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dans la bergerie de Mohammed. Dés qu'ils y furent entrés ils se mirent à saper les bases de sa religion : etces loups, ce sont Chéikh Ahmed et ses disciples.
Dès lors 11 fut nettement établi qu'un chéikhi est un impie, mais le premier qui les condamna fut Taghi. H ne futsuivi qu'un peu plus tard par À. Seyyèd Mehdi, Hadji Asterabadi, Cherif el Ouléma. Puis Akhound Molla Agha Derbendi, À Sevyèd Ibrahim, Chéikh Mohammed Iousseïn Sahab fouçoul, Chéikh Mohammed Hassan Nedjeñ, et presque tous les oulémas suivirent les mêmes errements.
Chéikh Ahmed croyait donc à la résurrection de l'essence des corps. En effet, les philosophes Echradq croient au monde Mécçal (c'est-à-dire au monde des doubles) qu'ils appellent Alem Méçal, Alem Echbah, Alem Azellé, Koul-é-Kaf, Eqlim Samen, Chehr Djaboul Qa ou Djab-oul Ca, Hour Qélia. Ce monde est immédiatement sous le ciel de la lune et les gens qui y habitent ont bien un corps, mais dépourvu de maère. La croyance générale est que l'âme après avoir quitté le corps va dans cette forme double : là régnent la nuit et le jour conformément à ce verset du Qoran : Leur nourriture leur vient nuit et jour.
C'est en se basant sur ce verset que Imam Dijaafer ous Sadeq croit à l'existence du monde Barzakh (sorte de purgatoire}. Là l'homme, s’il est dans la voie de Dieu, reçoit la miséricorde du Seigneur, s’il est de ceux qui doivent recevoir le châtiment, il le subit. Ils restent là jusqu au jugement dernier, alors, de cette forme double ils rentrent dans leur corps matériel. Il faut donc que celui-ci trouve la force de vivre dans l'éternité, comme l'âme. Il faut donc bien qu’il y ait un monde barzakh ou moyen, et que ce monde ne soit ni comme le monde d'ici-bas qui est périssable, ni comme l'autre qui est éternel. C’est dans ce monde-là que Ali vient à la tête de chaque mourant qu'il soit ou
non fidèle et c'est là l'application de ce vers de l'Emir des croyants :
O fils d'EÉmdan, quiconque meurt me voit, qu'il soit croyant ou infidèle.
Seyyèd Mourteza dit quil est impossible qu'un corps se trouve en méme temps en plusieurs endroits, et qu'Ali s y trouve veut simplement dire que le mourant voit l'utilité et le fruit de la lumicre du Véli, et non sa personne. |
Les Chiites au contraire croient que le mourant voit la personne même d Ali comme on voit le soleil dans quelqu endroit que l’on soit. Quelques-uns, orthodoxes, croient qu'en voit le double du corps d'Al car les personnages très saints ont la puissance de se répandre dans un nombre infini de corps doubles comme l'ont fait les prophètes, et c'est là l'explication de Ia présence simultanée d'Ali en 60 endroits différents.
Bref Chéikh Ahmed croit que le corps de l'homme est composé d'éléments empruntés aux neuf cieux et aux quatre éléments : quand l'âme quitte le corps, chacune des parties de ce dernier retourne à son élément, et rien n’en reste si ce n'est les parties des cieux, ou parties célestes qui reparaïissent au jour du jugement. Il n'y a aucun doute que ceci soit contraire à la doctrine de l'islam qui enseigne ia renaissance Îles quatre éléments.
En ce qui concerne le Mihradj, ou ascension céleste de Mohammed voici l’explication donnée par Chéikh Ahmed. Quand le prophète fit son ascension il rendit à l'eau ce qui appartenait à l’eau, à la terre ce qui appartenait à la terre, l'air à l'air et le feu au feu. Ce nest qu'avec ses éléments célestes qu'il pénétra dans les cieux. I1 ne fut donc pas nécessaire que les cieux S ouvrissent pour lui livrer passage.
Les chiites croient que le prophète alla aux cieux avec son corps, ses vêtements et même ses pantoufles
jaunes. [1 y pénétra parce que les éléments qui composaient son Corps étaient plus délicats que la matière céleste : tel un génie pénétre dans une maison dont toutes les ouvertures sont fermées, sans avoir besoin d'ouvrir les murs.
