CHAPITRE II
LA MANIFESTATION. — LE PÉLERINAGE. — LE RETOUR À CHIRAZ. — L'EMPRISONNEMENT. — LE CHOLÉRA.
— FUITE À ISFAHAN. — MoRT DE MANOUT CHEHR
KHAN. — ÉéNvor Du BAB À MAKOU
Cependant Seyyed Ali Mohammed réfléchissait longuement à Chiraz tant sur l'enseignement qu'il avait reçu à Kerbélah que sur la corruption au milieu de laquelle vivaient ces Mollahs et ces Moujteheds qui se faisaient de la religion un tremplin pour arriver à la fortune et aux honneurs.
Le spectacle des turpitudes, des hontes, des vices du mensonge de ce clergé révoltait son âme pure et sincère : il sentait le besoin d'une réforme profonde à introduire dans les mœurs publiques et dut, plus d'une. iois, hésiter devant la perspective de la révolution qu'il lui fallait déchaîner pour délivrer les corps et les intelligences du joug d'abrutissement et de violence. qui pesait sur toute la Perse pour le plus grand profit dunélite de... jouisseurs et pour la plus grande honte. de la vraie religion du Prophète. Sa perplexité dut être grande, ses angoisses terribles, et 11 lui fallut le triple: airain dont parle Horace pour se précipiter tête baissée dans l'océan des superstitions et des haïnes qui devait fatalement l’engloutir. C’est un des plus magnifiques exemples de courage qu'il ait été donné à l'humanité de contempler, et c’est aussi uné admirable preuve de l'amour que notre héros portait à ses concitoyens. Il s’est sacrifié pour l'humanité: pour elle il à donné son corps et son âme, pour elle il à subi les privations,
les affronts, les injures, la torture et' le martyre. Il a -scellé de son sang le pacte de la fraternité universelle, ét comme Jésus. il a pavé de sa vie l'annonce du règne de la concorde, de l'équité et de l'amour du prochain. Plus que tout autre il savait quels dangers formidables il accumulait sur sa tête, il avait pu juger par dui-même de l'exaspération à laquelle le fanatisme savamment excité peut atteindre: mais toutes les réflexions qu ii put faire à ce sujet ne furent point assez puissantes pour le détourner de la voie dans laquelle il avait désormais résolu d'entrer : la peur n'eut aucune prise sur son âme et tranquille, sans daigner jeter un regard en arrière, calme, en pleine possession de luimême, 1l entra dans la fournaise.
Ce fut dans la nuit du 9 Djemadi el-Akher de l'année 1260, à deux heures et cinq minutes de la nuit (11 juin 1844) qu'après avoir une dernière fois supplié ic Trés faut deluiindiquerce qu'ilavaità faireils’écria: « Dieu m'a créé pour instruire ces ignorants et pour les sauver de l’égarement où ils sont plongés [| »
Dés lors il brûle ses vaisseaux : il proclame qu'il est la Porte qui conduit à la connaissance des Vérités divines. [l relevait ainsi l'affirmation de la théologie officielle d'après laquelle Mohammed et les douze imams morts, la porte de la science divine avait été fermée, et l'humanité n'ayant plus personne à consulter pour acquérir la certitude sur les mystères de Dieu, ‘6tait désormais obligée de se contenter de probabilités. Il déclara que cette Porte était de nouveau ouverte; qu'il était lui-même cette Porte et que quiconque voulait apprendre des choses certaines sur la nature divine n avalt qu à s adresser à Jul.
Il écrivit aux principaux oulémas, ceux qu'il con: sidérait comme convaincus et honnêtes, — car on en peut trouver, rar: nantes in qurgite vasto : & Venez à moi vous qui cherchez, car la Porte de la connaissance divine est ouverte en ma personne. }
En attendant leurs réponses il commença — dans la Mosquée des forgerons{148), voisine de sa maison — ses prédications qu'il accompagnait d'attaques contre Îla dégénérescence du clergé officiel. C était là, pour lui, un sujet continuel de colère car il avait pour le vice une haine vigoureuse qui déchaîna contre lui les fureurs de ceux qui se sentaient atteints par ses coups.
