CHAPITRE [IV
QouRRÉT-OUL-AÏÎNE HAZRÉT-É-TAHÉRÉ, — LE CoNCILE DE BÉDECHT
L'une des plus grandes familles de Casvine, je veux dire des plus grandes tant par les hautes positions que ses divers membres occupaient dans la hiérarchie ecclésiastique que par la réputation de science qui les environnait, était, sans contredit, la famille de Hadii Molla Salëh Baraqgani.
fl avait un frère Mollah Mohammed Taghi Baraqani qui reçut, après sa mori le titre de &« Chahiïd Salis », c'est-à-dire troisième martyr.
Nous reprendrons d'un peu haut leur histoire pour faire bien comprendre tant leur rôle dans les dissensions religieuses de la Perse que la catastrophe que devait fatalement amener le caractère altier et l'orgueil (du frère de Molla Saléh.
Quand le grand Moujtéhed À Seyyéd Mohammed arriva à Casvine, quelqu un lui demanda si Hadji Molla Salèh Baraqani était un Moujtéhèd. «Certes », répondit le Seyyèd, et cela, d'autant plus que Salëh était de ses anciens élèves, qui, vers le tard avait suivi des leçons de À Seyyèd Ali.
(Mort bien », lui répondit son interlocuteur, mais son frère Mohammed Taghi, est-il, [ui aussi, digne de ce titre sacré? À Seyyëd Mohammed répondit en louant les qualités et la science de Taghi, mais évita de donner une réponse précise à l'interrogation directe Qu'on lui avait faite.
Ceci nempécha pas l'interrogateur de répandre dans la ville le bruit que Seyyèd Mohammed luimême reconnaissait la maitrise de Taghi, qu'il avait déclaré Moujtéhed en sa présence.
Or,Seyyèd Mohammed était allé habiter chez un de ses collègues, Hadji Molla Abdoul Vehhab : celui-ci eut vite connaissance du bruit ainsi répandu, et faisant venir chez lui l'interlocuteur du Seyyéd, le tança vertement, en présence de témoins.
Naturellement .le bruit de cette intervention, amplifiée de bouche en bouche, parvint jusqu'aux oreilles de l'aghi qui, furieux en lui-même se bornaiïit à dire chaque fois que le nom de Moilla Abdoul Vahhab frappait ses oreilles : ( Je ne le respecte que parce qu il est Le fils de mon maître bien-aimé. »
Seyyéd Mohammed, ayant été mis au courant de tous ces incidents et de toutes ces rumeurs, compre:prenant qu'il avait contristé l'âme de Taghi, vint un jour lui demander à déjeuner, le traita avec beaucoup de distinction, lui écrivit son brevet de Moujtéhèd et, ce jour-là même, l'accompagna à la Mosquée, et, la priere terminée, s assit sur les degrés de la chaire d'où il fit l'éloge de Taghi et le confirma, en pleine assemblée, dans.sa nouvelle dignité.
Or, un peu plus tard, vint à passer /par Casvine Cheikh Ahmed Ah'çahi. Ce personnage. dit l’auteur très pieux du Qessas oul Ouléma, fut déclaré impie car 1l voulut rapprocher la philosophie de la loi religieuse, ( et tout le monde sait que, dans la plupartdes cas, vouloir mêler l'intelligence et la loi religieuse est une chose impossible. » Quoiqu'il en soit, Cheikh Ahmed séleva fort au-dessus de ses contemporains, et beaucoup d'hommes partageaient son opinion. Îl avait des sectateurs dans toutes les villes de la Perse, et le Chah Feth Ali le traitait avec beaucoup de considération quoiqu'Akhound Molla Ali eût, paraît-il. dit de lui: « C’est un ignorant au cœur pur. ».
À son passage à Casvine, 1l alla habiter la maison de Molla Abdoul Véhhab, désormais l'ennemi de la famille Baragani. Il allait prier à la Mosquée paroissiale et les oulémas de Casvine y venaient prier sous sa direction, [l rendit naturellement à ees saints personnages toutes les visites et toutes les amabilités qu'il en avait reçues : 1l était fort bien avec eux, et ce ne fut bientôt plus un mystère pour personne que son hôte était de ses disciples.
Un jour, il se rendit chez Hadji Molla Taghi Baraqani, qui le reçut avec tous les dehors du plus profond respect, mais profita de sa présence pour lui poser quelques questions insidieuses.
«En ce qui concerne la résurection des morts au jour du jugement, lui demanda-t-il, votre opinion estelle celle de Molla Sadra ? »
€ Non », dit Cheikh Ahmed.
