. Dés lors, comment Mohammed à-t-il pu les traverser: en rêve, disent les blasphémateurs, en un état d’extase disent certains mystiques, ce qui revient à peu près à ce que disent les premiers: il s’y est transporté en esprit, répondront de pieux Musulmans qui croulent immédiatement sous l'anathème du clergé oïficiel, car, d'après lui, Mohammed est monté, avec son corps, jusqu’au trône de Dieu, avec ces pantoufles mêmes qu'il voulut quitter quand il arriva au seuil de Dieu; mais une voix l'en empêcha, lui disant qu'elles honoraient le paradis; il était dans la plus grande partie de son voyage à cheval sur le dos du fameux Boraq, et marchait accompagné de l'archange Gabriel, qui arrivé à un Certain point dut le laisser continuer seul son voyage :
O toi, porteur des révélations divines, lui dit alors le chef de la Megde, vole donc plus haut.
Puisque tu as trouvé en moi un ami sincère, pourquoi maintenant m'abandonnes-tu ? « — « Il ne m'est pas permis, répondit l'Archange, d'aller plus avant, si je suis resté en arrière, «est que mes ailes n’ont plus la force de me porter. Si, du reste, je volais plus haut, ne fût-ce que de l’épaisseur d’un cheveu, l'éclat de la splendeur divine viendrait brûler mes ailes. »
(Sa‘adi, Bostan)
Qu'on n’aille pas crier à l'invraisemblance, qu'on ne prétende pas qu il s agitici d'imagination de poète, car Mohammed l'a dit lui-même : &« [l est pour moi, avec Dieu, un moment d'où Gabriel lui-même est exclu » (Hadis).
Nous ne sommes pas fixés sur la matière dont étaient composées les ailes de Gabriel, mais nous savons d'une part qu'elles étaient capables de planer dans le cristal et d'un autre côté qu'elles ne pouvaient plus — sous peine d'être brûlées — porter l’archange au-delà d'un certain point que l'Apôtre dépassa. La conclusion est facile à tirer et ne sera pas d’ailleurs pour épouvanier, — tout au contraire, — bien de vieux Persans de ma connaissance.
Donc, commeon le voit, Mohammed est surhumain. de quelque côté qu'on l’envisage et c'est là, je pense, une interprétation qui ne s appuie sur aucun verset. Que les hadis lui viennent en aide, c'est autre chose, etcest précisément là que j'en voulais venir. Ïl est désormais hors de doute. que le Qoran ne nous suffira plus pour pénétrer la pensée chiite.
Or, ces hadis sont plus nombreux que les sables de. la mer: ils ont été recueillis par un Persan, Medilici, qui les assembla en un recueil qu'il intitula le Behar oul Envar.
Je n'insisterai pas sur la façon dont cet ouvrage a eté composé; je suis au surplus loin de faire ici le: procès de l'Islam : mon but n'est autre que de montrer
comment les incertitudes, les doutes, les inquiétudes des Persans ont pris pour ainsi dire une forme concrète en la personne de Seyyèd Ali Mohammed, dont la mission consistait précisément à rassurer les consciences et à leur donner une règle définitive. Îl me. suffira de rappeler que la critique historique est née: d'hier en Europe, qu'elle n'existe pas encore en Orient, et qu'elle a modifié nos opinions sur bien des personnages et bien des événements.
Quoi qu'il en soit, Medilici est actuellement la pierre angulaire de l'édifice chiite. Son nom fait autorité, et il suffit qu un hadis ait été recueilli par lui pour quil soit admis comme indiscutable.
Or, admettre comme «révélations divines » les paroles d un personnage, c est évidemment reconnaitre: à ce personnage un rôle divin. C'est ce que n'ont pas manqué de faire les Persans.
Je regrette vraiment d'être obligé de donner à ma. pensée une forme précise et nette alors que la pensée persane est essentiellement fugitive et vague ; mais j'y suis bien contraint, si je veux être bref et compré- bensible.
Eh bien, il me semble que pour les Chîites la mission prophétique qui se manifesta en l an 623 de notre ère ne fut pas réduite à un seul personnage. Il] y a là une idée, non formulée, je le répète, mais qu on peut conslater facilement et saisir sur le vif, idée dont l’origine se perd dans la nuit des temps et qui se précisera sous iorme de dogme dans le Beyan du Bab.
Le prophète se divisa en plusieurs personnages, la mission, si l’on veut, fut donnée non à un homme, mais à Un groupe d'hommes, les travaux furent partagés entre les membres d’une commission.
Mohammed parutle premier presque immédiatement Suivi par Ali, et encore faut-il dire « suivi » ou bien { accompagné »? «Je suis la ville et la science : Ali en
est la porte.» Si l’on veut entrer dans la ville, il faut
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