Chéikh Ahmed croit que les imams sont les quatre éléments de la création du monde: il en fait donc des associés à Dieu, etc’est là impiété notoire. Les chéikhis disent bien que les imams ne sont actifs qu avec la permission de Dieu, ce sont des sortes de fondés de pouvoirs, mais leur doctrine n'en est pas moins haïssable aux yeux de tout bon musulman: je sais bien qu'ils l'appuient sur le Qoran et sur les hadis. Dieu dit lui-même au sujet de Jésus: « quand il eut créé de la terre comme une forme d'oiseau». Ali, n'a-t-il pas dit: « Je suis le Créateur du ciel et de la terre. » Les chéikhis prétendent que si Dieu crée quelqu'un qui, avec sa permission, crée le ciel et la terre c'est démontrer sa hauteur et sa sublimité.
Cependant, disent les chiites attribuer la création ei la nourriture à des imams est une impiété. Ceux qui pensent ainsi sontles Moufavvézés, et c'est à tort qu ils pensent ainsi car le Sahab ouz zéman a écrit dans une de ses lettres pendant son Qéibet : « Quiconque m attribuera la création du monde, ou à mes péres, est un impie ».
C'est là l opinion universelle.
Si nous avons un peu insisté sur l’histoire de Chéikh Ahmed Ahçahi et de ses doctrines, c'est avant tout pour mettre le lecteur à même de juger les évènements qui vont suivre, et ensuite parce que Cheikh Ahmed Ahçahi et Seyyèd Kazem Rechti sont considérés par le Bab lui-même commeles deux portes de sa religion: ce sont ses deux précurseurs qui sont venus préparer le monde à sa manifestation.
Ceci dit, revenons à l’histoire de la famille Baraqani. |
Molla Salëh avait, parmi ses enfants une fille, Zarrine Tadj — la couronne d or — qui attira sur elle l'attention dès sa plus tendre enfance. Au lieu de se livrer comme ses congénéres aux Jeux et aux amusements. elle passait des heures entières à écouter les conversations dogmatiques de ses parents. Sa vive intelligence s assimila rapidement le fatras de la science islamique, sans s y noYÿer et bientôt elle fut à même de discuter sur les points les plus obscurs et les plus confus : les traditions (hadis) n'eurent plus de secrets pour elle. Sa réputation s était bien vite répandue dans la ville et ses concitoyens la considéraient, à juste titre, comme un prodige.
Prodige de science, mais aussi prodige de beauté; car l’enfant grandissante était devenue une jeune fille dont le visage étincelait d’une si radieuse beauté qu'on lui avait donné le surnom de Qourrèt-oul Aïne — que M. de Gobineau traduit « la consolation des veux ».
Son frère, Abd oul Vahhab Qasvini, qui hérita dela science et de la réputation de son père, racontait luimême, quoique resté, en apparence du moins, musulman : ( Nous tous, ses frères, ses cousins, nous » n osions parler en sa présence, tant sa science nous » intimidait, et si nous nous hasardions à exprimer » une hypothèse sur un point de doctrine contesté, elle » nous démontrait d'une façon si nette, si précise et si ) péremptoire que nous faisions fausse route, que nous » nous retirions tout confus ».
Elle assistait aux cours de son père et de son oncle dans la même salle que deux ou trois cents étudiants, mais cachée derrière un rideau et plus d’une fois, elle réfuta les explications que ces deux vieillards proposalent sur telle ou telle question.
Sa réputation devint immense dans la Perse savante et les plus hautains oulémas consentirent à adopter quelques-unes de ses hypothèses ou de ses opinions. Le fait est d'autant plus remarquable que la religion
musulmane chiite a placé la femme presqu'au rang de l'animal : elle n a pas d'âme et n'existe guère que pour la reproduction.
Elle épousa, toute jeune encore, le fils de son oncle, Mohammed Qasvini, qui était imam Djoum ’éh de la ville et, par la suite, se rendit à Kerbélah où elle assista aux leçons de Seyyed Kazem Rechti. Elle partagea avec passion les idées de son maitre, idées qu elle connaissait déjà d'ailleurs, Qasvine étant devenu un foyer des doctrines Cheikhies.