Alors Taghi, interpellant son plus jeune frère Ifadii Mollah Ali: « Va, lui dit-il, dens ma bibliothèque et apporte-moi le Chévahed Rouboubiyèh de Molla Sadra. ) |
Puis comme Hadji Molla tardait à revenir, il dit à son interlocuteur : «Je ne discute pas avec vous, à ce Sujet, mais Je suis cependant curieux de connaître votre opinion sur la matière. »
Le Cheikh répondit: « Rien n'est plus facile. D'après moi la résurrection n'aura pas lieu avec notre Corps matériel, mais avec son essence: et j appelle essence, par exemple, le verre qui est en puissance dans la pierre. » |
( Pardon, rétorqua méchamment Taghi, mais cette essence est autre que le corps matériel, et vous savez qu'il est de dogme, dans notre sainte religion, de croire à la résurrection de ce corps matériel luimême. )
Le Chiéikh fut naturellement interloqué, et ce futen vain qu'un de ses élèves, natif de Turkestan, voulut
détourner la conversation en entamant uue discussion qui menaçait d'être longue, le coup était porté, et Chéikh Ahmed se retira, convaincu qu il s'était compromis.
Il ne tarda pas à S apercevoir que sa conversation avait été soigneusement rapportée par laghi, car le jour même il se rendit à la mosquée pour prier etil fut suivi du seul Abdoul Vehhab.
Les choses menacçaient donc de se gater, et Abdoul Vehhab crut avoir trouvé le moyen d’aplanir toutes les difficultés en suppliant son maître d'écrire et de publier un traité dans lequel il affirmerait la résurrection du corps matériel. Îl avait compté sans la haine de Taghi. En effet, Chéikh Ahmed écrivit ce traité qui se trouve encore dans son volume intitulé Adjevébét-oul-\fecçal, mais personne ne le voulut lire et le bruit de son impieté grandissait tous les jours. Ce fut au point que le Gouverneur de la ville le Prince Ali Naghi Mirza Roukn ed Dowlè considérant l'importance des personnages engagés. dans la lutte et craignant d être accusé d'avoir laissé germer la discorde, résolut de tenter un accord. Il invita, une nuit, à un grand diner tous les oulémas illustres de la ville. Chéikh Ahmed avait la première place, et près de lui, séparé par un seul personnage était assis l'aghi. On apporta les plateaux préparés pour trois personnes, de telle sorte que Jes deux ennemis se trouvassent obligés de manger ensemble.
Mais l'agh1, irréductible se tourna vers le plateau de ses voisins de droite, et, au grand scandale du Prince, mit sa main gauche devant la partie gauche de sa figure de façon à ce que son regard ne rencontrât pas, même involontairement, la personne de Chéikh Ahmed.
Après le repas, qui fut plutôt morne, le Prince, persistant dans son idée de réconcilier les deux adversaires fit un grand éloge de Chéikh Ahmed, disant
qu'il était le plus grand des docteurs arabes et persans, que Taghi devait lui témoigner le plus grand respect etquil n'était pas convenable qu’il prêtât l'oreille aux propos des gens qui voulaient amener la guerre entre deux intelligences d'élite.
Ïl fut violemment interrompu par l'aghi qui déclara d'un ton de souverain mépris : (Ilne peut y avoir aucune paix entre l'impiété et la foi : le Chéikh a, en ce qui concerne la résurrection, une doctrine contraire à la loi islamique. Or, celui qui partage cette doctrine est un impie. Que peut-il y avoir de commun entre un révolté et moi ? »
Le prince eut beau insister, prier, Taghi n en voulut pas démordre et la séance fut levée.
La guerre était bien et dûment déclarée et l'aghi la poussa vigoureusement; il ne cessait de maudire le Chéikh au point qu'un jour l'auteur du Qessas el Ouléma se trouvait dans la bibliothèque de Taghi, quand les plaideurs vinrent trouver le Moujtéhed. Il s'agissait d'un héritage laissé en entier par le défunt à un de ses parents chéikhis alors que les autres, musulmans, protestaient de toute leur force. Taghi les interrompit bien vite en leur disant : &« Un legs fait selon toutes les règles à un impie est nul de plein droit, cest vous, musulmans, qui avez raison ». Et se tournant vers le spectateur muet de cette scène 1l lui dit : { Les chéikhis se sont unis avec les philosophes et disent : Un être qui agit ne peut accomplir qu'une action, ct cela est impie. »
Le Cheikh ne put rester plus longtemps à Casvine où sa situation devint bientôt intenable, et le bruit des Mmalédictions qui l’accablaient s'étant répandu dans toute la Perse, il voulut aller à la Meqgqe en passant par l'Iraq arabe: mais il mourut à Baçrah en cours de route.
