CHAPITRE V
INSURRECTION DU MAZANDERAN
Dés la clôture du Concile de Bédecht Hadji, Mollah Mohammed {li Barfourouchi (213) se dirigea avec Qourret oul Aïne vers le Mazanderan, tandis que Mollah EHousseïn Bouchrouyéhi Bab el Bab rentrait au Khorassan : il s'agissait de réunir le plus de pèlerins possible afin d'être en forces imposantesautour de la prison du Bab.
(213). Ce personnage est, comme son nom l'indique, originaire de Barfourouch (Mazanderan]}. Tout jeune il étudia les sciences religieuses sous la direction de Hadji Mohammed Ali, Mouchtehed Mazanderani; Ayant assez d'argent devant lui il entreprit le voyage de La Mèqae et ce fut en cours de route qu'il rencontra le Bab et qu'il lui donna sa Foi. De retour en Perse, il revint dans sa ville natale y prêcher la nouvelle doctrine. Certains auteurs babi veulent que le Bab el bab ayant accompagné, à pied, le Prophète jusqu'a Makou, en revint avec l'ordre d'aller évangéliser le Mazanderan. Il s'y serait ren- Contré avec ce Mollah Mohammed Al, chez qui même il aurait demeuré. Après un échange de vues complet, le Bab el bab continua sa route vers le Khorassan, puis, quelques jours après notre Barfourouchi ayant été chassé de la ville par Saïd el Ouléma, aurait été rejoindre son confrère au Khorassan. Le Nacik et Tevarikh rapporte d'ailleurs cette tradition.
Je ne vois aucune raison pour contredire à ces faits d'autant que les historiens musulmans que je suis pas à pas en ce qui‘. Concerne les mouvements extérieurs de la secte, s'ils sont très Précis sur les agissements de Bab el bab à partir du moment Où il quitte Mechhed, se taisent absolument sur son compte au Sujet de ce qu'il fit à partir du moment où il abandonna
éhéran jusqu'au moment où il paraît pour la première fois dans la ville sainte.
Ce fut dans un des villages du Hézar Diérib que l'héroïne babie quitta ses compagnons pour aller chercher des pélerins dans les autres provinces pendant que Mollah Mohammed Ali retournait à Barfourouch où il recommença ses prédications.
Le Bab oul Bab s'occupait donc de la tâche qui lui était confiée, quand il reçut de Quouddous une lettre restée célèbre sous le nom de Loh-i-Chéhadèt Azèliyèh, Dans cette lettre Ie Barfourouchi, tout en lui prédisant, dit la tradition, les événements qui allaient se dérouler, lui recommandait de venir le rejoindre avec ses gens le plus rapidement possible.
Le Bouchrouyéhi, aprés avoir pris connaissance de ce document, se prépara à exécuter l'ordre qu'il avait recu : il se mit donc en route et arriva d'abord à Méiaméi où il s’adjoignit trente babis dont le chef, Mirza Zeïn el Abédine, élève du défunt Cheikh Ahmed Ahçahi, était un vieillard pieux et respecté. Son zèle était si ardent qu'il emmena avec lui son gendre, jeune homme de dix-huit ans qui s était, il y avait à peine quelques jours, marié avec sa fille. « Viens, lui dit-il, viens avec moi faire le dernier voyage. Viens, car je veux être pour toi un véritable père et te faire participer aux joies du salut. » [ls partirent donc. et cest à pied que le vieillard voulut faire les étapes qui devaient le conduire au martyr.
Mirza Djani veut que ce soit à Arim, village du district de Sevad Kouh, que Mollah Fiousseïn ait appris la mort de Mohammed Chah. Quoi qu'il en soit, notre héros se rendit à Sevad Kouh même, distant d’une journée de marche de ce dernier village, et là, réunissant ses hommes autour de Iui, 11 monta sur la chaire, comme il le faisait d'ailleurs deux fois chaque jour, et, les apostrophant, il leur parla longuement du néant des choses de ce monde et de la gloire du ciel. « Sachez, 6 mes frères, que la pure intelli- » gence interdit de réunir deux choses contraires. Or,
posséder les biens périssables et suivre exactement les lois de la religion sont deux faits qu 1l est 1impossible de concilier. Gagner de l'or est un obstacle à gagner le salut. Depuis le commencement du monde ceux qui, soutenus par la gräce de Dieu et leurs forces naturelles sont arrivés à la connaissance, au bénéfice de la certitude, à la perfection dans leur obéissance et dans leur foi ont, au premier pas sur cette route, détourné les yeux des biens et des richesses, de leurs femmes et de leurs enfants, de la considération du monde et des honneurs : 1ls ont fait le sacrifice de leur propre vie et, sils n'en eussent agi ainsi, 1ls n'eussent pu faire un second pas sur cette route glorieuse. Ainsi; dans chaque siècle, les prophètes, les saints, les hommes purs n'ont jamais pu montrer la vraie route à leurs concitoyens, les délivrer des mauvais chemins et des pensées mauvaises, les faire arriver à la ville capitale de la certitude et de la Foi, tant qu'ils n ont pas traversé eux-mêmes le pont plus mince qu'un fl, plus tranchant qu'un rasoir des honneurs et des biens du caravansérail en ruines qu'est ce bas monde, tant qu'ils n'ont pas pris la ferme et stoïque résolution de supporter les tourments les plus pénibles, de souffrir les peines les plus cruelles, tant qu'ils n'ont pas enfin décidé au fond de leur cœur de se vouer au martyr. C'est ce qu'a fait le Seigneur des Seigneurs, Housseïn, que le salut soit sur lui ! C'est pour nous : montrer la route, c'est pour prouver la vérité de son œuvre qu il épuisa avec ses compagnons jusqu à la dernière goutte la boisson délicieuse du martyr. Quelques années après ce merveilleux dévouement, la Vérité du Chériat éclata inattaquable, car il l'avait scellée de son sang ! Eh bien, c'est à notre tour aujourd'hui ! À nous de réveiller les fils de Noë endormis, ceux qui sont parfaits comme ceux qui ne le sont pas, ceux en qui brille l'intelligence
comme ceux qui en sont dépourvus, ceux qui sont ornés de la science comme ceux qui sont plongées dans l'ignorance ! À nous à détruire les erreurs, le doute, les négations de ceux qui se détournent du chemin ! À nous enfin à faire disparaître l'indifférence du siècle présent et des siècles à venir ! C'est Dieu qui le veut, cest Votre Altesse bien aimée qui l’ordonne ! Ils nous disent de fermer les yeux aux vanités du monde pour prouver la vérité de cette manifestation, pour démontrer la sincérité de notre Foi. C'est par là que nous assurerons à la doctrine de Dieu un triomphe éclatant ; cest en supportant des souffrances telles qu’un homme neles peut imaeiner non plus qu il ne pourrait les souffrir, c est en jetant nos vies à tous les vents que nous démontrerons les mensonges de nos ennemis. C'est par ces siones visibles et certains qu'éclatera à tous les yeux l'excellence et la vérité de notre religion. Venez, venez tous parfaire la preuve pour nos ennemis, pour ceux dont les yeux sont aveugles. »
« Mais sachez, sachez bien, sachez tous qu'une fois entrés au Mazanderan, nous n aurons plus aucun moyen de fuir, aucune route pour nous soustraire à la mort. Et cette mort sera accompagnée de tortures raffinées qu on nous infligera sans nous interroger, sans nous rien demander. 11 faut quela terre du Mazanderan soit teinte de notre sang et sachez que nous ne venons pas chercher ici autre chose que la mort. ) |
« Quiconque se sent l'âme assez forte, le cœur assez ferme pour supporter en souriant ce terrible fardeau,
pour l'accepter avec joie, que celui-là demeure ;
mais que celui qui se sent la moindre hésitation, qui peut craindre de faiblir à un instant quelconque se retire et s'en aille. Il n'est ni juste ni digne que nous tracions à qui que ee soit un devoir qu'il n'aurait pas la force de remplir. Que ceux
# qui sont dans ce dernier cas nous fassent leurs » adieux. »
Ils étaient deux cent trente qui écoutaient ce discours fréquemment interrompu par leurs larmes et leurs cris ! Deux cents protestèrent de leur fidélité inébranlable, de leur amour pour le Bab, de leur soil de mourir pour lui. Trente seulement, tout aussi êmus que leurs camarades, mais se sentant l'âme faible et le cœur hésitant se retirèrent après avoir fait leurs adieux à ceux qui allaient mourir (214).
À la tête de ces deux cents hommes déterminés, Bab el Bab monta à cheval et se dirigea sur Bariou: Touch.
Les prédications de Quouddous y avaient fait déjà de nombreuses conversions. Le clergé officiel et son chef Saïd el Ouléma étaient outrés de rage et de fureur sans que, cependant, aucun incident grave se fût produit. La ville était frémissante, la surexettation augmentait de jour en jour : il ne fallait qu une étincelle pour provoquer l'explosion. Ce fut Saïd el Oulema qui, en apprenant la prochaine arrivée de Bouchrouyéhi et craignant pour la sûreté de la ville, mit lui-. même le feu aux poudres. Il arma, en effet, un certain nombre de musulmans et les enyoya hors des murs pour s'opposer par la force à l'entrée des sectaires.
Mollah Housseïn précédant ses compagnons rencontra le premier les soldats de Saïd : comme ceux-ci l’'empèchaient de passer, il leur déclara que lui et ses compagnons venaient dans leur villeen qualité d'hôtes et de suppliants. Il invoqua la mort du Chah, l'insé- Ccurité des routes, mais ils restèrent inflexibles. « Chérissez vos hôtes même s'ils sont infidèles, à dit Mohammed, s'écria le Mollah. C'est au nom de cet
(214). L'auteur du Tarikhi- Bedi' dit que des babis dignes de foi lui ont raconté que c'est à la suite de ce discours que le
Bab el bab annonça à ses compagnons la mort de Mohammed Chabh.
ordre sacré que nous vous demandons pour quelques jours l'hospitalité dans votre ville. Pourquoi nous refuser ? Aucune religion n'ordonne de repousser les hôtes et les voyageurs, et il est indigne de tourmenter ceux qui demandent asile. »
I! eut beau prier, beau flatter ces musulmans, ils ne voulurent rien entendre ; aucontraire, leur audace et leur insolence croissaient avec la douceur et l'humilité de leur interlocuteur. Ils pensaient avoir facilement raison de gens à l'aspect aussi peu guerrier et 1ls supputaient que si tuer les infidéles était agréable à Dieu, les piller après le massacre ne leur serait pas désagréable à eux-mêmes. Il y avait là double profit : on s assurait le Paradis, ce qui est déjà quelque chose, mais on s enrichissait du coup, ce qui était infiniment précieux.