Elle était, comme nous le verrons par la suite, d'un tempérament ardent, d'une intelligence nette et lucide, d'un sang froid merveilleux et d'un courage indomptable. |
Toutes ces qualités réunies devaient l’amener à s'occuper du Bab dont elle entendit parler dès son retour à Qasvine. Ce qu'elle en apprit l'intéressa si vivement qu elle entra en correspondance avec le Réformateur et que, bientôt convaincue par hui, elle ft connaitre sa conversion urbi et orbi. (1848)
Le scandale fut immense et le clergé consterné. En vain son marl, son père, ses frères la conjuraient-ils de renoncer à cette dangereuse folie, elle resta inflexible et proclama hautement sa foi.
Il est parfaitement inexact qu'elle ait, dès ce moment, rejeté l'usage du voile et se soit montrée dans les assemblées à visage découvert. Un oubli aussi complet de toutes les lois les plus sacrées eût été promptement et sévèrement châtié. Le préjugé est trop fortement enraciné dans l'esprit des Persans pour qu elle eût ainsi osé le braver, sans aucune utilité d'ailleurs.
De plus, jusqu’au moment du concile de Bedecht le mot d'ordre, pour ceux qui connaissaient les secrètes pensées du Bab, était d'annoncer que les promesses contenues dans le Qoran s'étaient réalisées, que l'imam caché s'était manifesté et qu 1l allait soumettre le globe à la religion de l'Islam. C’eut été une singulière aberra-
tion que de contrevenir aux lois quon annonçait comme devant être si prochatnement triomphantes.
Ces deux raisons suffisent à démontrer l’erreur dans laquelle est tombé M. de Gobineau: d'ailleurs nous allons voir bientôt où et comment Qourret oul Aïne parut pour la première fois devant une foule, à visage découvert.
Quoi qu'il en soit, le scandale allait, augmentant tous les jours, aussi fut-ce avec un soupir de soulagement que sa famille fui vit accepter la proposition qui lui était faite de retourner à Kerbélah. On espérait bien d'une part que son absence la feraït oublier et d'autre part que la Majesté des lieux saints l'amcnerait à résipiscence.
Mais ce fut en vain qu'elle accomplit le voyage, et, en face des tombeaux bienheureux des martyrs elle resta aussi résolument babie qu'elle l'était à Qasvine, ei devant la gravité que prenait son attitude au centre même du fanatisme chiite, sa famille crut devoir la faire revenir.
Hadji Mohammed Hammami fut chargé de cette mission avec plusieurs domestiques de sa maison. Voici comment il a raconté son voyage : € J'arrivai à Kerbélah et me rendis immédiatement auprès de Qourrèt oul Aïne; je lui remis les lettres dont j'avais été chargé par son père, son époux et son oncle. Je la Suppliai d'obéir aux ordres qu'elles contenaient et mes instances finirent par la convaincre. Je lui fis préparer un kedjavé et nous nous mimes en route. Des babis l’'accompagnèérent jusqu’au bois de dattiers qui est proche et où ils prirent congé d'elle. »
« J'étais fort heureux d’avoir réussi dans ma mission ei ne pensais qu'à la joie du retour, quand soudain, après avoir dépassé le dit bois, je fus rejoint par quelques cavaliers qui s’approchèrent du kedjavé, saluèrent respectueusement Qourrêt oul Aïne et se mirent à l’escorter. »
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« Quand nous arrivâmes à la station, ce furent eux qui l'installérent à une certaine distance de nous et qui sempressérent à son service. »
« {l'en fut ainsi tout le long du voyage, et quand nous arrivâames à Qasvine, les cavaliers se disperscrent dans toutes les directions. »
«Je conduisis Qourret oul Aïne dans la maison de son père à qui je rendis compte de ce que j avais vu. Hadji Molla l'aghi, qui était présent à l'entretien, se montra fort irrité, et recommanda à tous les serviteurs d'empêcher cette femme de sortir de la maison sous quelque prétexie que ce füt, et de ne permettre à personne, sans une autorisation expresse de sa part à lui, de venir la voir. »
« Ces recommandations faites. il se rendit chez la voyageuse et voulut par la persuasion, la convaincre de l’erreur dans laquelle elle s'était engagée. Il ne put y réussir, et outré cle fureur devant ce calme et cette conviction, il ne put s'empêcher de maudire le Bab et de le couvrir d'injures. »
Qourrèt oul Aïne le regarda alors en face et lui dit: (€ Malheur à toi, car je vois ta bouche se remplir de sang. )
Dés lors elle fut étroitement surveillée et se bornait pendant le jour à se promener dans ce qui consti-
tuaitsa prison en chantant des psaumes et des cantiques.
