‹ Seyyèd Ali Mohammed, dit le BâbChapitre 49 sur 56 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE CADAVRE Du BaB

M. de Gobineau. d accord en cela avec les auteurs du Nacikh-et-tevarikh, du Roouzet-ès-Séfa, du Mirhat el Bouldan, en un mot avec tous les historiens officiels, rapporte qu'après l'exécution, le cadavre du Bab fut jeté dans les fossés de la ville et dévoré par les chiens.

En réalité il n’en a pas été ainsi, et nous allons voir pourquoi ce bruit à été répandu tant par les autorités de l'auris peu soucieuses de s’attirer les réprimandes du gouvernement pour une complaisance chèrement vendue, que par les Babi désireux de prévenir ainsi les recherches de la police.

Les témoignages les plus sûrs des spectateurs même du drame ou de ses acteurs ne me laissent aucun doute que le corps de Seyyèd Ali Mohammed n'ait été recueilli par des mains pieuses et n ait enfin, après les péripéties que je vais raconter, ‘reçu une sépulture digne de lui,

Quand l'exécution fut terminée, les troupes se retirérent, la foule s’écoula et les corps furent confiés aux soldats de garde. M. de Gobineau veut, avec quelques autres auteurs, que le cadavre ait été promené durant trois jours à travers les rues de la ville. Malgré que cefait soit en général nié par la tradition, je l’accepte comme Vrai parce qu'il est vraisemblable. Mais de deux choses l’une où la nuit venue on laissait le corps où il était, seul et abandonné, ou on le faisait garder par

les soldats. Dans le premier cas il est de toute impossibilité que les nombreux bab1i qui se trouvaient dans la ville eussent hésité un seul instant à aller dérober le cadavre que personne ne veillait. Ils ont donné trop de preuves de leur courage, de leur conviction et de leur enthousiasme pour admettre, même une seconde, qu'ils aient abandonné ainsi sur la voie publique le corps de celui qu'ils considéraient comme leur Dieu et qu'il leur était si facile de recueillir.

Mais, si les historiens officiels ont raison, si le cadavre, le troisième jour a été jeté dans les fossés de la ville pour devenir la proie des animaux errants, il est bien clair qu'à partir de ce moment il n’a plus êté gardé et les sectaires pouvaient facilement se l'approprier. |

Enfin, en dernier lieu, même gardé nuitamment, l'enlèvement était relativement aisé. On a pu voir at cours cle cette histoire ce que sont les sentinelles persanes: leurs fonctions consistent essentiellement à dormir auprès du dépôt qu'ils sont sensés garder. Si l'on ajoute que les arguments sonnants et trébuchanis ne laissent en Perse que bien peu de personnes insensibles, on se rendra aisément compte que les bah pouvaient facilement trouver la route qui conduisait au fond du cœur de ces pauvres diables de soldais toujours si mal payés. Enfin le courage n'étant pas surtout en cette circonstance, la marque dominante des ennemis du Babisme, si l'on veut bien admettre que la garde se composait de deux ou trois soldais, ceux-ci eussent très probablement fui à une première attaque sérieuse.

C'est ce à quoi les Babis se résolurent d’abord. Les chefs, réunis chez Souleïiman Khan de Saïn Qal'éh afin d'aviser aux mesures à prendre pour soustraire lé corps du martyr aux insultes et aux brutalités des infidèles décidèrent de mobiliser leurs hommes. de 5€ rendre en troupes sur le lieu. où gisait le Bab, dé

Fr

A me nn agen ft le A meet 6 PL en free eme SCIE PC EEE

mn,

. D nn

1 TP Le er LE “HLrT-

livrer au besoin bataille mais de dérober coûte que coûte la précieuse lelique. Souleïman Khan, homme considérable, chef d'une grande famille était lié d’amitié avec le Kalenter de Tauris. Il pria ses coreligionnaires de lui permettre d'aviser ce fonctionnaire

dela décision qui venait d'être prise et de lui faire

connaître qu'il valait mieux faire lui-même Ja remise du corps plutôt que de risquer de déchaîner en ville la guerre civile. Le Kalenter, frappé de l'imminence du péril, et de la somme qui lui était offerte, remercla Souleïman Khan de son message, le pria de dire à ses compagnons de ne pas bouger et d'attendre qu il leur envovyât lui-même le cadavre du Bab quil ferait enlever par ses gens. Maïs les Babi lui répondirent qu'ils ne permettraient pas aux assassins de souiller de leur attouchement le corps de l’auguste victime.