Ces réflexions firent que quand Mollah Ifousseïn Bouchrouyéh1, las de l'inutilité de ses prières, retourna sur ses pas, les musulmans se jetèrent sur ses traces. S enhardissant peu à peu, l’un d'entre eux, un boulanser, déchargea son fusil sur le groupe des Babi. La balle atteignit en pleine poitrine et étendit raide mort le nommé Seyyèd Riza. C'était un homme de mœurs pures et simples, d'une conviction ardente et sincère. Par respect pour son chef, il était toujours à pied à côté de son cheval, prêt à le servir à la moindre occa- Sion.
L'exemple du boulanger fut suivi par ses compaenons et une décharge générale vint abattre encore deux compagnons du Bab el Bab. Celui-ci se retourna furieux, et invoquant l'ordre du Qoran qui dit qu'on doit repousser la force par la force, 1l chargea les assaillants. Ceux-c1 plièrent sous le nombre et les Babis entrérent dans la ville.
La bataille continuait à l'avantage des Babis : un musulman tira un coup de fusil sur le Bouchrouyéh: et le manqua ; celui-ci le ténait déja sous son sabre,
quand l’autre implora son pardon. Bouchrouyéhi, ému de ses larmes, lui laissa la vie sauve. Comme ils éloignait, le musulman, peu touché de cette magnanimité et ayant eu le temps de recharger son arme, tira encore sur le chef Babi, que les chevrotines atteionirent légèrement. Bab el Bab, outré de cette traitrise, le chargea, et le musulman se réfugia derrière un arbre, se servant de son fusil pour parer les coups de son adversaire. Mais la douleur et la colère décuplèrent les forces de ce dernier qui, d’un seul coup de son arme,coupa en deux le fusil l'hommeetl'arbre(215).
Les Babi, tout en combattant, avaient pénétré jusqu'à la maison de Saïd el Oulema : ils eussent pu y entrer etle tuer, mais, dit Mirza Diani, pour queles prophéties s’accomplissent et pour laisser la page de l'histoire qui lui était réservée se noircir tant du récit de ses forfaits que de celui de ses souffrances, exemple terrible pour ceux qui comprennent, 1ls retournérent sur leurs pas.» La vérité est que probablement la ville s'armait de toutes parts et Molla Housseïn vit bientôt que les forces étaient disproportionnées.
Quoi qu'il en soit, ils se rendirent au Sebz Meïdan, c'est à-dire au marché aux herbes, où ilss’enfermèrent dans le caravansérail qui s'y trouvait. Maïs bientôt les musulmans vinrent les y assiôéser : 11s tentérent de forcer le passage en mettant le feu à la porte, mais les Babis firent une sortie et les dispersérent.
Quelque temps après, les ennemis revinrent plus nombreux. L'attaque eut lieu au moment de la prière : le Bab el Bab voulant, dit notre auteur, en même temps qu'accomplir un devoir religieux donner un exemple de la fermeté des convictions des sectaïres, de leur mépris de la vie, et démontrer au monde l'impiété et l'irréligion de ceux qui se disent musul-
(#15. Mirza Djani ajoute que le Bouchrouyéhi se servit en cette occasion de la main gauche. Les musulmans enx-mêmes ne mettent pas en doute l'authencité de cette anecdote.
mans, donna l'ordre à l'un des siens de monter sur une terrasse et d'y chanter l'azzan. Celui-ci obéit et il avait à peine prononcé à haute voix les premières paroles qu une balle l'étendit mort. Sur l'ordre du chef, un autre monta qui reprit l’azzan au point où l’autre l'avaitlaissé, mais 11 ne put achever. Une balle l'atteignit à son tour qui le tua. Un troisième eut le même sort, mais 1l eut le temps de terminer l'appel à la prière. L'attaque fut encore repoussée.
Said el Ouléma voulant en finir à tout prix, réunit autant de monde qu'il put et mit de nouveau le siège devant le caravansérail : la bataille durait depuis cinq ou six jours, quand parut Abbas Kouli Khan Serdar Laridjani. |
Entre temps, en effet, et dés le début de l'action, les oulémas de Barfourouch, exaspérés des nonmbreuses conversions que Quouddous avait su faire en ville — 300 en une semaine, constatent avec quelque mauvaise humeur les historiens musulmans — en avaient référé au Gouverneur de la Province, le Prince Khanlar Mirza ; celui ci ne fit aucune attention à leurs doléances, ayant en tête bien d'autres préoccupations. La mort de Mohammed Chah l’inquiétait beaucoup plus pour lui-même que les criailleries des Mollas et il se préparait à aller à Teheran saluer le nouveau souverain dont il espérait se concilier les bonnes grâces.
N'ayant pas réussi de ce côté et les événements se précipitant, les oulémas écrivirent une lettre jort pressante au chef militaire de la province, Abbas Kouli Khan Laridjani. Ce dernier, jugeant inutile de se déranger lui-même, envoya Mohammed Be, yaver (capitaine) à la tête de trois cents hommes pour remettre les choses en ordre. C’est alors que Îles musulmans vinrent assiéger le caravansérail. La lutte s organisa, mais, si dix babis furent tués, un nombre infiniment plus grand d'assaillants mordit la
poussière. Les choses traînant en longueur, Abbas Kouli Khan crut devoir venir lui-même pour se rendre compte de visu de la situation.
Les auteurs musulmans veulent qu il ait commandé | une nouvelle attaque et que, pour léviter, Molla Housseïn Bouchrouyéhi lui ait envoyé des émissaires chargés de négocier. Hadji Mirza Djani, Mirza Fazl Oullah et la tradition prétendent que cest au contraire le Serdar Laridjani qui entama les pourparlers. La chose est plus que probable, car le Serdar ne dut pas comprendre grand chose aux explications des Mollas. Il lui fut probablement difficile de se rendre compte de l’impiété de ses adversaires car il en avait vu bien d'autres, et il dut très certainement songer que tout serait pour le mieux si les babi allaient se faire pendre ailleurs.
Quoi qu'il en soit, des négociations eurent lieu : Abbas Kouli Khan envoya au chef babi son propre cendre, Seadet Kouli Bek, chargé de lui dire : « Les sens de Barfourouch ont certainement mal agi à votre égard, car vous étiez des étrangers et vous êtes venus chez eux en qualité d'hôtes ; mais la mort de Sa Majesté le Chah les a troublés, et, dans de telles occurrences, l’on a facilement peur. Or, maintenant, le sang a coulé entre vous, et la paix est devenue impos- Sible : il serait désirable que vous quittiez le Days. » Bab el Bab répondit qu'il était tout prêt à partir à condition qu'on lui laissät le passage libre et qu'on ne l’attaquât pas en route. « Nous exigeons du Serdar, dit-il, qu'il nous donne sa parole d'honneur qu'on ne nous inquiètera pas sur notre chemin.» Abbas Kouli Khan s’engagea et fit plus encore. Il
<hargea le négociateur même, Seadet Kouli Bek, d'escorter les babis jusqu'à ce qu'ils arrivassent en
lieu sûr.
Un certain Khosrau Bek, de Qadi Qélah. songea immédiatement à profiter des circonstances. Il suivit
les babi jusqu'à Ali Abad, point où Seadet Kouli Bek les quitta pour revenir à Barfourouch. La, considérant la proie comme sûre, 1l prévint les gens du village ; tous se mirent en route et se lancèrent à la poursuite des Babi. Ils les rejoignirent en pleine forêt et mmassacrérent les traïnards dont ils volérent les dépouilles. Molla Ilousseïn, peu soucieux d'engager les hostilités dans un endroit quil ne connaïssait pas, et d’ailleurs si propice aux coups de main, fit arrêter son monde. Îl était arrivé aux environs de Cheikh Tebercy. C'était d'ailleurs le moment de la prière, et Bab el Bab descendit de cheval pour procéder à cette cérémonie. Îl fut rejoint par Khosrau Bek qui, hypocritement, vint demander son salaire pour l'avoir escorté jusque-là. Bouchrouyéhi lui fit donner cent tomans en argent. Ce cadeau excita la cupidité du musulman qui exigea insolemment que le chel babi lui fit don de son cheval. Comme celui-ci sy refusait, Khosrau Bek, croyant l'intimider, se mit à vociférer des injures contre la nouvelle religion et le Bab. Exaspéré de tant d'audace, le Molla lui décharsea sur la tête un tel coup de sabre qu'il le fendit jusqu à la ceinture. Mirza Djani raconte que sur le refus de Bouchrouyéhi de donner son cheval parce qu'il le tenait d'un grand personnage, Khosrau s'éeria: « S1 vous ne me le donnez pas, je le prendrai, car jai ordre de vous tuer. Vous êtes des impies et, comme tels, tout ce que vous possédez nous appartient. » Puis il insulta la personne même du Bab. Mirsa Mohanmed laghi Djovéini lui prit la main, le fit reculer de quelques pas, et lui offrit encore de l'argent pour qu 1l cessät d'importuner son chef. Mais ni priëres, nt menaces, ni argent, ne purent fléchir Khosrau ; 1 persista Insolemment dans sa demande et dans Ses blasphèmes. Djovéini sentit sa patience se lasser et, sur une dernière insulte du musulman, il Iui plongea son kandjiar dans la poitrine.
Les Ali Abadis, voyant tomber leur chef, prirent [a fuite sans être inquiétés ; mais leurs villages étant à proximité, ils reprirent bien vite courage et revinrent en plus grand nombre reprendre l'offensive. Le Bab el Bab craignant toujours une surprise et se sentant sur un terrain défavorable, ordonna à ses eompaenons de jeter les charges qu'ils portaient et de continuer rapidement leur route. Ceux-ci obéirent et, pendant que les musulmans se livraïent au pillage, la petite troupe arriva saine et sauve au tombeau du Cheikh Tébercy. |
Là, on fit halte, on se remit un peu de ces émotions et l'on décida que, l'endroit paraissant convenable, on y resterait pour attendre les événements. Aussi le Molla envoya-t-il des cavaliers à la recherche de ce qui pouvait rester’ des charges que l’on avait jetées. Ils revinrent bientôt, en avant trouvé un assez grand nombre que le Bab el Bab fit réunir en tas : puis, se tournant vers ses compagnons : & Pour ces quelques jours que nous avons encore à vivre, évitons que des richesses périssables nous divisent et nous séparent. Que tout ceci nous soit commun et que cha- Cun en profite. » Les babi y consentirent avec joie, et c'est ce sacrifice merveilleux, cette abnégation parfaite qui les ont fait et les font encore accuser de vouloir la Communauté des biens et des femmes !