Une nuit, des hommes armés forcèrent l'entrée : la prisonnière les reçut, les fit entrer et prononça un sermon qui dura plus de deux heures.
Ces faits s'étant renouvelés, on prévint Hadji Molla
‘Taghi qui, se laissant aller à la colère, insulta sa nièce et la bätonna.
Cependant l'effervescence augmentait tous les jours en ville: les babis de Qasvine ne pouvaient dissi-
-muler leur joie, et ces marques d’allégresse augmen-
tant d'autant la fureur des Musulmans : ce ne furent
plus que discussions enfiévrées, insultes mutuelles, troubles sans cesse renaissants. Qourrèt oul Aïne toujours en correspondance avec le Bab venait de recevoir de lui l'ordre d'aller évangéliser les provinces. Ce fut d'ailleurs à ce moment que Seyyèd Ali Mohammed fut enfermé à Makou.
Les événements se précipitaient donc et il devenait urgent d'aviser. L'emprisonnement du Prophète pouvait être le prélude d'une exécution sanglante: déjà sur quelques points, des babis isolés avaient été massacrés et la persécution s’annonçait menaçante. Si l'on ne prenait énergiquement des mesures immédiates, on risquait de voir toute cette agitation tomber comme elle était née et la nouvelle religion se noyer dans des torrents de sang. Et cette religion même, ne fallait-il pas enfin la dévoiler aux yeux de ses sectateurs qui la suivaient sans se douter de ce qu'elle était en réalité et où elle pouvait les conduire. Ne fallait-il pas enfin aviser aux moyens de tirer le Bab de la situation dans laquelle il se trouvait, dangereuse et péuible.
Toutes ces questions faisaient l'objet d'une correspondance active entre les divers chefs babis, et ce fut précisément pour en rechercher la solution que fut décidée une réunion générale que nous avons appelée le Concile de Bedecht.
I] fallait donc que Qourret oul Aîne songeût à quitter Qasvine; mais il lui restait auparavant à punir l’impie qui avait osé, en sa présence, proférer | anathèine sur le Bab.
Molla Mohammed Taghi avait pour habitude de Sortir avant le lever du soleil pour aller dire les prières du matin dans la mosquée : il n’y trouvait jamais que le domestique chargé de l'entretien du temple et deux ou trois mendiants.
Ce matin-là, il était à peine entré dans la mosquée qu un individu le frappa à la bouche d'un coup de
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lance, réalisant ainsi la prédiction que lui avait faite sa nièce. Cinq ou six autres assassins se jetèrent sur lui et l’achevèrent à coups de sabre et de couteau. Cet exploit accompli, chacun tira de son côté, laissant la victime où elle était tombée.
Le tumulte fui effroyable dans la ville. Ce sacrilège audacieux fit tressaillir le cœur de tous les Musulmans : ls proclamèrent solennellement Molla Mohammed l'aghi martyr de la.foi islamique et réclamérent à grands Cris la punition des coupables.
Le gouverneur fit arrêter tous ceux qu'il soupçonnait d’être babi et 1l en référa immédiatement à Mohammed Chah.
Sur ces entrefaites, un Arabe, Cheikh Saleh, se déclara seul coupable de l'assassinat.
On fit surveiller étroitement Qourrët oul Aïîne, mais l'enquête fut longue, etune belle nuit des babi vinrent qui l'enlevérent. On la fit monter à cheval et la troupe sortit de la ville par une brèche de la muraille d'enceintie.
Naieb Qouli, devenu par la suite ferrache du Chah, raconte ainsi cette fuite : & J'étais parmi les domes-
tiques qui accompagnaient cette femme. Dès que nous
fümes sortis de la ville nous abandonnâmes la grand route et suivimes celle du Zah'’ra de Qasvine. Nous arrivames en voyageant ainsi jusqu'à Endermân, aux environs de Chahzadé Abd Oul Azim. Arrivés là, elle me remit une lettre avec ordre de la porter à l'éhéran, à la maison de Mirza Bouzourg Nouri où je devais la remettre à Mirza Housseïn Ali (211) »
« J’arrivaien ville de bon matin et je remis ma lettre entreles mains deson destinataire. Celui-ci m ordonna de retourner à Endermane et d'annoncer qu'il Sy rendrait lui-même dans l'après-midi. En effet, cinq heures environ avant le coucher du soleil, Mirza Hous-
(811). Le futur Beha Oullah.
sein Ali, accompagné de quelques cavaliers tenant des chevaux sellés par la bride, vint nous rejoindre. Qourrèt oul Aïne se retira pour changer de vêtements et monta sur un cheval dont la bride était en or. Chacun de nous enfourcha les chevaux que l'on avait amenés etnous nous mimes en route, une heure avant le coucher du soleil. Deux heures après nous étions dans la maison de Mirza flousseïn Ali. Nous y restâämes plusieurs jours durant lesquels Qourrèêt oul Aïne reçut de nombreuses visites.