Il laissait beaucoup d'élèves et parmi eux À Seyyëd Aboul Hassan fils de Seyycd Mohammed Houssein
Tounoukabouni, et Seyyèd Kazem Rechti qui, habitant à Kerbélah, devint son successeur.
La mort de Chéikh Ahmed ne mit pas fin aux discussions soulevées par Taghi ; le bruit de ses malédictions s'était répandu partout, mais personne ne savait au juste à quois'en tenir. Aussi ne tarda-t-on pas à interroger à ce sujet le célèbre À. Seyyëèd Mehdi(210)
(210'. À Sevyed Mohammed Mehdi, fils de A.Sevvyéd Al,
frère de À. Sevyèd Mohammed Sanëèd dont il est question plus laut. |
. Il était incomparable dans la Science des dogmes et plus instruit que tous les hommes de son siècle. Il était surtout très fort clans les discussions scientifiques durant lesquelles il réduisait à néant les arguments de ses adversaires pendant quil produisait des preuves nouvelles et certaines. Chérif el Ouléma, malgré son rang, son titre, et le respect qui l'entourait témoignait que Seyvèd Mehdi était un maître peutêtre plus grand que lui.
i1se contentait de peu et nacceptuit les cadeaux de personne : on eut beau insister, on ne put parvenir à lui faire accepter l'argent envové chaque année parles chiites de l'Inde pour êire partagé parmi Îles chiites en résidence à Kerbélah. 11 refusa énergiquement la main de la princesse Zia ès Saltanèéh qui lui était offerte.
Il s'était instruit à l'École de son père auteur du livre intitulé Iiaz — qui lui ordonna de son vivant même d'ouvrir un Cours qui fut bientôt suivi par plus de deux cents élèves.
Par une modération rare chez ses collègues, quoiqu'il fût obé1 par tout le monde, il se relusa énergiquement à juger ses concitoyens et à rendre des sentences. Il ne condamna Cheikh Ahmeh Ahéahi que sur la déposition que lui firent de son impiété Cherif el Ouléma et l'Asterabadi.
Il vint à Isfahan au sujet d'une querelle avec les Israëlites qui refusaient de payer les droits auxquels ils sont soumis vis-a-vis cle l'Islam. À Seyyèd Mohammed Bagher, Houdjët oul Islam l'y reçut avéc la déférence la plus complète, mais, prié par lui de l'accompagner à Téhéran pour y terminer l'affaire qui l'avait amené, non seulement il s'y refusa, mais, probablement payé par les juifss'opposa à son départ.
Seyyèd Mohammed Mehdi prit secrètement et pendant la nuit la route de Téhéran. Dès son arrivée il ordonna aux musulmans d'empêcher l'eau d'arriver jusqu'au quartier des juifs. Mohammed Chah après s'être opposé à l'accomplisse-
qui navait pas encore fait connaître son opinion. Celui-ci, peu désireux de prendre seul la responsabilité d'un pareil jugement réunit un tribunal de docteurs. devant lequel comparut À Seyyéd Kazem. Les principaux Oulémas qui s'étaient constitués ses juges étaient Chérif el-Ouléma et Hadji Molla Aohammed Djaafer Asterabadi.
On lut quelques passages des œuvres de A. Chéikh Ahmed, et l’on fit constater au comparant qu'en. apparence, tout au moins, ces paroles étaient impies.
« C'est vrai, constata Sevyéd Kazem, mais toutes. les paroles du Chéiknh ont un sens intime, et seul ce sens est le vral. »
&« Soit, répondirent les Oulémas, mais nous ne sommes, nous autres, chargés que de commenter le Qoran et. les hadis des imams, et non pas les paroles d'un chacun. Nous ne pouvons commenter les paroles des impies qui disent des im piètés , pour démontrer qu’ils sontfidèles. Écrivez qu en apparence des livres: de Chéikh Ahmed sont impies. »
Seyyèd Kazem obéit, et scella de son sceau sa dé- Claration.
Alors Seyyèd Mehdi — sans donner de fetva — se
basant sur le témoignage des deux oulémas‘déclara à
haute voix que Cheikh Ahmed et ses élèves étaient
des infidèles.
Del,ilse rendit à la Mosquée où il fit un sermon dans lequel il dit que dans ce siècle il s'est trouvé des
loups qui ont revêtu des peaux de brebis pour entrer
ment de cet ordre vint voir Mehdi, mais celui-ci, retiré dans l'appartement des fenimes refusa d'en sortir pour recevoir S. M. et prétexta un malaise.
Îl partit aussitôt, et fort mécontent de Téhéran pour Chahzalè Abd oul Azim où il tomba malade, Le Chah vint encore pour le voir, mais il refusa de nouveau de sortir de l'enderoun. il y mourut.
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