On choisit un intendant chargé de donner à chacun ce dont il avait besoin, et un cuisinier pour nourrir toute la troupe. Les repas étaient servis en commun €tl'on donnait un plat pour deux personnes. Ils restèrent ainsi vingt jours et vingt nuits, attendant les événements ; mais la pluie était si abondante que les gens des environs ne pouvaient sortir de chez eux. Quand le temps se fut rasséréné, les Qedi Qélahis en Profitèérent pour venir attaquer les babi, mais ils lurent repoussés avec de telles pertes que l'envie leur passa de renouveler l'expérience.
Quelques instants après la bataille, les sectaires virent arriver Quouddous qui venait les rejoindre avec quelques hommes. Ce personnage était en effet resté en apparence inactif durant les événements de Barfourouch. En réalité, il: s'occupait de recevoir les nouvelles des provinces ou d'y expédier les ordres relatifs au pélerinage à Makou. La grandeur et l'importance de ce devoir lui interdisaient de se compromettre irrémédiablement dans les premières batailles du début. Quand il crut avoir tout réglé, il se häâta de rejoindre Molla Housséin Bouchrouyéhi. Celui-ci, prévenu de son arrivée, alla au-devant de lui avec tout son monde. Dès qu ils l'aperçurent, tous se prosternèrent dans la poussière.
Hadji Mirza Djani déclare que dès son arrivée, Quouddous s’occupa de tracer les limites de la forte. resse. Chacun se mit au travail, et l'on tira profit de l'adresse ou de l'industrie de chacun. Pendant que les maçons bâtissaient les murs, les armuriers fabriquaient des sabres, aidés de leurs coreligionnaires. Les vieillards en qui résidait la science, préchaient, éclaircissant des points de doctrine afin d'instruire les ignorants : C était éviter d'entraîner de pauvres diables à la mort sans qu ils sussent pourquoi, c'était faire de chacun deux des martyrs volontaires et sublimes. Profitant de l'absence des fonctionnaires supérieurs de - la province qui, tous s étaient rendus à Téliéran — où ils arrivèrent le 1e Moharrem — pour y porter au nouveau souverain leurs félicitations, les babi nurent leur demeure en état d opposer, le cas échéant, une forte défense.
[ls établirent avant tout un mur d'enceinte octogone, dont les tours s’élevérent jusqu'à dix mètres de hauteur ; ces tours furent elles-mêmes surmontées de constructions faites âvec des troncs d'arbres, en ménageant de nombreuses meurtrières. Il fut, à une cer taine distance, entouré d’un profond fossé dont on
rejeta la terre, de façon à établir un remblai qui montait depuis le pied du mur jusqu à sa crête, soutenant ainsi toute la construction. On ménagea trois étages de chemins de ronde et l'on ouvrit plusieurs portes. On creusa également des abris dans la forteresse, dont on rejeta les terres au pied intérieur du mur denceinte.
Dans ces remblais, et de distance en distance, ainsi que dans le fossé, on creusa des puits profonds dont l'entrée fut soigneusement dissimulée au moyen de branchages recouverts de terre et dont le fond fui garni de baïonnettes plantées la pointe en l'air. Ceci fait, on préleva sur tous les villages voisins des approvisionnements considérables pour les gens et pour les bêtes.
Tout bien mis au point, Molla Ilousséin Bouchrouyéhi recommença ouvertement ses prédications, et annonça, dit l’auteur musulman, que l’année suivante Mirza Ali Mohammed conquerrait le globe tout entier, l'organiserait, y ferait connaitre la loi de Dieu et réunirait en une seule toutes les religions. Il attira ainsi et convertit bon nombre de musulmans (216). Quouddous le soutenait dans son œuvre et régnait en souverain pontife sur la petite troupe babie. I] sortait fort peu, n' accordait que de rares audiences : encore recevait-il les visiteurs caché derrière un rideau. « J’ai entendu dire, raconte l'auteur du Nassikh out Lévarikh, que ce personnage se rendit un jour aux bains et monta à cheval pour faire la route jusqu au village voisin de la forteresse. Comme il parut le visage découvert, les: babi qui se tenaient pressés sur
(216). L'auteur musulman prétend que c'est à ce momentqauce Qouddous reçut le titre de Hazret-è-A‘ala. Nous avons vu qu'il le reçut beaucoup plus tôt. Quant à M. de Gobineau il ignore totalement le rôle de Quouddous qu'il considére comme un simple lieutenant de Bouchrouyéhi.
son passage, malgré une boue épouvantable, se prosternèrent la face contre terre et ne se relevèrent qu'après en avoir obtenu de lui la permission. »
Ce fut à ce moment, toujours d'après le Nassikh out Tévarikh, et au grand scandale de l'auteur, que Molla Housseïn distribua à ses compagnons les noms des prophètes et des 1imams. Nous avons vu, ou du moins nous verrons ce qu il en faut penser comme aussi des promesses qu il faisait de la résurrection au bout de quarante jours de ceux qui seraient tués pour la cause sainte. « IHätons-nous., leur disait-il, de faire la conquête du Mazanderan car nous devons aller tuer: 12.000 Turks sur la montagne de Chah Abdoul Azim. » [1 interprétait là le hadis : « Vous descendrez de l'ile Verte et vous exterminerez douze mille: Turks sur le mont Zouhéha. » Il assimilait le Mazanderan à l'Île Verte à cause de sa végétation etle Mont Zouhéha à la colline de Chah Abdoul Azim. Enfin, il fanatisa si bien ses hommes qu’ils ne eraignirent plus le danger, considérerent Ja mort commela préface de la vie et ne demandèrent plus qu'à attaquer les Musulmans. |
Le bruit fait par cette réunion de rebelles parvint jusqu'aux oreilles de S. M. Pour y mettre un terme, le Chah donna l'ordre aux grands du Mazanderan, qui se trouvaient encore à l'éhéran, de réunir leurs régiments et de les envoyer anéantir les. Babi (217).
Hadji Moustapha Khan transmit ces ordres par écrit à son frère Agha Abdoullah, et Abbas Qouli Khan Laridjani prévint également Mohammed Soultan, yaver. Ali Khan Sevad Kouhi envoya des émis-
(217). M. de Gobineau écrit au contraire qu'à ce moment les grands du Mazandéran rentrèrent dans leur province et que c'est après leur retour qu'ils chargèrent les personnes dont il est question ici d'aller châtier les babis, ce: qui. est inexact d'autant que le Gouverneur fut changé juste à ce moment.
saires à sevad Kouh et à Hézar Djerib pour réunir ses hommes et aller attaquer la forteresse. Les fonctionnaires du Gouvernement écrivirent à Saïd el Ouléma et à Mirza Agha Moustofi du Mazanderan de faire häâter les préparatifs et de réchauffer le zèle des. défenseurs de l'islam.
Ces ordres à peine parvenus à destination, chacun sehäta pour distancer les autres et recueillir à lui seul les fruits d'une victoire qu'il croyait facile.
Hadji Abdoullah, frère de Iadji Moustapha Khan Hézar Djeribi, fut le premier prêt. Il choisit 200 cavaliers d'élite qu il arma et partit, accompagné de ses parents. Î[l arriva à Sari où il rencontra Mirza Agha, lafghan, qui disposait d'une troupe de cavaliers Kurdes. Ils s’entendirent ensemble et se rendirent à Al Abad où ils s'adjoignirent une troupe de Qédi Qélahis. Hadji Abdoullah traversa le fleuve Talar avec son monde et vint camper dans la ville de Lar où il descendit de sa personne dans la maison de: Nazer Khan Qérayéli. Le lendemain, il parvint en vue de la forteresse.
[1 construisit, sur le terrain où 1l se trouvait, des retranchements ct des approches, en même temps que des huttes de branchages pour abriter ses hommes.
Ceci fait, il posta en sentinelles les renommés tireurs que sont les gens de Goudar et il alla lui même s'établir au village d’Afra, d'où il comptait revenir chaque jour pour surveiller les travaux du Camp retranché.
Mais le lendemain, dés l'aube, Molla Housseïin sortit de la forteresse et se précipita sur les fusiliers. de Goudar qu’il massacra en un instant. Le bruit des. coups de fusil vint réveiller Hadji Abdoullah qui réunit son monde et se lança à la rencontre des babis. Les Kurdes qui l’accompagnaient déchargèrent leurs lusils et jetèrent bas plusieurs de leurs ennemis. Mais Molla Housseïn ne leur laissa pas le temps de res-
pirer et les attaqua furieusement. Un jeune Afghan se jeta sur son chemin et voulut l'empêcher de passer ; Ja lutte fut ardente et vive, mais, soudain. le cheval de d'Afghan manqua des deux pieds de devant et précipita son cavalier sur le sol : Molla fousseïn le coupa en deux d un coup de sabre (218).
Pendant ce temps, les siens avaient fait un carnage terrible des gens de Hadji Abdoullah ; cent trente d'entre eux restèrent sur le carreau, le reste s enfuit. Leur chef, démonté, chercha son salut dans la fuite : mais, ayant une jambe malade, 1l ne pouvait courir et Molla Housseïn l'ayant aperçu se lança contre lui, l'atteignit et le tua.
Les babis poussèreut leurs ennemis l épée dans les reins jusqu à Ferrah, cu ils les tuërent jusqu au dernier. Les habitants du village furent massacrés à leur tour, leurs maisons pillées et les vainqueurs, comme adieu et comme exemple, mirent le feu aux quatre coins du village.
Le bruit de cette victoire et de cette terrible exécution se répandit dans le Mazanderan avec la rapidité cle la foudre : la province entière trembla de terreur -et les soidats eux-mêmes sentirent leurs cœurs $e serrer à la pensée d'avoir à se défendre contre de tels adversaires, Car 1l n'était plus question de les attaquer. Mohammed Soultan, le vyaver Laridjani, ne pensa plus qu'à fortifier Barfourouch dans la prévision d'une attaque des Babi ; dans la même pensée, Mirza Agha le Moustofi en fit autant à Sari.