«Cinq jours environ aprés notre arrivée je fus surpris de voir qu'il n'y avait plus qu'un seul domestique dans la maison : il me servit le thé, m annonça qu'un cheval était sellé pour moi à l'écurie et me dit de me rendre à Mesker Abad, près de Sourkh Eçar. J'arrivai à ce village avant le déjeuner et j y vis beaucoup de monde et de nombreuses tentes. Qourrèt oul Aïne me fit venir, me demanda si je voulais me convertir au babisme, et, sur mon refus, me donnant plusieurs poignées de pièces de monnaieelle me dit : « Cette nuit encore tu es mon hôte, mais demain matin tu reparüras pour Téhéran. »
(Après le dîner elle partit avec son monde, et le lendemain je rentrais en ville avec quelques domiestiques qui n'avaient pas voulu la suivre. J’appris alors quelle se rendait au Khorassan. »
Ce fut, en effet, la route qu’elle prit, pour se rendre à Bedecht où elle se retrouva avec Moila Housseïn Bouchrouyéhi, le Bab el-bab, Mirza Housseïn Ali, Quouddous et d’autres, arrivés avant elle.
Ces personnages discutaient entre eux. certains points obscurs sur lesquels ils n'étaient pas d'accord. ls choisirent pour arbitre, la nouvelle arrivée qui donna par écrit sa réponse que tous acceptèrent.
L’emprisonnement du Bab fut l’objet de la première Conférence.
On tomba d'accord pour organiser un pélerinage au
mont Makou. Les missionnaires devraient courir le pays, recruter le plus de pèlerins quil leur serait possible et se rendre aussitôt leur troupe formée à la prison du prophète. Quoiqu'aucune histoire ne le dise, quoique la tradition orale soit muette sur ce sujet il est certain qu'en fin de compte il s agissait de l'enlément du prisonnier. Je veux bien quil fut décidé en principe de ne pas avoir recours à la violence, mais je suis convaincu que cette foule de pèlerins devait attendre là-bas les événements et, au cas où le Gouvernement aurait décidé la mort du Bab, s opposer par la force à l’exécution de la sentence. Peut-être même eurent-ils la pensée qu'au cas où des troupes trop nombreuses viendraient les assaillir, 11s pourraient facilement se jeter en Russie.
L'action en faveur du prisonnier ainsi décidée on examina sous toutes ses faces la nouvelle doctrine. Ils furent tous unanimes sur ce point que Seyyèd Ali Mo hammed était un nouveau prophète plus grand que ceux qui l'avaient précédé et que de même que Jésus avait abrogé la loi de Moïse, de même que Mohaminet avait abrogé celle du Christ, le Bab abrogeaït le Qoran, ce qu'on représenta par cette formule t« Dieu s est ma: nifesté et la religion antérieure est abrogée ; l'ancienne loi est déracinée, il faut semer la nouvelle parmi les hommes. » |
Qourrèt oul Aïne déclara alors qu'il était franc ei loyal de prévenir les babis ignorants de ce point fondamental (212).
(212). Le Bouchrouyéhi se rencontra donc avec Hadji Mollah Ali et Quourrèt oul Aïne qui étaient sortis du Khorassan avant lui. Zès y ténrent des réunions privées où ils s'oceupêr'eni des détails de la religion. Enfin, tls lecèrent le voile et Qourrêt oul Aine monta sus la chaire et leca son roubendèle en s'écriant : « O mes frères, ces jours-ci sont jours de fitret. IIn?y a plus de devoirs. Ces prières, ces jeûnes ne signifient plus rien. Quand le Bab aura conquis les 7? climats et réuni toutes les
Qouddous fit observer que leurs sectateurs étaient
des musulmans sincères, que leur fanatisme naturel avait encore été surexité par leurs prédications, et qu’il était actuellement dangereux de les détromper. Qourrèt oul Aïne répliqua que remettre les explications à plus tard n était que reculer pour mieux sauter; que le danger d ailleurs irait grandissant avec l'exaltation des leurs, et quil valait mieux avant qu une soutte de sang füt répandue, s assurer du dévouement conscient de ceux qui voudraient les suivre.