Le Kalenter consentit donc à ce que quelques bab1 se rendissent sur le lieu de l'exécution pour enlever le cadavre etil leur adijoignit quelques-uns de ses hommes pour imposer silence. aux soldats de garde, qui, recevant le prix convenu consentirent facilement à se taire. | | |

Tout le monde ainsi satisfait, on convint de dire que le Bab avait été dévoré par les bêtes errantes : la Chose pouvait facilement être crue, car elle était vraisemblable et ainsi la combinaison offrait l'immense avantage de maintenir la paix dans une cité essenüellement turbulente, d'enrichir les acteurs de la comédie, de les dégager de toute responsabilité et de fermer d'un autre côté les yeux de l'autorité.

Les deux cadavres furent donc relevés, celui de Mohammed Ali Zendjani fut enterré et celui du Bab enseveli dans une caisse et caché dans une maison. Je dois ici ouvrir une parenthèse, afin de rapporter ce que m'a raconté Soubh i Kzel, durant mon séjour à Chypre.

(Avant sa mort le Bab m'ordonna dans un de ses

versets d'enfermer son cadavre dans un cercueil de diamants, si Dieu le permettait, et de l’enterrer en face de Chah Abdoul Azim. Il décrivait l’endroit de la sépulture de telle sorte que seul je pouvais comprendre ce quil voulait dire. »

(€ [1 mourut ainsi que Mohammed Ali Zendjani. Les exécuteurs jetèrent pêle-mêle les uns sur les autres les membres des deux martyrs de telle sorte quil devint impossible de les différencier. »

« Je les mis tous deux dans un cercueil de cristal, ne pouvant en faire en diamants et le fis enterrer à l’endroit même que le Prophète m'avait indiqué. Le lieu de la sépulture resta trente ans secret. Les Behanis surtout l'ignoraient complètement, mais un traître la leur révéla. Ces blasphémateurs déterrérent le cadavre et l’anéantirent. S'ils ne l'out pas anéanti, et sis indiquent une nouvelle sépulture contenant réellement le cercueil de cristal et le corps du Prophète qu'ils ont dérobés, nous ne pourrions nous résoudre à considérer ce nouveau tombeau comme sacré car il n'est pas au lieu indiqué par le Bab (229). »

Cette version que j'ai rapportée aux Behahis de Téhéran a eu le don de les exaspérer et de leur faire

(229) — J'ai longtemps hésité à enregistrer ces paroles de Soubh-i-Ezel dans mon histoire. Tout ce qu'il dit est contradictoire et invraisemblable, mais j'ai cru que l’impartialité me faisait un devoir de rapporter ce que j'avais entendu. Je me bornerai à faire remarquer que Soubh-i-Ezel n'explique pas comment le Corps est parvenu jusqu’à lui, où et comment il s'est procuré le cercueil de cristal. Les membres confondus des deux victimes ne répondent à rien de ce que nous dit l’histoire. Si les deux sectes diffèrent d'avis quant à la personne du successeur du Bab, du moins enveloppentt-elles le Prophète lui-même d’un même amour et d'un même respect. Accuser l'une d'elles de lavoir anéanti ressemble fort à une calomnie dont .Mirza Yahyah se repenti, d’ailleurs immédiatement, puisqu'il ajoute comme correctil qu'il se peut que le corps n'ait pas été anéanti. Que les

renouveler leurs anathèmes contre le solitaire de Chypre.

Voici donc comment les choses se seraient passées.

Nous avons dit que le cadavre du Bab fut caché dans une des maisons de Tauris. C'était celle de Souleïman Khan lui-même. Celui-ci prévint Béha Oullah de ce qui s'était passé et lui demanda ses instructions. Béha, conformément à l'ordre quil en avait reçu dans le testament du Bab ordonna le transport de cette caisse à Téhéran.