L'écho de tes nouvelles arriva à Téhéran : le Chah ‘fut outré de fureur et ordonna au prince Mehdi Qoui Mirza de partir sans désemparer pour le Mazanderan
(218$). Mollah Housseïn était fort courageux et connaissait admirablement le maniement du sabre. On raconte en effet que, “quand ii donnait un coup de sabre il coupait son homme en leux, jusqu'au ventre. (Nacil:h-et-Técarilih.)
et de n y pas laisser vivant un seul babi. Moustapha Khan, frère de Hadji Abdoullah (219), fut chargé de la garde du Poucht Kouh de Hézar Djerib, et, pour exciter l’ardeur des défenseurs de l'islam, Sa Majesté ordonna de dresser une liste des victimes des derniers événements afin de donner une pension à leurs veuves. |
Le Prince sortit de Téhéran le 1°" Moharrem. c'esta-dire juste un an après y être entré, accompagné de tous les hauts fonctionnaires du Mazanderan. Il prit la route de Sevad Kouh, détachant Abbas Kouli Khan Laridjani qui fut chargé d'aller à Amol par la route de Demavend et de Laridjan, pour y réunir l’armée dont le prince viendrait prendre le commandement.
Arrivé au Zir Ab de Sevad Kouh, Mehdi Kouli Mirza y réunit une troupe de cavaliers de liézar Djerib, de Kurdes et de Turks et les emmena avec lui au village de Vaskès de Ali Abadouû il descendit dans la maison de Mirza Saïd. Il y séjourna quelques jours pour tout organiser et exercer ses soldats.
Mais ce qu'il entendait de toutes parts ne laissait pas de l'inquiéter un peu. La terreur peinte encore sur tous les visages, les histoires effroyables qui circulaient sur la férocité de ses ennemis. sans l’effrayer précisément le laissaient cependant rêveur. Il songea qu'il vaudrait mieux, par de bons procédés, amener les babis à composition quitte à s’en débarrasser ensuite : ce serait la une victoire remportée sans effusion de sang, et tromper des infidéles est non seulement licite mais encore obligatoire pour les chiites.
En conséquence, il écrivit à Quouddous une lettre dans laquelle il demandait au chef babi quel était son but ? ce qu'il voulait ? « Est-ce une guerre religieuse que vous faites ? ou bien vous révoltez-vous contre le
(#19). Celui qui fut tué à cette première attaque de Cheikh Tebercy.
Gouvernement ? Où cela peut-il vous mener ? Croyez moi, abandonnez toutes ces idées vaines et rentrez tranquillement chez vous. »
La réponse de Quouddous ne se fit pas attendre: elle était fort nette et ne laissait prise à aucun espoir de conciliation. Mirza Djani la donne tout entière dans son histoire : je ne la rapporteral pas ICI, parce que, à cause de sa longueur même, elle me parait apocryphe ; l'historien babi a délayé certainement dans d'infinies proportions les raisons que dut donner Quouddous. Un seul point de cette réponse est à retenir : le chef Babi se plaint que lui et ses compaenons aient été déclarés infidèles sans qu on eût fait une enquête sur leur religion, sans qu on eût même daigné discuter avec eux. Ceci semble infirmer les récits de discussions publiques dont sont pleins les historiens musulmans et que les mistoires babies nient absolument.
Mirza Djani veut que cette lettre pleine d’enthousiasme ait fait réfléchir le Prince : voyant devant lui des hommes résolus à mourir, il crut pouvoir feindre de saisir le joint qu'on semblait lui offrir, etendormir ainsi la vigilance des babi. « Ce que vous m écrivez, répondit-1l, est conforme aux lois et parfaitement juste. Aussi, vais-je faire connaître vos réclamations et réunir une assemblée de docteurs de l'islam dans laquelle les vôtres seront admis pour y présenter et} discuter leurs idées. » Mais, en réalité, le Prince, tout en exerçant ses troupes, attendait des renforts qui lui permissent de tenter une surprise heureuse. Îl faisait d'ailleurs fouiller les environs et arrêter tous ceux qui paraissaient suspects de babisme. Ce fui ainsi qu'on emprisonna Molla Youssouf Ali Ardébil qui cherchait à rejoindre Bab el Bab. Notre auteur rapporte que ce fut à ce moment que lui-même, avec Mehemet Taghi Khan Nouri et quelques autres, s€ rendit à Nour auprès de Mirza Housseïn Ali, Le futur
Béha. [ls insistérent auprès de lui pour l' amener dans la forteresse, mais il répondait invariablement quil était inutile de tenter cette aventure puisquil était sûr d'étre arrcté en route. Il céda enfin à leurs instances, prit 4.000 toimans en argent et tous les objets nécessuires. Arrivée à deux farsakhs de la forteresse, la petite troupe fut en effet arrêtée par les forces royales et conduite devant le Prince qui en ordonna l'exécution immédiate.
Mais les grands du Mazanderan intervinrent et plaidèrent ja cause de Mirza Houssein Ali dont la famille était une des plus illustres de leur province. Aussi, se contenta-t-on de ledépouiller et de l'envoyer à Barfourouch ou. apres avoir été passablement martyrisé, 1l parvint a s'enfuir.
Mirza Djani eut la chance de rencontrer dans le camp deux négociants de son pays, Cest-a-dire de Qachan, qui, créanciers de quelques oîticiers, rachetérent le captif par l'abandon de leurs créances.
Ces arrestations ne restèrent pas inconnues du Bab el Bab : aussi comprit-il rapidement que le Prince, par sa promesse de conférence, avait voulu endormir saméfiance : convaincu que les impériaux méditalent une sur prise, il résolut de les devancer.
Le même jour, une neige abondante tomba, qui couvrit tous les environs ; la température baissa considérablernent et les soldats coururent se réfugier dans tous les coins abrités où ils se couchèrent et dormirent sans se soucier ie moins du monde des ennemis.
Molla Housseïn et Hadiji Molla Ali, qui étaient merveilleusement renseignés sur ce qui passait dans l'armée royale, saisirent l'admirable occasion qui se présentait. Ils choisirent 300 compagnons résolus à Vaincre ou à mourir et, cette nuit même, malgré le froid, il leur fit traverser la rivière et courut à Vaskès. .
Avant de pénétrer dans le village, il détacha quel-
ques-uns des siens avec ordre de le précéder et leur donna pour instruction d'annoncer à tous ceux quils rencontreraient qu'ils étaient les avant-coureurs d'Abbas Kouli Khan Laridjani et que ce général les suivait de très près.
Aïnsifut fait, et les Babi traversèrent aisément le camp royal : ils arrivèrent ainsi jusqu à la demeure du Prince. Les soldats de garde, réveillés par le bruit, leur demandèrent qui ils étaient et d'ou is venaient. [ls firent la réponse convenue et Molla Housseïn survint aussitôt. Il fit garder toutes les rues aboutissant à la maison afin d'empêcher les soldats de venir au secours de leur chef et recommanda à ceux qu'il prit avec lui de crier dés leur entrée dans la demeure de Mehdi Qouli Mirza : « Le Prince est mort ! le prince est mort ! » Il était sûr ainsi de terroriser l’armée qui devait s'enfuir comme un seul homme. |
Il fut obéi à la lettre et, dès les premiers crk annonçant la terrible nouvelle, le camp royal fut dans une confusion inexprimable.
Molla Housseïn parcourut toutes les chambres, tuant ceux qu 1l rencontrait : ayant fait maison net, il y mit le feu; tout flamba et propagea l’incendie dans les maisons avoisinantes : les cavaliers de Sevaü Kouh furent tués jusqu'au dernier et l'on jetait les cadavres dans les flammes ; les survivants, pris de terreur panique, s'enfuirent sans prendre le temps de se vêtir. C'est dans cette nuit que moururent le prince Soultan Housseïn Mirza. fils de Feth Ali Chah, le Prince Davoud Mirza, fils de Zell-ès-Soultan et le Moustofi Mirza Abdoul Baghi. Leurs cadavres allèrent rejoindre dans la fournaise ceux des autres musulmans,
Le Prince Mehdi Kouli Mirza s'enfuit par une porte dérobée, dit le Nacikh out Tevarikh, en sautant de la terrasse de la maison, dit l'historien Babi. Il
erra toute la nuit à travers champs, dans l'obscurité et le froid glacial qui l'environnaient de toutes parts.
Pendant ce temps, les Babi tuaient, pillaient, incendiaient. {l$ étaient surtout menés au pillage par leur chef Agha Reçoul Behendmiri. {ls délivrérent d'ailleurs leurs coreligionnaires antérieurement faits prisonniers par le Prince. Le jour parut enfin et Quouddous donna le signal du ralliement ; la plupart de ses compagnons, surchargés de dépouilles, embarrassés de butin, tardèrent à rejoindre leur chef. Aussi quelques echréfis, réfugiés sur le flanc de la montagne où ils s'abritaient derrière des fortifications élevées à la hâte, voyant que les babi étaient en petit nombre et, de plus, dispersés de droite et de gauche, reprirent courage et vinrent les attaquer. Molla Housseïn et Quouddous réunirent quelques hommes, sSélancèrent sur les assaillants qui s'enfuirent, laissant beaucoup des leurs sur le carreau, mais ayant fait mordre la poussière à trois de leurs ennemis. Dans cette échauffourée, une balle vint atteindre Quouddous i la bouche.
Les musulmans voient dans cette blessure un chàtiment de Dieu, punissant cette bouche des impostures qui en étaient sorties.
Les impériaux définitivement mis en fuite, la troupe babie se reforma et se dirigea vers le château. La terreur des soldats était si grande que nul ne songea à une revanche facile. {ls contemplérent leurs ennemis emportant leur butin, les chevaux, les uiouions et les bagages du prince. C’est au point que 600 impériaux qui se trouvaient par hasard sur la route conduisant à Cheik Tebercy, s'enfuirent affolés, dès qu'ils aperçurent les babi. Ceux-ci rentrèrent paisiblement à leur forteresse où ils arrivèrent à 10 heures du matin.
Le Prince Mehdi Qouli Mirza avait erré toute la nuit par des sentiers affreux ; il n'en pouvait plus de
fatigue, d'inquiétude et de froid, lorsqu il fut enfin reconnu par un paysan qui le fit monter sur son cheval et le conduisit à une étable où il l'installa. Puisil courut de tous côtés annoncer la bonne nouvelle que le Prince n'était pas mort. Il rallia ainsi les débris de l’armée dispersée, mais Mehdi Qouli Mirza, dégouté de la leçon qu'il venait de recevoir, tourna les talons, partit pour Kadi Kélah où il passa la nuit et se rendit le lendemain à Sari.