Yen aurait-il ? Là était le nœud de la question, et tous, contre Qourrèt oul Aïne, étaient d'avis qu aux premiers mots qu lis entendraient prononcer contre le Qoran, leur adhérents épouvantés du blasphème les couvriraient de malédictions et dinjures, si ce n'est pis. [ls ne pouvaient songer sans Îrémir à la colère qui succéderait à lastupeur de ces babi sans le savoir. Peut-être comprirent-ils là pour la première fois la responsabilité qu'ils avaient encourue d'atürer des êtres humains dans une aussi terrible aventure sans leur avoir fait connaître ce à quoi ils s engageaient.
Les choses risquaient fort de mal tourner quand Qourrèt oul Aïne s'avisa d'un stratagème.
Pour en bien saisir la portée, il faut savoir que la religion chiite condamne à mort sans rémission tout renégat. Aucune excuse n est acceptée, et le retour à l'Islam du transfuge ne peut arrêter ni suspendre Ia sentence prononcée contre lui de par les lois eilesmêmes. Mais il n'en va pas ainsi des femmes : ani-
religions, il apportera une nouvelle doctrine et répandra son Qoran parmi les hommes, et tout devoir qu'il indiquera, il faudra l'accomplir. Mais pour le moment ne prenez pas de peines inutiles. Toutes les femmes vous sont communes, communs vous sont tous les biens. »
Quand on l'eut ainsi entendu parler, ceux qui étaient mu- Sulmans abandonnèrent le babisme, les autres qui ne possédaient aucun bien, aucune lemme abandonnèrent lislam (Movianahiyin).
.maux reproducteurs, elles sont à peine responsables de leurs actes ; aussi, que l'une d'entre elles vienne à changer de religion elle ne le peut faire que par inconscience : il faut donc la raisonner, l'instruire, lul faire comprendre son crime et la ramener à l'islam : son retour à sa religion primitive lui assure l'oubli et le pardon de sa faute. Que si elle persiste dans sa funeste erreur c est alors, mais alors seulement qu elle mérite la mort.
Cesten s'appuyant sur cette disposition de la loi chiite que Qourret oul Aïne convainquit ses correligionnaires de tenter l'aventure. « Nous convoquerons dit-elle, tous ceux qui sont venus ici avec nous. Quouddous n assistera pas à la réunion. Quand nos fidèles seront assemblés je leur dévoiïlerai toute la vérité, je leur ferai connaître la manifestatton de Dieu et l'abrogation du Qoran : si ces hommes acceptent nous aurons sans difficulté atteint notre but; si au contraire ils se scandalisent et se révoltent ils viendront certainement aviser celui de leurs chefs qui n'aura pas assisté à la séance. Quouddous alors me reniera, me déclarera infidèle et tentera de me faire de nouveau entrer dans l'islam. Cela durera quelques jours pendant lesquels nous aviserons à calmer l'effervescence eta convaincre nos gens. Si nous n'yarrivons pas, alors j'aurai l'air de céder aux raisonnements de Quouddous et je feindrai de me rallier au Qoran. »
Après avoir murement réfléchi sur cette proposition, les chefs comprirent que c'était le meilleur moyen d'arranger les choses, et puisqu'il faudrait un jour aborder l'explication il valait mieux le faire immédiatement et d'une façon qui ne les compromit point.
Toutes les dispositions bien prises et bien arrêtées on convoqua les babi à un sermon, comme il sen faisait chaque jour dans le camp. Tous sachant que S. À. la Pure devait prendre la parole, chacun se rendit à l'assemblée sauf Quouddous qui sut faire re-
marquer son absence et l'expliqua par un malaise qui l'obligeait à se coucher.
Qourrèt oul Aîne avait, conformément à l'usage adopté par elle, fait suspendre à deux cordons comme rideau un léger morceau d'étoffe. C'était toujours derrière ce voile qu'elle parlait. Ce jour-là elle se revêtit de ses plus beaux vêtements et de ses plus riches parures, elle ordonna à ses deux servantes de se tenir un peu derrière elle armées de ciseaux. Au signe qu elle leur feraitelles devaienttoutes deux ensemble couper les cordonnets retenant l’étoffe qui tomberait ainsi d'un seul coup.
