XVJ RÉFLEXIONS
Baillet , quelques années plus tard, devait remplacer par un C suivi de trois étoiles , était encore de mode dans le monde bourgeois. Il jouissait aussi du droit de libre circulation parmi toutes les classes de la société. On ne craignait pas de l'employer aussi bien au jeu du Roi que dans le sanctuaire des parlements. L'aimable chevalier de Cailly s'en sert à maintes reprises dans ses c diverses petites poésies », imprimées en 1667 et qui sont dédiées à « Monseigneur Colbert, Ministre d' Estât >. En voici deux des plus jolies :
LA FOIRE DE 8. GERMAIN AVANCÉE EN l663.
A un Amy.
En mil six cens soixante-trois, Puisque nostre Foire commence Le second jour du premier mois, Veux-tu savoir ce que f en pense?
Cet an , mon cher amy y le Cocuage avance ;
Ces Cocus que la Foire eust faits en Février S^en vont se faire en Janvier,
SUR CE QUE LE BRUrf Q.UI EN COURAIT SE TROUVA FAUX.
Sur le bruit qui par tout couroit Que d*un mois tout entier la Foire avanceroit ,
SUR SGANARELLE. XVlj
Aux Cocus de cet an je dis leur destinée»
Ce bruit se trouve faux, je connais mon abus, Et je vous dis que ces Cocus Se feront comme Vautre année.
Le fameux mot faisait donc bon visage. Il surnagea une vingtaine d'années encore et puis s'effaça tout d'un coup. La pudeur fut bientôt même effarouchée à tel point que sous Louis XV, en ces jours où les mœurs françaises avaient tant gagné dans Testime du monde, on n'osa plus représenter la pièce. Quel scandale lorsqu'on apprit en 1773 qu'elle serait jouée à Fontainebleau! Et elle le fut en effet, mais gazée, et sous ce titre simple et tout nouveau : Sganarelle ou les Fausses alarmes, soufflé par les parodistes des tréteaux de Collé. Un bibliographe du jour ne choquait donc personne en écrivant cette sottise : f< Le titre seul de cette pièce la feroit proscrire aujourd'hui. Un philosophe bel esprit, fertile en paradoxes, a prétendu que nous n'avions jamais acquis la décence qu'aux dépens des mœurs. Il oublie qu'en fait de mœurs la décence extérieure est déjà une vertu, et que si Licurgue permît aux femmes de s'en écarter, ce fut pour corriger un vice beaucoup plus dangereux, vice dominant chez les sévères Spartiates *. »
I. Dictionnaire dramatique, Paris, Lacombe, 1776. In-8, t. I, p, 25 1.
XVii) RÉFLEXIONS
Le dégoût de ces rafEinés ne s'arrêtait pas à un seul mot. On en comptait tant d'autres dans Sganarelle. Écoutez plutôt Bret, le fameux commentateur de Molière au XVI 11* siècle : « Molière, par le choix des noms comiques et bas de Sganareile, de Gorgibus et de Villebrequin, annonçait suffisamment à ses spectateurs qu'ils devaient s'attendre à cette liberté grossière de style, qui est ordinaire à de très-petits bourgeois tels que ceux-ci. »
Et Bret, censeur royal, s'y connaissait. Aussi
n'est-ce pas le titre de la pièce, ne sont-ce pas des noms si « bas » qui excitent seuls sa vertueuse colère. Il gémit sur bien d'autres expressions : « Mon pelé! mon rustre! mâtine! » remarque-t-il, « voilà des mots terribles pour nos oreilles délicates. » Ce n'est pas tout. « Trogne » le renverse. Puis, la rime aidant, sa rage éclate ; un pauvre mot bien naturel, bien expressif, baptisé dans les eaux pures de Vaugelas et de l'Académie, est sa dernière victime : le mot... vergogne I II le crie bien haut : a Vergogne est du style le plus grossier! * »
Sganarelle termina son odyssée dans la compagnie d'un certain Gardy qui l'intitula : Le Mari qui se croit trompé (Paris, Fages, an Xly in- 8®). Ce fut sa dernière étape.
I. Ajoutons, pour être juste, que plus tard il reconnut publiquement cette dernière erreur, sans rien retrancher pourtant à ses autres anathèmes.