Le bruit de la victoire babie se répandit dans toute la Province, grossissant de bouche en boucle : les histoires les plus effroyables circulaient, qui répandaient partout la terreur la plus folle ; on s'attendait à chaque instant à une attaque subite, à un pillage, à un assaut. Les femmes, les enfants, fuirent dans les montagnes, où elles furent bientôt rejointes par leurs frères ou leurs maris, abandonnant à leur tour les villages ; la désolation, la peur, régnaient en souveralne maitresse.
C’est au milieu de ces circonstances difficiles que Mehdi Qouli Mirza s’occupait à Sari à recruter une nouvelle armée, ne rencontrant partout que terreur panique, et c'est à grand peine qu à l’aide des plus brillantes promesses, il parvenait à s assurer le concours de quelques chefs qui lui amenaient leurs hommes. Pendant quil était ainsi occupé, Abbas Kouli Khan Laridjani, désireux de se distinguer et de finir la campagne à lui tout seul, conduisit devani Cheikh Tebercy l’armée qu'il avait préparée pour le Prince, et mit le siège devant la forteresse.
Sûr du succès, 1l eut le mauvais goût dé prier le Prince de ne lui envoyer aucun renfort, n'ayant besoin de personne pour châtier les rebelles. II l’invita même à venir voir de ses propres yeux comment on devait conduire une guerre aussi facile.
Le Prince, quand il reçut ce message, ayant désormais l'expérience de la défaite, comprit ce que ces
rodomontades pouvaient valoir vis-à-vis d’un ennemi aussi déterminé que celui auquel on avait affaire. Il eut le bon sens d'envoyer au secours du Laridjani Mohsèn Khan et ses hommes, quelques afghans et Mohammed Kérim Khan Echrefi avec des fusiliers d'Echreîf. Puis 1l donna l'ordre à Khalil Khan Sevad Kouh1i de venir rejoindre Île gros de l’armée avec les hommes de Qadi Qèla. Toutes ces précautions prises, il se rendit de sa personne auprès d'Abbas Qouli Khan et l'invita à mener le siège suivant toutes les règles de l'art. Mais le Laridjani ne voulut rien entendre, se contentant de répondre aux objurgations du Prince : « Les fortifications des habitants de Laridjan sont leurs propres corps. »
Il se riait des dangérs qu'il considérait comme imaginaires et n avait qu un mépris profond pour ces Babi qu'on napercevait même plus. Ceux-ci, en effet, pour endormir la vigilance qu'ils supposaient chez leurs ennemis faisaient les morts derrière leurs murailles et l'on eût juré que la forteresse était inhabitée si, de temps à autre, deux ou trois personnes n'en fussent sorties pour venir, au nom des assiégés, reconnaitre leurs fautes et demander leur pardon. Ces démarches plusieurs fois répétées enchantaient Abbas Qouli Khan qui les renvoyait vers leurs coreligionnalres pour leur annoncer qu'il les passerait tous au il de l'épée.
Queiques jours se passèrent ainsi quand le 109 -jour du mois de Rebbi el vel arriva. Le matin, 3 heures avant le lever du soleil, Molla Housseïn en ayant obtenu l'autorisation de Qouddous que sa blessure à la bouche rendait incapable de commander, sortit doucement de la forteresse par la porte de l'Est, avec 400 fusiliers déterminés (220). Il se posta avec quelques cavaliers à
(889). Comme toujours, pour ces sortes de surprises, les babi étaient à pied, la tête couverte d'un chapeau de feutre, les
un angle du camp pour fusiler les fuyards et donna l'ordre à son monde d'attaquer de l’autre côté. L'armée royale dormait à poingts fermés sans avoir l'air de se douter qu'elle assiégeait une place ennemie. Soudain les Babi hurlant leur cri de guerre « Ya sahab ez Zéman ), se précipitèrent sur les Sevad Koubhi et les Hezar Djieribis qu ils commencèrent à massacrer. Ces maiheureux ainsi surpris s'enfuirent à la première attaque, mais les religionnaires les détournèrent sur les Qadi Kelahi. Ceux-ci surpris de cette tumultueuse attaque et croyant avoir affaire à une troupe ennemie, tournérent les talons et s ailèrent jeter sur les Sooureti ct les Échrefis. La confusion devint inextricable et les soldats perdant la tête se mirent à se tuer les uns les autres à la grande joie des Babi. Une poussée formidable se produisit et l'armée entière alla heurter les Laridjanis. Les coups de fusils partirent de plus belle et Abbas Qouli Khan faillit mille fois être tué. Il parvint cependant à se tirer de l'affreuse bagarre pendant que Mohammed Soultan Yaver cherchait à rétablir l ordre et à engager le combat. Les Babis survinrent et lui, les prenant pour des soldats de l’armée royale, les appela à grands cris, les exhortant à combattre courageusement et à tuer le plus grand nombre possible de Babi. If avait à peine achevé de parler qnil tomba, haché de coups de sabre. Les Babis poursuivirent leur avantage, mais 80 d entre eux restèrent sur IG carreau.
À ce moment, Molla Housseïn voyant le tumulte à son comble se précipita sur le lieu du carnage. Les troupes impériales fuyaient de toutes parts, ahuries par les cris, les coups de fusils et l'incendie que les
sabres droits à leurs ceintures, les manches retroussées, un léger châle blanc autour du cou comme signe de reconnaissance. La plupart des sabres étaient fabriqués dans la fortcresse même, armes imparfaites mais dont les sectaires faisaient un terrible usage.
religionnaires avaient allumé car la nuit était obscure et il pleuvait. Le feu flambait et éclairait magnifiquement cette scene de désordre, d horreur et de désespoir.
Seuls, Mirza Kérin Khan Echreñ{221}et À MehenmedKhan Laridjani résistèrent à la panique : ils s’enfermérent à la hâte avec quelques compagnons, derrière: des retranchements élevés rapidement, tous décidés de mourir jusqu au dernier plutôt que de fuir ou de se rendre. Grâce à la lumière de l'incendie ils contemplaient les Babi égorgeant les musulmans comme des moutons, et tiraient sans trêve sur les assaillants. Soudain un cavalier parut, la tête couverte d’un turban vert. « ['u vois bien ce cavalier, dit Mirza Kérim Khan à Mohammed Khan, regarde-le car c’est Molla Houssein.» Ce disant, il décharge sur Jui son fusil. On vit le Molla porter la main à sa poitrine et l'on comprit que la balle l'avait atteint à cet endroit. ÂAu même moment NMohammed Hassan visa aussi le Molla qu'il atteignit au ventre. Malgré ses deux blessures le Bouchrouyehi eut le courage de rester à cheval et de coninuer à combattre. Mais bientôt, sentant que ses forces allaient l’abandonner, il commanda la retraite. Cellee1 eut lieu en bon ordre et quoique les Echrefis continuassent à tirer, Molla Houssein ne précipita pas un instant sa marche : c'est au pas quil parvint à la lorteresse à la porte de laquelle il tomba.
Le matin se leva : Mirza Kerim Khan Echrefi monta sur un mur et chanta l'azzan afin de rallier les troupes. Abbas Kouli Khan Laridjani avec ses 50 hommes, Abdoullah Khan Afghan, avec 3 compagnons, et Mohsin Khan avec quelques cavaliers d'Echref, qui n'avaient pas été pris de panique et étaient restés à faire le coup
(221). L'historien babi veut que ce soit — dans ces mêmes circonstances, d'ailleurs, — Abbas Kouli Khan LaridJani qui ait tué le Bab el Bab.
TA
de feu sur le champ de bataille, rejoignirent aussitôt. Tous étaient honteux et inquiets de ce qu allaient penser les sphères gouvernementales. Aussi, après avoir enterré leurs morts, décapitérent-ils les 80 cadavres babi qu'ils trouvèrent, et envoyérent-ils les têtes dans les différentes villes de la province, afin de prouverainsi que les sectaires n'étaient pas invulnérables. Abbas Kouli Khan expédia un exprès nommé Abdoullah Khan au prince Medhi Mirza : il lui confia une lettre et quelques têtes d'ennemis.
L'auteur babi, certainement ici plus exact que l'auteur musulman, rapporte qu'Abbas Kouli Khan Laridjani après avoir enterré ses morts — 400 soldats et 39 officiers — profané les cadavres ennemis et expédié un express à Mehdi Qouli Mirza, se retira à Amol, pendant que les sectaires, qui s'étaient égarés durant la nuit, rejoignaient le château.
La mort du Bab el Bab les plongea dans la désolation, quoiqu elle eût été prédite et qu'elle ne fit qu'accomplir les prophéties. Le cadavre du chef babi fut enterré secrétement sous les murs du tombeau de Cheikh l'ebercy : on mit son sabre dans sa tombe. On enterra également les cadavres des religionnäires qui avaient succombé dans cette nuit si glorieuse mais si fatale en même temps. On fit le compte de ceux qui avaient été tués depuis le commencent de la guerre, il se montalt à /0, conformément aux prédictions de la Khoutbé Kzélyéh.
J'admets parfaitement que la Khoutbé Ezelyth n'ait rien prédit du tout, et que le chiffre ait été mis après coùp, mais 1l est plus que probable que ce chiffre est exact, et c est pour cela que je le donne.
Quoi qu'il en soit, les Babi furieux de voir que l'on avait profané les cadavres des leurs, déterrérent Îles soldats musulmans, leur coupèrent la tête qu'ils fichérent au bout de longues piques plantées devant la forteresse. Ils jetèrent les corps ainsi mutilés dans
les champs d'alentour pour être la proie des bêtes sauvases, et ils ensevelirent pieusement les leurs. Puis ils rentrérent chez eux et attendirent l'ennemi.
Cette fois la terreur fut à son comble dans la province; le peuple surexcité par les défaites successives de l'Islam commençait à pencher pour la nouvelle religion : les chefs militaires sentaient leur autorité chancelante, les chefs religieux voyaient leur échapper les consciences, la situation était tendue à l’extrême, et le moindre incident pouvait précipiter le Mazanderàn aux pieds du Réformateur. Dans ces circonstances critiques, Saïd el Oulema épouvanté,écrivit à Abbas Kouli Khan Laridjiani une lettre dans laquelle il l’adjurait de reprendre l'offensive : « Certes tu t'es montré plein de vaillance et de courage ; tu t'es exposé et les tiens se sont bien battus. Tu as remporté la victoire, et ton sabre à couché dans la poussière une foule de tes ennemis : maistues revenu laissanten vie dans la forteresse quelques vieillards débiles et sans force. C est un autre qui recueillera le fruit de ta victoire, c'est lui qui pénétrera dans le château privé des défenseurs, à lui le pillage et la gloire ! Pourquoi ne finirais-tu pas toimême ce que tu as si bien commencé ? Sache bien que c'est là pour toi le devoir le plus strict et le plus pressant : ta gloire en ce monde y est attachée, ton salut dans l'autre en dépend. Retourne au château et mets tout en œuvre pour que la médaille d'or de ia victoire soit frappée à ton noin.)