Elle commenca aussitôt sa conférence : l'aventure qu elle tentait, l'émotion bien naturelle qu elle en ressentait, l'espoir de la réussite, la crainte d'un échec l’excitèrent à tel point que jamais elle n'avait été aussi éloquente ni aussi persuasive. Les auditeurs, charmés par sa voix et par son talent l’écoutalent avec une attention profonde, pas un ne remuait. Au moment où elle prononça ces paroles : (« Vous devez aujourd hui tous savoir que Dieu s'est manifesté et que le Qoran est abrogé : un livre nouveau nous est descendu du ciel, une loi nouvelle nous est donnée, » elle fit le signe convenu : les servantes obéirent, le rideau tomba et splendide elle apparut aux yeux des auditeurs. ile se tourna une seconde vers ses servantes Comme pour leur demander compte de ce qui venait de se passer, mais faisant immédiatement face à la foule : « Qu importe cet accident dit-elle, cela n'a aucune importance: ne suis-je pas votre sœur et n'êtes-vous point mes frères. Or quelle sœur a jamais caché son visage à son frère. »
Mais l'effet produit avait été foudroyant. Les uns se cachèrent la face avec leurs mains, d'autres se prosternèrent, d'autres s’enveloppèrent la tête de leur vêtement pour ne point voir le visage de Son Altesse la Pure. Si regarder le visage d’une femme inconnue
et qui passe est un grave péché, quel crime n était-ce pas que de porter les yeux sur la sainte qu elle était.
Elle chercha à les convaincre, se mit à marcher au milieu d'eux en les appelant ses frères, en leur disant que le Qoran étant abrogé la loi qui ordonnait aux femmes de se voiler n'existait plus, elle ne put y arriver. Quelques-uns, bien rares la regardaient. Mirza Housseïn Ali Beha comprenant que la scène avait assez duré et qu elle risquait de tourner au tragique, jeta son vêtement de dessus qu'on appelle Aba sur la tête de Qourrèt oul Aïne et la conduisit dans sa tente.
La séance fut levée au milieu d'un tumulte indescriptible. Les injures pleuvaient à l'adresse de la femme assez indécente pour se montrer ainsi à visage découvert, les uns affirmèrent qu'elle était devenue subitement folle, les autres que c'était une dévergondée, quelques-uns bien rares prirent sa défense. La discussion $s éleva violente, et, pour en finir on décida d aller prévenir Quouddous du scandale survenu : seuls ceux qui avaient pris sa défense allèrent se ranger autour de la tente de S. À. Tahéré.
Quouddous reçut les mécontents et se fit expliquer l'affaire dans les moindres détails. Il put se convaincre ainsi de l'horreur qu'inspirait à ces musulmans fanatisés l'acte de Qourrèt oul Aïne. Ne voulant pas rompre en visière au sentiment qui éclatait avec tant de force mais songeant à réserver l'avenir il déclara ::« Le fait en lui-même est incompréhensible ei me confond. Si en agissant et en parlant comme elle ‘al fait S. À. Tahéré a réellement exprimé sa conviction, elle est infidéle et vous devez désormais la considérer comme telle. Maïs peüt-ôtre y a-t-il dans.tou cela une signification cachéc. »
Ainsi que l'espérait l’orateur, ces derniers mots préoccupèrent vivement l'imagination de ceux qui les avaient entendus. On chercha avec passion le but
intime, la signification mystérieuse, et, dès lors, un terrain de discussion était trouvé.
Chaque jour Quouddous enfonçait plus profondément dans l'esprit de ses adhérents le doute qu'ilavait si habilement semé. « Certainement, disait-il. le voile est plus d'usage que de rite ; les femmes du Prophète ne se voilèrent qu à partir du moment où un Arabe eut l'impudence de vouloir acheter Aïcha à Mohammed et l’on peut penser que les ordres du Qoran ne concernent que les épouses sacrées. Mais c'est là un usage vénérable par son antiquité et qui, de plus, protège la pudeur de nos femmes et la sainteté de la famille. Certes, si l'usage contraire s'établissait, les hommes s'y habitueraient bien vite et, dès lors, respecteraient celles avec qui il leur est défendu d'avoir commerce. Ceci modifierait même d une façon profitable les mœurs débauchées de nos grandes villes : mais Comment oser dire que le Qoran est abrogé, comment vouloir y substituer une loi nouvelle ? Le Mehdi doit nous expliquer tout ce que le livre Divin a d'obscur, mais il le doit amplifier, non le détruire. Quourret oul Aïne est une impie. »
Les ayant ainsi habitués à l'acte si inattendu de Qourret oul Aïne, il insista habilement sur les obscurités et les hiconséquences du Qoran, touten renouvelant chaque jour son excommunion ; il pensa les avoir ainsi suffisamment préparés et avisa son associée de tenter une derniére épreuve.