Ce fut à ce moment qu'arriva à Chiraz Molla Houssein Bouchrouyéhi,particommenousl'avons dit de Kerbélah à la recherche de Celui qu avait annoncé Seyyed Kazem Rechti. Il acquit rapidement la certitude quil l'avait trouvé en la personne du jeune Seyyed, et se voua à lui avec un respect, un obéissance, un dévouement qui devaient-le conduire à la mort. Il fut ainsi le premier croyant(149), Ewel men âmen, titre sous lequel il est aussi souvent désigné que sous celui de Bab-el- ‘Bab{150), qui lui fut donné ensuite par son maitre lui-même.
Nous racontons ailleurs l'histoire de sa conversion, pour ne pas retarder notre récit, mais nous sommes cependant obligés de nous arrêter ici un instant pour exposer les modalités de la « Manifestation », — sujet que nous développerons dans le second volume.
Le 5 Djemadi el-akher 1260 n’est pas comme on l'a cru jusqu'ici le jour où le Bab, soudain illuminé de l'esprit de Dieu, comprit et dénonça la mission dont il
(118). Ou plutôt des fabricants de sabres.
(149). Dis : « En vérité j'ai fixé dés maintenant, jusqu au Jour où Dieu me le permettra, le premier qui a Cru en Moi comme témoin et aide pour vous. »
(1501. M. de Gobineau écrit que le Bab, abandonnant ce titre, prit celui de Point. « Le titre de Bab, ainsi devenu libre, fut “onné au Bouchrouyéhi. » Le Bouchrouyéhi na jamais eu que les deux titres que nous lui donnons ici, et quant à celui de Bab, nous verrons ce qu'il signifiait, et l'impossibilité qu'il y avait pour celui qui le possédait de sen dépouiller dune façon quelconque.
était chargé. Cette descente de l'esprit prophétique eut lieu quelque temps auparavant, mais le Bab le couva pour ainsi dire en lui-même, et, la gestation finie, länça au monde son appel de paix et de fraternité.
La date nous en est donnée avec précision dans le Kétab-el-Harémeïn : |
» Dis, 6 troupe, écoutez l'ordre de l'Eternité de Dieu venant de son esclave. En vérité, cet esclave est un esclave qui est né le 1° Moharrem de l'année 1256.
» Et en vérité, aujourd hui est le jour de la moitié du mois qui estavant Redjeb de l'an 1261. Ceci a été écrit dans le Livre de Dieu (151).
» ... En vérité, le premier jour que l'esprit descendit dans le cœur de cet esclave était le 15 du mois de Rebi el-Ewel(152}. Et jusqu à aujourd'hui, où Dieu vous interdit mes versets, quinze mois ont été écrits dans le Livre de Dieu. »
Les prédications de Seyyed Ali Mohammed si elles furent violentes, ne furent pas nombreuses : le temps lui manqua car il partit dés le mois de Chahaban pour accomplir le pélerinage de la Meqdae, laissant derrière lui Chiraz stupéfaite.
La tradition veut quil ait été accompagné dans son voyage par plusieurs personnes : j en ignore le nombre, et me bornerai à citer le nom de son oncle, celui du Bouchrouyéhi et celui de Barfourouchi. Ils se rendirent à Bouchir, où ils prirent place sur un navire à voiles qui devait les conduire à Mascate. Les vents étant contraires, le voyage traîna en longueur et dura 12 jours, la chaleur était excessive, et bientôt le manque d'eau vint infliger aux voyageurs les tourments de la s0if(153). Heureusement que le bateau était chargé de
(151). La moitié du mois qui est avant Redjeb est le 15 de Diemadi el-Akher.
(152). Le 15 du mois de Rébiel-Ewel de l'année précédente, c'est-à-dire 1269, ce qui équivaut au 24 mars 1844.
(153). Voir la note D à la fin du volume,