‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · L ASTRE A SON COUCHANT · texte numérisé non relu

L ASTRE A SON COUCHANT

dramatique, ne pouvaient qu'affermir les dispositions qu'il apportait dans sa retraite, et la résolution de consacrer à la pensée de la mort le tiers de ses méditations, devenait tous les jours d'une exécution plus facile, surtout si ces méditations n'étaient troublées par aucun regret de ses jouissances passées. Or, nous savons que la plus légitime et la plus enivrante de ces jouissances, celle de la gloire, lui devint de plus en plus indifférente, et qu'il laissa ses œuvres à la merci des contrefacteurs, des spéculateurs littéraires et des entrepreneurs dramatiques, comme s'il avait voulu continuer sur lui-même la guerre qu'il avait faite h l'orgueil dans les ouvrages de sa dernière période. Une pareille victoire remportée par un pareil génie est un spectacle que le christianisme seul pouvait offrir au monde, et, quoi qu'en dise Sénèque, ce spectacle est encore plus beau que celui du sage païen aux prises avec l'adversité.

Pourquoi faut-il que nous ignorions si complètement comment il passa les cinq années qui s'écoulèrent entre sa retraite et sa mort? je ne dis pas : pourciuoi faut-il qu.e nous ignorions dans quelle religion il mourut? cette ignorance,

que j'ose appeler ailificielle, n'existe que pour ceux qui sont bien décidés à ne pas en guérir, ou qui se la sont fait inoculer par des écrivains très-subtils à trouver des distinctions entre la conscience littéraire ella conscience religieuse. Cette ignorance n'existait pas pour les compatriotes de Shakespeare lesquels, à défaut de traditions locales, comprenaient parfaitement le sens de l'épitaphe composée par lui-même, dans laquelle le poêle, se souvenant du trafic sacrilège qu'il avait vu faire des pierres sépulcrales, maudissait d'avance ceux qui viendraient troubler ses cendres (1). Enfin cette ignorance ou plutôt cette non-croyance, devenue presque une condition d'orthodoxie dans l'église anglicane, n'existait pas au xvii^ siècle, et l'on peut invoquer plusieurs témoignages positifs à l'appui de cette assertion, sans que l'on puisse en invoquer un seul à l'appui de l'assertion contraire. Exiger de nous l'exhibition d'extraits mortuaires ou autres documents authentiques

[\) Goodfriend, for Jesus's sake forbear To dig tbe du^t enclosed hère.

Blest be llie man that spares thèse slones And curst be he that moves my bones.

l'astre a son couchant. 333

alteslant la présence du confesseur au lit de mort ou l'administration régulière des derniers sacrements, est une dérision qu'il est impossible de ne pas trouver révoltante, quand on sait que, dans cette même année 1616, quatre prêtres, martyrs de leur zèle pour le salut des âmes, furent pendus comme coupables d'exercice illégal de leur ministère (1).

Mais, à défaut de ce genre de témoignage nous en avons un autre encore plus concluant, celui des ministres même de l'Église officielle, c'est-à-dire des hommes les plus intéressés de tous à revendiquer pour eux et pour leur culte un nom qui, sans être honoré comme il l'a été depuis, était déjà une gloire pour la nation tout entière.

L'un de ces ministres est le révérend Richard Davies qui, dans ses additions aux opuscules biographiques du révérend William Fulman, mort en 1688, dit formellement que Shakespeare mourut papiste {he dicd a papist) (2).

(i) Voir le Rambler de mai 18o8.

(2) Rambler, ibid. Ce fait curieux est, je crois, cité pour la première fois par M. Simpson dans un des articles si intéressants qu'il a publiés dans ce recueil.

L'autre est un personnage beaucoup plus important, non-seulement à cause du séjour prolongé qu'il fit dans la ville de Stratford, mais encore à cause de ses relations avec la famille même de Shakespeare et surtout avec sa fille. Ce personnage, si intéressant pour nous, s'appelle Ward et il a laissé des mémoires qui ont été publiés à Londres en 1839 et dans lesquels il est fait mention de la mort de notre poète, mais sans le moindre éclaircissement relatif à la religion dans laquelle il mourut. Ce silence ou celtelacune étonna et déconcerlabien des lecteurs. Les miens me sauront peut-être gré de leur dire pourquoi je fus plus déconcerté que les autres.

Dans les recherches que je faisais alors sur les poètes catholiques d'Angleterre depuis la Réforme, j'avais pour guide sûr et généreusement impartial le savant et consciencieux Payne Collier, connu même hors de son pays par ses Annales du théâtre anglais. Ce fut lui qui m'informa le premier de l'existence du journal manuscrit de Ward, conservé dans les archives de la Société médicale de Londres, et destiné, disait-il, à une très-prochaine publication. Il

l'astre a son couchant. 335

tenait ses renseignements du D^ Severn, secrétaire-archiviste, qui, en cette qualité, devait être chargé de cette tâche , et d'après les conversations qu'il avait eues avec lui, il se croyait autorisé à m'annoncer, comme une découverte très-importante pour ma thèse, que Shakespeare était mort catholique romain.

On comprend l'avidité avec laquelle j'ouvris le volume des Mémoires de >Yard, quand il fut imprimé; maison comprendra mieux encore ce que me fit éprouver l'absence complète de tout renseignement sur la question si intéressante qui me préoccupait depuis si longtemps. Mon premier mouvement fut d'en exprimer ma surprise à mon correspondant, mais rien que ma surprise, de peur de blesser en lui une susceptibilité quelconque. Rien ne saurait être plus loyal ni plus net que sa réponse que j'ai conservée depuis très-précieusement.

u II vous serait impossible, me dit-il, d'être « plus désappointé que je ne le suis du contenu « et du non contenu du journal de Ward, et je <( vous répète positivement que le D^ Severn « m'a déclaré que ce journal eontenait un passage « décisif pour confirmer le soupçon que ShaJx'espeare

« était mort dans la 7^eligion catholique (1). » Tout ce que je puis ajouter après la lecture de ce document, c'est qu'il laisse le champ libre à toute espèce de conjectures.

(4) Je donne ici le texte : « I am quite positive that D^* Severn told me in answer to a question of mine that I should find matter in it decidedly to conflrm the suspicion that Shakespeare died a Roman catholic, (Ces paroles sont soulignées par l'auteur même de la lettre.)

Page 1