Celle-ci n'était pas restée inactive. Quand elle eut été avisée de l'excommunion prononcée contre elle, elle assembla ceux qui lui étaient restés fidèles et dont lenombres'était accru dès les premiers jours. Elle leur expliqua la nouvelle doctrine, leur démontra la Divinité du Bab et excommunia à son tour Quouddous et ses adhérents. Son talent incontestable imposait la conviction de ceux que la beauté merveilleuse de son visage ne prédisposait que trop bien en sa faveur.
Quand Quouddous lui eut fait connaître que l'heure était venue de tenter un dernier assaut, elle demanda deux hommes prêts à mourir. Deux jeunes gens se présentérent à qui elle donna ses instructions.
[ls se rendirent au camp ennemi et y arrivèrent au moment où Quouddous prononçait son allocution quotidienne. Ïls l'interrompirent et direntà haute voix: «S. À. la Pure vous reproche de dire du mal d'elle sans oser l'attaquer en face : elle vous engage donc à . venir dans notre camp et à discuter avec elle sutvant la raison et les arguments vrais, et cela publiquement. Que si vous l’emportez sur elle, elle vous donnera raison et vous obéira ; si, au contraire, c est elle qui l'emporte sur vous, ce sera à vous à vous incliner et à vous soumettre. »
€ Non, dit Quouddous, cette femme a apostasié sa religion : Je ne veux ni la voir, ni discuter avec elle. »
« Certes, répliquèrent-ils, nous n'irons pas lui rapporter une réponse aussi offensante pour elle. Au surplus, voici les trois alternativesque nous à laissées la très pure : ou nous devons t’amener à elle de bon gré, ou, si tu refuses, lui apporter ta tête, ou si nous ny réussissons pas nous faire tuer en tächant d'y réussir. Voici les ordres que nous avons reçus et nous sommes ici pour les exécuter ; or donc, choisis : viens, laissetoi tuer ou tue-nous. »
Quouddous se tourna vers ses compagnons et leur dit : « C'est à vous qu appartient la réponse : si vous me dites tue, je tuerai, si vous me dites meurs, je mourral, Si vous me dites va, j'irai ».
On discuta assez vivement, mais la sentence ne se fit pas attendre ; elle fut ainsi formulée : « Aïler trouver Quourret oul Aïne et discuter avec elle, vaut mieux que de tuer ou d’être tué. »
Quouddous :se leva donc, et, suivi de tous ses gens, se rendit au camp de Tahéré. Quand tout le monde
eut pris sa place, notre héroïne vint s asseoir en face de son adversaire et la discussion commenca aussitôt. . Par d'habiles citations du Qoran et des Hadis, elle démontra victorieusement quelle était la tache de l'Imam caché, que c'était à lui qu incombait la charge de dire toute la vérité divine et d ordonner au nom de Dieu et que devant la grandeur de ce rôle ceux joués par les précédents prophètes y <sompris Mohammed s effaçaient complétement.
Vaincu, Quouddous se leva et proclama À] haute voix : « Ce qu'elle dit est la Vérité, et ce qu elle a fait est bien fait. » Îl se tourna alors vers elle et lui demanda pardon de ses erreurs et de ses blasphèmes. Tous ses cens l'imitèrent et la nouvelle religion fut ainsi fondée au milieu de l'enthousiasme et de l'allégresse universels.
Aprèsquelques jours donnés à la Joie et aux congratulations mutuelles, les chefs se séparérent pour alter à la recherche de pèlerins. Mollah Housseïn Bouchrouyéhi rebroussa chemin vers l’intérieur du Khorassan, Quouddous se dirigea sur le Mazanderan, et Quourret oul Aïne, après avoir reconduit pendant quelques journées de marche l’apôtre du Mazanderan, se sépara de lui et semble s'être direetement dirigée sur Qasvine en passant toutefois par Nour. Nous la retrouverons vers 1206.