Elle fut ainsi portée jusqu'à l’imam Zadé Mahsoum — devenu depuis le cimetière favori des Babi — en dehors de la porte dite de Casvine parce que c'est là qu aboutit la route qui conduit de cette ville à la capitale. Elle fut placée dans une niche que l’on mura avec des briques. Les choses restèrent ainsi fort longtemps quand, il y a 29 ans, Mirza Housseïn Ali Beha, étant encore à Andrinople, donna l’ordre à Hadji Ali Ekber Chahmirzadèh et à À Djemal de l'enlever de l'endroit où elle était pour la transporter ailleurs. Ceux-ci obéirent sans comprendre pourquoi on leur ordonnait ce changement : mais ils le comprirent quand quelque temps plus tard l’imam Zadé qui menaçait ruine fut démoli pour être reconstruit à nouveau. Sa démolition — si Beha n’eût pas pris cette précaution — eut mis la caisse à découvert et les précieuses reliques fussent tombées entre des mains profanes.

Je cèdeicila parole à Hadji Molla Ali Ekber Chahmirzadèh qui ma raconté toute cette histoire en ces termes : « Après avoir reçu l’ordre en question nous » allâmes, À Djemal et moi, chercher la caisse à

Behahis aient ignoré pendant 30 années le lieu de la sépulture, le fait est impossible puisqu'au début il n’y avait que des Babis. Enfin comment Ezel eût-il caché cela à son frère Béha en qui il avait la plus grande confiance et qu’il accuse même d’avoir abusé de cette confiance ?

l'imam /adé Mahsoum. Nous la retrouvames derrière le mur en briques que nous dûmes détruire et nous la transportämes du côté de Chah Abd oul Azim. La nuit était venue et nous ne savions que faire ne trouvant aucun endroit où nous puissions déposer en sureté la caisse qui nous était confiée. Nous traversâmes tout le village et nous nous rendions du côté de Tchechmé Ali quand nous passämes devant la Mosquée Machallah alors à moitié en ruines et fort éloignée de tout lieu habité.

» Nous trouvämes l'endroit favorable, et nous nous arrêtâmes. Nous ouvrimes la caisse et nous trou: vâmes le corps enseveli dans le linceuil; nous le laissâmes tel quil était, mais nous enfermâmes le tout dans un linceuil de soie que nous avions apporté. Dans cette opération, nous trouvâmes sur sa poitrine un bouquet de fleurs qu on y avait placé et qui était tout desséché. Nous primes ce bouquet et nous en partageñmes les fleurs. Alors nous remimes le corps dans la caisse que nous portämes dans la mosquée et que nous plaçâämes sous une petite voüte resiée debout. Puis, dans l'ouverture des deux arceaux nous élevâmes un mur avec les briques gisant sur le sol ; du plâtre nous avait été apporté par un de nos coreligionnaires.

» Pendant que nous étions ainsi occupés, nous ne nous aperçûmes pas que nous étions épiés par des cultivateurs que notre entrée dans ce lieu solitaire avait intrigués.

» Aprés avoir fini notre ouvrage, nous nous rendimes à Qoutch Ecçar, village situé au bas de Cha Abdoul Azim, où nous nous reposàmes toute la journée.

» Le soir venu, nous nous dirigeâmes vers l'éhéran. Arrivés à Chah Abdoul Azim à l'endroit où se rencontrent les deux routes, l’une conduisant vers Tchechmé Ali, l’autre vers Téhéran, Djemal prit la

route de la vilie. Je l'arrêtai en lui disant que nous ferions bien de retourner à la Mosquée Machallah pour voir si nous n'avions pas laissé de traces trop apparentes de notre passage et si notre dépôt était réellement en sûreté. Comme vous le verrez ce fut

là une inspiration du ciel. |

» Nous nous mîmes en route et Djemal dont la

monture était moins fatiguée ou plus robuste que la mienne me précéda. Je lui criais que je l'attendrais à l'endroit où je me trouvais. 1l partit donc et je restai seul. J’attendis fort longtemps, si longtemps même que l'inquiétude me prit et que je me hâtai de rejoindre mon compagnon.