Non content d'agir directem ent sur l'esprit du Laridjani, Saïd el Oulema ecrivit aux Docteurs d Amol une lettre fort longue dont tous les paragraphes se ter minaient par ce refrain : « Hätez-vous de faire partir Abbas Kouli Khan, ne le laissez pas sattarder à
Amol. ) = Abbas Kouli Khan était partagé par bien des sentiments divers : certes il brülait de se venger, certes il voulait laver la honte qui le couvrait, tant aux yeux
du Chah qu'aux veux des femmes du Laridjan dont il avait fait tuer les maris, mais d'autre part il n'était pas très sûr de réussir. Les hommes étaient démoralisés, la plupart de ceux qui étaient autour de lui soienalent leurs blessures, le reste S était enfui et caché dans les villages environnants.
Aussi, importuné par les oulemas d'Amol qui ne remplissaient que trop bien la commission de Saïd el Oulema, songeant d'ailleurs que c'était là un moyen peut-être de réveiller l'ardeur islamique. {C'est plutôt votre affaire que la mienne s'écria-t-1l. Si vraiment la religion est intéressée à la destruction des babi, pré- Chez la guerre sainte, mettez vous, vous mollas, vous Moujteihds, à la tête du peuple et marchez contre le château, je vous aiderai de toutes mes forces! »
Les oulemas se trouvèrent pris à leur propre piège, “sans aucun moyen de reculer : ils durent obéir et firent prêcher la guerre sainte dans toutes les mosquées. On réunit ainsi la tourbe de la population et cette foule hétéroclite se précipita sur les pas des oulemas et des étudiants en théologie.
(Quelques-uns restèrent avec Abbas KKouli Khan, le plus grand nombre se rendit à Barfourouch où il se joignit à l'armée de Mehdi Kouli Mirza.
Celui-ci, en effet, pendant que tous ces événements se passaient, avait réuni et organisé une forte armée avec laquelle il était parti pour Sari, d'où il se mit en route pour Cheikh Tebercy. Il avait à peine quitté Surkhé Kéla où il avait campé la nuit, que le messa- ‘er d Abbas Kouli Khan Laridjani lui remit la lettre dont il était porteur en même temps qu'il lui montrait les têtes coupées des babis. La lettre ne disait pas grand chose car Abbas Kouli Khan s'y taisait sur la déroute de son armée et la victoire des sectaires. Il en agissait ainsi tant pour ne pas avouer sa défaite que pour ne. pas jeter le trouble et le découragement dans l’armée du Prince.
Celui-ci, peu soucieux de voir son subordonné cueillir à lui seul des lauriers qui devaient lui appartenir en sa qualité de Pririce donna l'ordre de hâter la marche afin de prendre sa part de la victoire qui lui apparaissait désormais si facile. On courut ainsi jusquau pont de Kara Sou Ali Abad. Là Abdoullah Khan, l'Afghan et Mirza Abdoullah Nevahi prirent le prince à l'écart et lui révélèrent la vérité.
Medhi Qoulf Mirza fut fort refroidi par cette communication qui lui présentait les choses sous un tout autre aspect. Aussi donna-t-1l l'ordre de faire revenir l'avant-garde, puis il assembla les principaux officiers et les avisa de ce qui s'était passé. |
On se rendit à Qia Qéla où un conseil de guerre fut . tenu. Quelques rares officiers conseillèrent la marche en avant, les autres affirmèrent qu'il vaudrait mieux camper là où l’on se trouvait. Enfin on tomba d'accord que les troupes avaient une peur bleue des babi, quil fallait les exercer etles rassurer avant de rien entreprendre, une nouvelle victoire devant rendre instantanèément les babi maîtres du Mazändéran.
On resta donc quatre jours à Qia Qéla où l'on prépara tout ce qui était nécessaire et le 5° jour, l'armée s étant mise en marche on arriva à Cheikh Tébercy.
Làson se trouva en face des cadavres à demi dévorés et des têtes fichées sur les piques. Le prince fut terrifié à cette vue ; il comprit qu'il n’y avait d'autre moyen de mener à bien cette affaire que d'assièger la forteresse dans toutes les règles de l’art... persan.
Pour aviser aux mesures à prendre il dépassa la torteresse et alla s'installer à un farsakh de là, au village de Qachette. C'est li que le rejoignit Abbas Kouli Khan Laridjani.
On y resta trois jours à discuter ce qu'il y avait à faire, en même temps qu'on réunissait de toutes parts ‘Les recrues.
Les Mollas, les étudiants en théologie avaient été
saisis d'une terreur qui ne les quitta plus quand ils eurent aperçu les têtes de musulmans qui (€ ornajent comme des fruits, la forêt de piques plantées par les babi ». Fort peu convaincus de l'assistance céleste, croyant leur dernier Jour arrivé, 1ls ne pouvaient dormir et passaient leurs nuits à se lamenter. Ils maudissaient le Prince et Abbas Kouli Khan qui les avaient forcés à venir dans ce guêpier, ils anathématisaient Said el Oulema qui était resté bien tranquille à Barfourouch alors qu'il les avait envoyés à la boucherie: « N'est-ce pas là du temps perdu pour la science, disalent-ils, et la religion ne serait-elle pas bien plus honorée si nous étions restés à nos études et à nos dliscussions. D'ailleurs pourquoi nous envoyer faire la guerre ? Faire la guerre c'est se tuer soi-même, or Dieu l'a défendu dans son verset : &« Ne vous jetez pas de votre propre main dans la mort ».
Les plus läches disaient : « Moi j'ai ailleurs des devoirs religieux bien plus importants à remplir, d'apres la loi je suis obligé de m'en aller ». Un autre: (« Que faire, jai un petit enfant. Et moi, disait l'autre, je n ai pas laissé à ma femme de quoi vivre, il fautque je m'en retourne. Oh! je reviendrai si la chose est nécessaire ». Un autre : (Je n ai pas réglé mes comptes et si je suis tué ma fortune est compromise; j'aurais ainsi été inique envers ma femme et mes enfants. Or d'un côté compromettre sa fortune est légalement œuvre mauvaise,d'autre part l’iniquité déplaità Dieu!»
Un autre : (Je suis débiteur vis à vis de tant de gens
et je n'ai personne pour m'acquitter. Si je suis tué je resteral débiteur et mes créanciers ne me laisseroni pas traverser le pont qui conduit au paradis». Un
autre pleurait : « Je suis venu malgré ma mère et elle
me disait si tu pars que mon lait te soit illicite; jai peur de mourir maudit». « Moi j'avais fait le vœu solennel d'aller cette année à Kerbela; of se prosterner sur la tombe du Seigneur des Seyyeds
vaut mieux que 100.000 morts dans la guerre sainte ! ».
D'autres plus hypocrites : (Ces bab1, nous n'avons jamais entendu aucune impiété sortir de leurs bouches. Ils croient à Dieu et à son prophète. Ils s imaginent que l’imam caché s'est manifesté, eh bien, qu on les laisse croire. En tous cas 1is ne sont pas pires que les Sunnis qui ne croient à aucun des 12 imams ni aux 14 purs. Ils acceptent Omar comme khalife et préferent Osman au fils d'Abou l'aleb. 11s acceptent comme premier successeur du Prophète Abou Becre, quoi qu il füt le père d'Aïchah. Eh bien mais, c'est avec les Sunnis qu'il faudrait faire la guerre. et non avec les babi quin'ont qu une légère différence c'opinion avec nous,et dont la vérité ou l'erreur n'ont pas encoreété prouvées.»
Abbas Qouli Khan etle Prince craignant que leurs terreurs ne gagnassent les soldats, que leurs murmures ne trouvassent de l’écho dans le camp s empressérent de les renvoyer. Ils partirent donc enchantés, au fond du moins, mais ayant bien soin de bénir l'armée et de demander à haute voix au Dieu de l'Islam de lui aCCOTder la victoire.
Enfin, le quatrième jour, on commença à construire une solide fortification autour de la forteresse. Le prince nomma Hadi Khan Nouriet Mirza Abd Oullah Khan Nouri comme approvisionneurs de l armée. Il assigna leurs postes autour de la forteresse à Abbas Qouli Khan Laridjani et à Nassr Oullah.
Tous ces régiments ayant occupé les points dont la garde leur était confiée il ordonna de creuser des approches et de construire des tours dominant la forteresse de façon à empêcher les Babis de sortir de chez eux, et de circuler dans l'intérieur du fort. Mais Hadyji Mohammed Ali profita des nuits sans lune pour faire exhausser ses murailles et ses ‘tours de façon que ses compagnons pussent vaquer tranquillement à leurs occupations et à leurs devoirs.
Le Prince demanda alors à Téhéran quon lui envoyât deux bons canons et deux mortiers. (222).
Le siège continuait ainsi: les pièces d'artillerie arrivèrent au moment où un Herati de l'armée royale venait de fabriquer un instrument qui lançait des bombes jusqu'à 70 coudées de distance : on ics faisait ainsi tomber dans la forteresse où l'on incendia les maisons des Babis. En même temps les canons et les mortiers faisaient pleuvoir, dit l'auteur persan, la mort dans le camp des sectaircs. Pleuvoir est exagéré mais il est certain que le feu de l’armée royale gêna tellement les défenseurs de Cheikh T'ébercy que Quouddous alla s'installer dans les remblais pendant que ses compaœnons se logèrent dans des souterrains : et l'on se moqua de l'artillerie royale.
