‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 11 sur 23 · MICHEL LÉVY FRÈRES, IJRRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, IJRRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIKNNE, 2 ItlS

L'Angleterre est, de toutes les nations occidenlalcs, celle qui a subi le plus lentement rinflucnce de Li Renaissance. Dans cette île , peuplée de colonies celtiques, germaniques et Scandinaves, la contre-révolution classique du Midi devait trouver la résistance de la géographie et de la langue, de la terre et de la race de la nature et de riiomme.

Isolée par sa situation même , l'Angleterre le fut

encore par les événements. Pendant le seizième siècle,

elle ne put prendre qu'une pari indirecte aux guerres d'Italie : elle n'assista presque que comme témoin à ce grand duel qui eut lieu dans la Péninsule entre les princes de la maison de Valois et les princes de la maison d'Autriche. L'Angleterre ne fut pas mêlée comme la France à l'Italie par des invasions périodiques et par une occupation prolongée. Les armées féodales que Charles VIII, Louis XII, François I" et Henri II entraînèrent successivement au delà des Alpes, n'étaient pas simplement des colonnes en marche, c'était un peuple s'emparant d'un autre peuple, c'était la race franque prenant possession de la race latine dans l'étreinte violente de quatre générations. L'Angleterre, elle, n'eut ni les douleurs ni les joies de cette conquête : elle n'eut avec l'Italie que le point de contact superficiel de la diplomatie et du commerce.

Aussi la Renaissance ne fut-elle pas en Angleterre, comme en France, un mouvement général, populaire, irrésistible, dans lequel une grande individuahté nationale risquait d'être engloutie. Là, pendant longtemps, les réformes qu'elle opéra dans les arts, dans les monuments et dans les costumes, restèrent le luxe coûteux de l'aristocratie et de la cour. Jaloux de l'inthiilté de François P' avec le Primalice et avec Benve-

nuto, Henri VIII avait invilé Raphaël et le Titien : Raphaël et le Titien avaient dédaigné l'invitation. Au défaut des maîtres, le roi d'Angleterre dut se contenter des élèves : pour sculpter le tombeau de son père, en 1519, il se résigna, au refus de Michel- Ange , à prendre Pietro Torregiano , le môme que Cellini nous représente, dans ses Mémoires^ arrivant à Florence pour embaucher des praticiens, et se vantant partout des tours qu'il avait joués à ces imbéciles d'anglais. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, et grâce à l'influence d'Holbein , qu'en 1544, on décida Jean de Padoue à se laisser faire ce deviseur des constructions de Sa Majesté. » Tant était grande l'antipathie entre la race artiste du Midi et cette froide race du Nord!

Ce furent les arts plastiques que la Renaissance modifia en premier lieu : elle changea d'abord les habits, puis les meubles, puis les maisons. L'architecture italienne, officielle depuis 1544 , ne devint populaire qu'après la destruction de tous les couvents sous Elisabeth. Alors la haute noblesse se mit à copier la royauté; la petite noblesse, à imiter la haute. Alors, à l'imitation des palais royaux, comme Somerset-IIouse et Nonsuch, on vit , sur les plans de la Renaissance , s'élever les palais seigneuiiaux de Buckhurst, de Sus-

sex, de Burleigh, de Hardwick, de LuUwortli, de Longford ! De même que dans le costume le pourpoint avait remplacé la cotte de mailles, on vit les maisons de plaisance remplacer partout les bastilles féodales ; les châteaux perdirent leur sombre façade du moyen âge et prirent une nouvelle forme; l'ogive gothique s'arrondit en arcade; le donjon de Macbeth devint la villa de Jahette. Alors plus de fossés, de pont-levis, de mâchicoulis, de créneaux, de meurtrières; mais partout de larges escaliers , de longues galeries, de magnifiques perrons , des balcons à tenter les Roméos ; des fenêtres romaines invitant l'ardent soleil, des paras immenses avec des fontaines et des grottes, des allées à perte de vue où les déesses et les naïades d'Ovide , transportées tout à coup des chaudes régions, allaient frissonner h jamais dans leur nudité de marbre.