») Sur le seuil je le trouvai évanoui. Je m empressail

de le faire revenir à lui, mais il était si troublé, si ému, qu'il n'avait pas la force de répondre à mes questions sur les causes de son évanouissement. J'entrai alors dans la Mosquée craignant qu'un malheur ne fut arrivé, et, comme il y faisait obscur, je tâtai avec les mains le mur que nous avions construit. Je sentis qu'on l’avait détruit ; à moitié fou j étendis lies mains en avant, elles rencontrérent la caisse, mais elles constatèrent en mème temps que la caisse était brisée. Je la tirai à moi dans un violent mouvement de désespoir et, l’ayant trouvée fort lourde, je fus repris d'espoir. J’eus en effet bientôt l'immense joie de constater que le corps s'y trouvait encore. Rassuré, je tranquillisai mon compagnon et nous tinmes conseil sur ce qu’il y avait lieu de faire.

» Nous ne vimes d’autre moyen que de nous en remettre à la Providence et de tâcher de faire entrer la caisse en ville. Nous la mîimes donc sur l'un de nos ânes et nous nous mimes en route.

» Arrivés près des fortifications nous nous arrétâmes très embarrassés ; si nous voulions faire entrer notre fardeau par la porte, les douaniers et les soldats nous eussent arrêtés pour en visiter le contenu,

puis, on nous eut em prisonnés après avoir-confisqué notre caisse. Passer à travers le fossé et remonter sur le talus était difficile et dangereux. Nous étions sur le point de nous désespérer quand l'orage qui menaçait depuis longtemps éclata soudain. La pluie faisait rage et les pélerins attardés se précipi tèrent en foule vers la porte. Profitant de l'occasion nous nous ruâmes au milieu d'eux et, étendant notre aba sur la caisse nous pümes passer dans ce désordre sans être remarqués.

» Nous portâmes la caisse chez l’un des nôtres, À Mirza Hassan Vezir, gendre de Seyyèd Ali Mediji oul Achrab ; je m'installai dans sa maiïson sans lu révéler le secret.

» Je restai ainsi quatorze mois gardien de ce dépôt

Je ne sais comment nos coreligionnaires fureni avisés de cette sépulture provisoire, toujours est-il que je reçus bientôt des lettres de toutes les pro vinces à ce sujet et que de tous les points de l'Em pire les Babi commencèrent à venir en pélerinagé: J eus beau répondre € à tout ce monde que je ne savais pas de quoi il s agissait, que tout ce qu'on racontait était faux, le pélerinage n'en continuait pas moins. » Dès le début, alarmé de ces allées et venues qui pouvaient éveiller l'attention des autorités, je! référai à Béha en le prévenant même que quelques Jsfahanis avaient. l'intention d'acheter le terrain où s'élevait la maison pour y construire un tombeal définitif. ‘ » Enfin, au bout de quatorze mois, comme je l'a déjà dit, arriva de Saint-Jean d'Acre, Hadji Cha Mohammed surnommé Emine. Il était porteur d'un

ordre m ‘enjoignant de lui remettre ce dépôt sans lui. poser aucune question sur ce qu'il allait en faire. de

le lui remis sans lui demander aucune explication. » Hadji Chah Mohammed, qui plus tard fut tué à Tauris dans j’ insurrection de Cheikh Obéid Oullah,

» porta en grand secret le cadavre dans un endroit » inconnu, probablement la maison d'un de ses coreli- » gionnaires.

» Les choses restèrent en l’état, et tous, nous igno- » rions le lieu où se trouvaient les restes de notre » prophète quand, il y a dix-sept ans, un nommé À »y Mirza Aced Oullah Isfahani vint de Saint-Jean » d'Acre à Téhéran. Il se chargea du dépôt, maïs nul » ne sut où il l’alla prendreet à qui il le confia. Enfin, » il ya deux ans, ce même Aced Oullah revint et » transporta les reliques jusqu à Saint-Jean-d'Acre. » On dit que la sépulture définitive se trouve au pied » du mont Carmel. »

Aïnsi ce n’est que bien longtemps après sa mort, que Seyyèd Ali, la plus grande figure des temps modernes, celui qui, par amour de ses semblables, se lança dans la plus effroyable aventure qu'on puisse rêver, avec un courage d'autant plus merveilleux, qu il était tranquille et continu, et qui en fait certes un héros qu'aucun héros n’égala jamais, repose enfin dans la paix éternelle. Que la terre lui soit légère !

ee 0%

EE

CR ÇrdIr er 1 rt

PET ROUEN STI MU A de M

Page 1