Celle-ci futrejointe par Djaafer-Kouli Khan de Bala- Restaq, dans le Ifézar-Djérib, avec son contingent. Sur l'ordre du Prince il construisit une tour à l'Ouest de Cheikh-Tebercy et près des murs. Ïl fit en trois jours ce travail qui eût demandé trois mois à tout autre. Le de jour au matin, son ouvrage terminé il fit rentrer ses hommes au camp et leur accorda un repos
(222). Ceci dut se passer au mois de février 18149, car, à la date du 19 février, M. de Bonnières écrit au Ministre des Affaires étrangères : « Une difficulté d'un autre genre vient de surgir dans le -Mazandéran; une secte de musulmans dissidents, dont le Gouvernement avait arrêté le chef, vient de prendre les armes et défend énergiquement, contré les quelques troupes expédiées contre elle, sa liberté de penser. Les Babis {ils se nomment ainsi de la désignation de leur chef Bab} — mot qui en arabe veut dire Porte et qui signifie que le chef Bab est la porte de la sagesse et de l'interprétation exacte du Qoran, — ont de nombreux adhérents à Téhé-. ran, à Tauris; et, comme ils sont hostiles à la dynastie Qadjar. prétendant qu'ils ont usurpé le trône sur les descendants des imams, les seuls souverains légitimes de la Perse, il n’est pas sans importance pour le gouvernement persan, d'étouffer promptement cette secte religicuse qui menace de devenir promptement un parti politique.
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bien mérité : mais le Prince ne voulut pas l'admettre et donna l'ordre à ces gens de retourner sur leurs pas pour aller construire des retranchements autour de la tour. Les officiers expérimentés de l’armée eurent beau lui exposer que ces hommes étaient rompus de fatigue et qu ils n'avaient même pas mangé, qu'ilfallait avant tout les laisser se reposer et se restaurer, le Prince ne voulut rien entendre et maintint l'ordre qu'il avait donné. Les soldats, peu soucieux d'obéir s enfuirent de tous côtés et c'est avec beaucoup de peines que Djaafer Kouli Khan et Mirza Abdoullah réunirent 39 hommes qu'ils ramenèrent vers la tour. Aussitôt arrivés là, ces hommes se couchèrent et s'endormirent. Les Babi observaient du haut de leurs murailles ce qui se passait : ils comprirent qu'une excellente occasion se présentait à eux : ils sortirent au nombre de deux cents de leur forteresse et se jetèrent en hurlant sur les hommes endormis. Mirza Abdoullah qui veillait déchargea son fusil et en tua deux, ce qui fit iustinctivement détourner les assaillants sur la tour de Djaafer Kouli Khan, dans laquelle ils entrèrent facilement, massacrant tout sur leur passage. Djaafer Kouli Khan en tua deux de sa propre main pendant que ses soldats en tuaient aussi deux autres, maïs les Babis se jetèrent Sur lui et l'assaillirent à coups de sabre. Ayant reçu plusieurs blessures il se jeta dans le fossé de la tour. Les Babi assaillirent et tuërent son neveu Thamasp Kouli Khan, puis laissant quelques-uns d’entre eux au sommet de la tour qui tiraient dans la direction de l'armée royale pour l'empêcher d'approcher, ils balayèrent les environs immédiats. Enfin ils sonnèrent la retraite, etcomme ils passaient ils virent Djaafer Kouli Khan dans le fossé et le criblèrent de balles.
Pendant leur retraite, Mir Abdoullah en tua encore deux, ce qui porta à 8 le nombre de leurs morts. Puis 1l vintrelever Djaafer Kouli Khan horriblement blessé ët le reconduisit au camp. Les parents pansérent les
blessures de cette victime de l'entêtement du Prince, et la firent transporter à Sari. Mehdi Kouli Mirza furieux de ce qu'on en eût agi ainsi sans sa permission eut la cruauté, au moins inutile, de l'envoyer chercher. On le ramena, mais ce double voyage dans l'état ou il était eut le résultat qu'il devait avoir : le pauvre officier mourut dès son arrivée au camp.
ÏJ1 y avait quatre mois que cela durait; aussi le Chah commença-t-1l às impatienter : les succès Babi enflamnmérent sa colère quil exhala en ces termes, suivant l'historien persan : « Nous pensions que notre armée entrerait sans hésiter dans l’eau ou dans le feu, que sans peur elle lutterait contre un lion et une baleine. Nous l'avons envoyé combattre une poignée d'hommes faibles et sans force et elle ne fait rien ! Les grands du Mazandéran pensent-ils que ces retards nous agréent ! Laissent-ils grandir l'incendie pour grandir leurs succès ? Eh bien qu'ils le sachent, je ferai comme Allah n avait pas créé le Mazanderan et j'en extermineral les habitants jusqu au dernier. »
Les princes et les grands personnages témoins de cette colère se portèrent garants de la prise prochaine de la forteresse et du massacre des Babi.
Alors sa majesté ordonna à Soleiman Khan Afchar de se rendre au Mazandéran pour faire une enquête sur ce qui se passait. Son arrivée stimula le zèle de l'armée royale : les soldats turcs attaquérent avec vigueur la forteresse des deux côtés à la fois. On décida de faire sauter les murs à la mine et de se précipiter tous cnsembie par la brèche ouverte.
La mine creusée à l'Ouest réussit fort bien : cinquante mêtres de mur tombérent sous l'explosion. La mine de l'Est au contraire mal creusée ne produisit aucun effet. Le signal de l'assaut fut donné etl'attaque générale commença. Elle fut plus vive et plus vigoureuse à l'endroit où la brèche était ouverte. On tirait à cœur joie sur les Babi. Mirza Kérim Khan leva son
étendard et, sans souci des balles, vint au pied de la forteresse. Un Babi sortit son fusil par une meurtrière pour abattre l'audacieux assaillant mais celui-ci saisit l'arme par le canon et par une pesée vigoureuse l’arracha des mains de l'ennemi. I] monta alors sur la tour, y planta son drapeau et cria aux soldats de se hâter de venir le rejoindre. Mohammed Saleh Khan, frère de Djaafer Kouli Khan, accourut avec les hommes de Balarestaq.
Les choses allaient tourner fort mal pour les sectaires quand, on ne sait quel vertige Semparant du prince, il fit sonner la retraite.
Mirza Kérim Khan et Mohammed Salëh [han furent obligés de reculer, la rage dans le cœur, les autres officiers furent stupéfaits et l'on fit comprendre au Prince ce que sa conduite avait d'étrange. Enfin on se promit qu à la prochaine occasion on pousserait jusqu'au bout ses avantages ei qu'on semparerait coûte que coûte de la forteresse.
Mais on changea bientôt d'avis car on apprit que les provisions de la garnison babie s'épuisaient rapidement, et qu'elle risquait de mourir bientôt de faim. C'est alors que quelques courages commencèrent à faiblir chez les assiégés. Agha Reçoul qui était un des personnages influents parmi les Babi se rendit personnellement au camp du Prince et obtint son pardon ainsi que celui de trente de ses compagnons. Il revint à la forteresse chercher ceux qu'il pensait ainsi avoir sauvés et en ressortit avec eux. Quand il arriva près du camp un Laridjani, croyant à une attaque, l’abattit d'un coup de fusil, les autres soldats l’imitèrent couchant sur le carreau plus de la moitié des transfuges. Les autres surpris de cette réception à laquélle ils ne sattendaient guère tournèrent les talons et coururent vers la forteresse ; mais leurs camarades les voyant venir, sans que rien püt expliquer leur sortie, comprirent ce dont il s'agissait et les tuëêrent jusqu au dernier.
ñiza Kouli, fils de \Mohammed Khan Mirakhor de Mohammed Chah fut plus heureux. Il sortit de la forteresse avec deux où trois de ses amis et vint se réfugier au camp où il fut confié à la garde de [ladi Khan Nouri. |
D'autres Babis enfin‘parvinrent à traverser nuitamment les lignes d'investissement et rentrérent chez eux.
Sur ces entrefaites Mehdi Qouli Mirza et Abbas Kouli Khan Laridjani allérent visiter une tour voisine des murs de 12 forteresse. Les Babis les saluërent d'une grêle de balles : l’une d'elles entra par une fissure du mur et frappa Abbas Kouli Khan à l'épaule, mais sans lui faire grand mal.
Enfin la garnison assiégée était arrivée au bout de ses provisions de bouche. Comme 1ls ne pouvaient sortir ils mangèrent tout ce qu'ils trouvèrent : Les feuilles et l'écorce des arbres. l her be, les cuirs deleurs ceinturons et des fourreaux de leurs sabres ; ils ramasserent tous les ossements qu'ils trouvèrent, les firent torréfier et en préparèrent une pâte dontils se nourrirent. On déterra le cheval de Molla Housseïn, et malgré qu'il fût à moitié pourri, il le dévorérent. Ils n en étaient d'ailleurs pas moins ardents à la batarlle etne se relächèrent pas de leur enthousiasme. À l'Ouest de la citadelle les soldats royaux avaient construit une
grande tour dont le fossé avait dix metres de profondeur
et dix mèétres de largeur. On y avait établi un pont composé de deux troncs d'arbres. La tour était gardée par Mirza Abdoullah Nevahi avec les gens de Béndépey, d Eschref et de Balarestaq. Un soir pendant que ces musulmans faisaient leur priére le pont n'étant pas encore relevé trois Babis entrèrent et avec le plus grand sang froid se mirent à couper des têtes. Mirza Abdoullah Nevahi pensant avoir affaire à l'avant-garde babie fit jeter les troncs d’arbre dans le fossé. L'un de ces trois héros courut au haut de la tour, passant au fil de
l'épée tous ceux quil rencontrait. Arrivé là il eria à ceux de Tebercy « hâtez vous ! j'ai pris la tour. »
Ses deux compagnons, tombèrent enfin après avoir fait une hécatombe de soldats ; maïs lui, resté au sommet de la tour, tuait tous ceux qui osaient monter pour l'attaquer. Aussi les ennemis selassérent-ils bien vite de ce jeu et il fallut couvrir d'or un homme de Talech pour le décider à tenter l'aventure : il fut plus heureux que ses prédécesseurs et abattit le babi d'un coup de fusil.
Ce courage sombre et désespéré, cette ardeur invincible, cet enthousiasme irréductible donnaient fort à penser aux chefs de l'armée impériale. Désespérant darriver à forcer des retranchements d'où ils avaient été si souvent repoussés, ils songèrent à la ruse. Le Prince y était naturellement porté, et Souleiman Khan Aîchar envoyé en dernier lieu par le Chah pour contrôler les opérations militaires y poussait de toutes ses lorces, songeant que de plus longs délais compromeitalent sa fortune et sa vie. Le Prince écrivit donc à Quouddous une lettre dans laquelle, faisant ressortir les horreurs d’une guerre cruelle entre gens d’une même nationalité, il proposait une paix durable et définitive. |
Quouddous crut-il à la bonne foi du Prince, cela est probable quoique l'historien Babi prétend quil eût flairé le piège mais qu'il résolut alors, voyant d'ailleurs toute résistance impossible, de se vouer au martyre. Il répondit donc qu'il acceptait la paix et que si on leur jurait de respecter leurs vies et leurs libertés ils parüraient immédiatement et se rendraient dans d'autres provinces.