C'était peu d'avoir pris possession de la matière , si la Renaissance ne s'emparait de l'idée. Après avoir renouvelé l'architecture, le mobiUer, la mode, elle dut renouveler la littérature. Dès le temps de Henri VIII, les doctrines nouvelles avaient été apportées en Angleterre, ce A la fin du règne de Henri VIII, écrivait en 1592 le critique Puttenham, parut une nouvelle société de rimeurs de cour dont sir Thomas Wyat et Henry

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comte de Surrey étaient les chefs. Ayant voyagé en Italie, ils s'étaient initiés au mètre harmonieux et au style majestueux de la poésie italienne. Elèves nouvellement sortis des écoles de Dante, de l'Arioste et de Pétrarque, ils polirent ]q^ formes familières et rudes de notre poésie vulgaire, et ils peuvent pour cette raison être appelés justement les premiers réformateurs du style et du mètre anglais. »

Les dissensions civiles et religieuses qui troublèrent les règnes d'Edouard et de Marie Tudor firent trêve aux discussions littéraires. Ce ne fut que sous Elisabeth, quand le calme matériel fut rétabli, que la contre-révolution classique se déclara hautement. Alors la Renaissance eut ses enthousiastes en Angleterre comme en France. Pour ces i(//ras littéraires, il ne s'agissait de rien moins que de supprimer le travail de l'esprit humain pendant quinze siècles, de raturer le moyen âge et de dater la civilisation de l'antiquité. Ce n'était pas seulement la littérature qu'il fallait renouveler, c'était la langue ; ce n'était pas seulement le style, c'étaient les motF.. Ici le vieil idiome anglo-saxon fut déclaré barbare, comme là le vieil idiome d'oil. A Londres, la langue de Chaucer et de Gower fut condamnée au nom du goût, conmie à Paris celle de Marolet de Commines.

Des deux côtés île la Manche, les exaltés de la Renaissance semblaient s'entendre et se donner le mot. En France, la pléiade classique avait, dès 1349, publié son programme littéraire dans le livre de du Bellay, intitulé Défense et illusiratmi de la langue française. S'adressantà la nation entière, elle lui disait :

« Là donc, François, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et de ces serves dépouilles ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous ombre de bonne foi vous surprennent tout nuds, comptant la rançon du Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse, et semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollo ni ses faux oracles. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercules Gallique tirant les peuples iiprès lui par les oreilles avec une chaîne attachée à sa langue. »

Ce pillage de la Grèce et de l'Italie auquel la pléiade conviait les fils delà Gaule, les euphuistes {c'estle nom que la nouvelle école prit en Angleterre) y appelèrent également les barbares Anglo-Saxons. Les euphuistes

pensaient, avec du Bellay, que « sans V imitât ion des Grecs et des Romains, ils ne pouvaient donner à leur ^langue l'excellence et lumière des autres plus fameuses. » Aussi tentèrent-ils de substituer à Tidiome vulgaire un jargon nouveau, composé en grande partie de mots étrangers, grecs, latins, français, italiens ou espagnols. C'est ce jargon hybride que Shakespeare fait parler, dans Peines d'amour perdues, à ce grotesque don Adriano d'Armado. La reine ÉHsabeth, qui connaissait presque toutes les langues méridionales, accueiUit la réforme des euphuistes avec enthousiasme. A son exemple, toute la cour apprit avec avidité une façon de parler qui l'isolait du peuple. Dans une préface qui parut en 1592, en tête des œuvres dramatiques de Lyly, sir Henry Blount disait, en parlant de l'auteur d'Euphnes : (c C'est à lui que la nation doit une nouvelle langue,.. Toutes nos ladies ont été ses disciples, et, à la cour, une beauté qui ne pouvait pas parler VEuphuisme était aussi peu considérée que celle qui maintenant ne parle pas le français. » La pléiade anglaise eut son Ronsard en diminutif dans Lyly, son du Bellay dans sir Philippe Sidney, son Jodelle dans Gascoignc. Ce Gascoigne publia dans le jargon nouveau plusieurs ouvrages, entre autres une Jocaste. Cette

tragédie, imitalion maniérée cVEuripidc, devint si vite incompréhensible qu'au bout de quelques années, on fui obligé d'y ajouter un long glossaire pour la faire comprendre au public : tant avait été rapide la réaction opérée par Shakespeare en faveur de la langue nationale !

Mais ce n'était pas seulement aux mots que les nouveaux réformateurs s'en prenaient, c'était à la pensée. Réformer l'expression ne leur suffisait pas , c'était l'imagination même qu'ils voulaient cloîtrer. A les entendre, l'antiquité avait tout deviné, tout dit, tout prévu. Il ne restait plus aux générations modernes qu'à admirer et à imiter perpétuellement les générations passées. Selon eux, la religion du beau avait eu son messie dans Aristole. Ce n'était donc, pas la nature qu'il fallait étudier; on n'avait plus qu'à épeler le catéchisme grec. L'humanité devait avoir à jamais le même précepteur qu'Alexandre.