Le Prince et Abbas Kouli Khan heureux de voir l'ennemi mordre si facilement à l'hameçon n'hésitérent pas à écrire les termes du traité sur la feuille de garde d'un Qoran, de le sceller de leurs sceaux et de l’envoyer aïnsi au chef Babi. Ils consentaient à tout ce que
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celui-ci avait exigé, mais ils exprimèrent le désir d'avoir une entrevue avec lui. Quouddous aurait répondu à l'envoyé : « je sais quelle est la pensée de derrière la tête du Prince, mais je veux montrer aux musulmans quel respect j'ai pour le Livre de Dieu.» Il récita en même temps la strophe du Mesnévi qui commence par ces mots : Mon âme est un oiseau d’eau, pourquoi se plaindrait-elle du déluge de malheurs qui l'environne de toutes parts ?
L'auteur musulman du Nassikh et Tevarikh prétend que le Prince mit comme condition à cette reddition que les sectaires reviendraient à l’islam. Mais les auteurs babis le nient et avec raison, je pense. D'abord il importait fort peu au Prince que ces gens crussent à Dieu ou au diable ; ensuite il savait fort bien que les Babis n'eussent certainement pas consenti à cette apostasie, enfin et c'est la raison la plus convaincante le Prince préparait déjà le guet-apens dans lequel il allait faire tomber ses malheureux adversaires. Dès lors il n'avait besoin de rien leur demander, risquant par une exigeance inadmissible de pousser les Bab a un dernier acte de désespoir qui aurait pu lui coûter beaucoup de monde.
Le Prince fit donc dresser des tentes pour les Babi et envoya un cheval à Quouddous. Les sectaires sortirent avec tous les honneurs de la guerre, leur chef en tête, au nombre de £74, hâves, extenués, déguenillés. [ls se rendirent aux tentes qui leur avaient été assignées, etraprès s être restaurés, s’endormirent.
Le lendemain matin le Prince invita Quouddous et les autres chefs sous sa tente, pour y régler la question du départ. Ces cheîfs étaient au nombre de 14 suivani les uns, de 7? suivant d'autres. On amena la conversation sur la religion : les Babi ne cachèrent ni leurs convictions ni leur mépris pour l'Islam, C’est tout ce que l’on voulait, ils furent immédiatement arrêtés, el le Prince donna l'ordre de massacrer le reste, se basant
sur la loi islamique d'après laquelle tout musulman qui renie sa religion doit être exécuté. Les Babi exténués, étaient en train de prendre leur repas quand ils se virent tout d un coup enveloppés parles musulmans.
On les fit aligner sur un rang et l'on s'’amusa à leur fendre le ventre : opération d'autant plus réjouissante que des intestins fendus sortait de l'herbe, non encore digérée, témoignage éclatant des souffrances qu'ils avalent éprouvées, mais aussi de la foi qui les avait soutenus. Quelques-uns, bien rares, parvinrent d S ENfuir dans la forét.
On se grise à l'odeur du sang et quand on n eut plus rien à tuer on songea à Riza Khan et aux autres transfuges qu on avait confiés à Hadi Khan Nouri. On les fit venir et on les tua. C'est dans cette lâche tuerie que périt le fils de Molla Abdoul Khaleq.
‘Le Prince fit garder à vue Quouddous et les autres chefs quil avait invités le matin : il réservait leur exécution aux dilettanti de Barfourouch.
Désormais libre de toute inquiétude, on alla se promener dans la forteresse : on s’accorda à admirer les travaux qui y avaient été accomplis et la science déployée dans les défenses : on s’applaudit de n avoir pas eu à forcer les ennemis dans leur dernier retrantranchement ; on ramassa toutes les armes qu on rencontra et tout le butin qu’on trouva. Le tout fut porté au prince qui restitua à chacun ce qui lui appartenait: il fut tout heureux d'y retrouver son bagage pillé à Vaskès. Tout ce qui resta sans propriétaire, 1l se l'adjugea.
On rasa toutes les constructions élevées par les Babi, on nivela le sol afin de ne laisser aucun vestige de l'héroïque défense de ceux qui étaient morts pour leur foi, s’imaginant ainsi qu'on baillonneraït{ histoire. Ce fut alors, dit Mirza-Djani, que l'Islam donna au monde un honteux spectacle. Les vainqueurs, si l'on peut leur donner ce titre, voulurent soffrir les
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ivresses du triomphe. On couvrit de chaînes Quouddous, Mirza Mohammed Hassan Khan frère du Bab el Bab, Akhound Molla Mohammed Sadeq Khoraçani, Mirza Mohammed Sadeq Khoraçani, Hltadii Mirza Hassan Khoracani, Cheikh Nimèêt Oullah Amoli, Hadji Nacer Qasvini, Moila Youssouf Ardebili, À Séyyéd Abd oul Azim Khohi et quelques autres. On les plaça au milieu du cortège qui se mit en marche au son des tambours et de la musique : ei on les frappait chaque fois que l’on passait dans un endroit habité. On exaltait le courage des vainqueurs, on chaniait leurs hauts faits: (vraiment on eût dit que la Perse venait de battre le Russe, ou bien qu'on venait de conquérir les Indes ou soumis les Anglais, ou bien qu on venait de se rendre maître de l'Afghanistan, du Belouchistan, de Balkh, de Bokhara, ou bien quon avait repris aux l'urkomans les malheureux prisonniers persans qu ils enlevèrent dans leurs razzias, ou bien enfin, qu après avoir culbuté le Sultan, on venait d'entrer en conquérant à Baghdad et qu’on réunissait enfin à la couronne du Chah les territoires sacrés de Nedjef et de Kerbélah si longtemps souillés par la domination sunnite. »
Barfourouch fut décorée de fleurs et de tapis, les cris de joie, les feux d'artifice, les spectacles publics üirent de l'entrée dans cette ville. de dix misérables qui mouralent de faim depuis trois mois, un événement.dépassant les conquêtes de Cyrus.
Après l’arrivée à Barfourouch, Quouddous demanda au prince de l'envoyer à Téhéran afin que le Chah décidät lui-même de son sort : le prince y consentit. Mais Saïd el Ouléma prévenu, s’y opposa. Il vini trouver Mehdi Qouli Mirza, lui remit un cadeau de 1.000 tomans et réclama la livraison, entre ses mains. du chef babi. « IÏ est astucieux et éloquent, dit-il au prince, qui sait quelle impression il fera sur l'esprit de Sa Majesté. »
Said el Ouléma put enfin donner libre cours à sa lächeté et à sa haine : on lui amena l’illustre captif, et, après l'avoir ignominieusement insulté, il fut pris d'un horrible acces de fureur: se précipitant sur Quouddous il lui coupa les deux oreilles à coups de canif et, l'ivresse du sang lui montant au cerveau, il empoigna une hachette et frappa sur le crâne de son ennemi jusqu à ce que celui-ci tombäât.
On transporta le corps sur la place publique, où un étudiant en théologie lui coupa la tête. Son corps fut haché et les débris jetés dans les fossés de la ville.
La tradition veut qu'une main pieuse ait recueilli ces restes ct les ait pieusement ensevelis dans les ruines d'une école.
Là ne se bornérent pas les scènes de sauvagerie. Si quelques-uns échappèrent : a la mort, avant été vendus comme esclaves, d'autres furent martyrisés. Ceux qui trouvérentdesacquéreurs bienveillants furent Akhound Molla Mohammed Sadèq Khoraçani, Molla Mohammed Mehvélati Dough Abadi, A Séyyèd Azim Khohi, Hadji Nacir Qasvini, [ladji Abdoul Medijid Nichapouri, Mirza Houssein Moutevelli Qoumi. Quatre Babi souffrirent le martyr à Barfourouch. Deux furent envoyés à Amol : parmi ces derniers, Molla NimètOullah Amoli, l'autre Mirza Mohammed Bagher Khoraçani Qahini, cousin de notre auteur babi.
Qahini demeurait auparavant à Méchhed, dans l'avenue nommée Khiaban Bala. et sa maison, qu on avait surnommée BABiyén, était le lieu de rendezvous des sectaires en même temps que la demeure des religionnaires en voyage. C'est là que demeurèrent Quouddous et le Bab el Bab dans leur voyage au Khorassan. Outre sa science religieuse, Qahini était fort adroit de ses mains et c'est à lui qu'étaient dues les fortifications de Cheik Tébercy.
À l’arrivée à Amol, Molla Ni met Oullah fut torturé avec une implacable férocité. Peut-être ce spec-
tacle porta-t-1l la fureur de Qahini à son comble. Toujours est-il que, quand le bourreau s'approcha de Jui, Qahini brisa les liens qui l’enveloppaient, sauta sur l’exécuteur, lui arracha son sabre et l'en frappa avec tant de violence que sa tête alla rouler à quinze pas. La foule se précipita sur lui, mais, terrible, il abattit à ses pieds tous ceux qui s’approchaient à portée de son arme. On fut obligé de le tuer de loin à coups de fusil.
Apres sa mort, on trouva dans sa poche un morceau de viande de cheval rôtie, souvenir des misères qu il avait endurées nour sa foi.
Les Bapbi remarquent avec Intérêt que quelque temps après, Saïd el Ouléma fut pris d'une maladie étrange.
Malgré les fourrures dont il senveloppaîit, malgréle feu qui brülait continuellement dans sa chambre il orelottait de froid, et cependant le feu intérieur qui le dévorait était si intense, que rien ne pouvait calmer sa soif inextinguible. Il mourut,et sa maison qui était fort belle resta abandonnée. Elle tomba en ruines et. petit à petit, on prit l'habitude d'aller jeter les ordures sur l'emplacement où elle s'élevait autrefois.
Ces faits se sont gravés si profondément dans la mémoire des Mazanderanis que, quand ils s'insultent entre eux, ils finissent toujours par se dire: « Que ta maison rencontre le même sort que celle de Saïd el Ouléma. »
Ainsi échoua le plan que les Babi avaient formé d'aller, sous prétexte de pèlerinage, se grouper autour de leur chef pour le défendre ou l’enlever.