N'est-ce pas une chose étrange que le seizième siècle, qui a détruit la scolastique en philosophie, ait voulu la faire revivre en littérature? et que, tandis que la Réforme religieuse chassait Aristote, la Renaissance littéraire le restaurât ? Oui, de même que l'école théologique du m.oyen âge, l'école classique du se

zième siècle voulait enfermer la pensée humaine dans certaines formules infranchissables. Celle-ci proscrivait la liberté dans Tart, comme celle-là la liberté dans la foi. La même guerre que le nominalisme a faite à Abailard, TAcadémie Ta faite à Corneille.

Ce sont toujours les règles d'Aristote que les critiques , comme les théologiens , invoquent. Scudéry parle comme Duns Scott, la Harpe prêche comme Ockam.

Unité de temps I unité de heu ! incompatibilité du sublime et du grotesque, du rire et des pleurs ! la tragédie, prison des princes et des héros ; la comédie, bagne de la bourgeoisie et du peuple ! voilà les principes auxquels les scolastiques littéraires ont à jamais soumis l'art théâlral. Bien peu de personnes savent que les discussions httéraires qui agitèrent tant la grande France évanouie de 1830 divisèrent, il y a plus de deux cent soixante ans, TAngleterre d'Elisabeth. L'insuccès de la tentative euphuislo contre la langue de Shakespeare n'avait pas découragé les classiques. En 1595, ils reparurent triomphalement, tenant à la main un livre intitulé Défeme de la Poésie.

Ce livre , duTgé contre le théâtre vivant , était exhumé d'une tombe. L'auteur, sir Phihppe Sidney,

iO INTRODUCTION -- ^.

était mort depuis rjeiif ans. Un livre signé d'un pareil nom dut être à cette époque un événement considérable. Sidney, neveu de Leicester, proclamé par Elisabeth le premier chevalier de son temps , avait été tué dans les Pays-Bas au service de la cause protestante. On citait de lui ce trait touchant qu'au moment de mourir, ayant une soif ardente, il avait tendu sa gourde à un soldat blessé. Toute Tx^ngleterre avait assisté à ses funérailles. Sa réputation était européenne. Peu de temps avant sa mort, la dicte de Varsovie lui avait offert la couronne de Pologne. Généreuse idée qu'avait eue cette nation héroïque de faire de ce simple gentilhomme l'égal des rois les plus hautains !

On devine quel effet dut faire, en ces circonstances, le livre de Philippe Sidney. Les arrêts littéraires qu'il contenait empruntaient une autorité parîiculière à cette tombe fameuse. Les envieux purent à leur aise exploiter la Défense de la Poésie conti'e le drame shakespearien. On lisait, en effet, dans ce livre, des phrases comme celle-ci : « On use beaucoup du drame en Angleterre , et on en abuse de la manière la plus pitoyable. Comme une fdle grossière qui accuse une mauvaise éducation, le drame met en question Thonnem' de la poésie, sa mère. » Comme son collègue de

la critique française, Joachim du Bellay, Philippe Sidney ne jurait que par les anciens ; c'était au nom des anciens qu'il accablait les modernes. Shakespeare aurait pu lui dire ce que Corneille disait à Scudéry : Vous vous êtes fait tout blanc d'Aristote ! Sidney était, en effet, un défenseur intrépide de Tunité de temps et de Tunité de lieu, « ces compagnons nécessaires de toutes les actions corporelles. » — « Là, disait-il, où la scène devrait toujours représenter un seul lieu, et où le temps le plus long qu'on puisse supposer devrait être d'un jour au plus, selon le précepte d'Aristote et de la con>mune raison, on imagine sans aucun goût beaucoup de places et beaucoup de journées. » Mais ce n'est pas le seul reproche que le critique classique faisait au nouveau théâtre.

((Toutes leurs pièces, ajoutait-il, ne sont ni de vraies comédies, ni de vraies tragédies. Elles mêknt les rois et lespaysansy sans que le sujet le comporte. Elles poussent un paysan sur la scène par la lête et par les épaules , pour lui faire jouer un rôle dans des sujets majestueux, sans décence ni discrétion; si bien que ni l'admiration, ni la pilié, ni la vraie gaieté n'est produite par leur tragi-comédie métisse. »

A l'époque où parut le livre posthume de Sidney^

Shakespeare avait fait jouer déjà un grand nombre de pièces : les Deux gentilshommes de Vérone , Peines d'amour perdues y la Mégère apprivoisée, le roi Jean, Henri /F, les Joyemes Bourgeoises de Windsor, le Songe dune nuit de la mi-été, toutes, violation flagrante des lois d'Aristote ! En présence de cet anathème jeté de la tombe contre toute son œuvre, que va faire Shakespeare? Le moment est solennel. Va-t-il faire comme Corneille fera quarante ans plus tard? Va-t-il se soumettre au formulaire classique, s'agenouiller devant les règles, renier la nature et confesser la Poétique? C'est ici qu'éclate d'une manière frappante la différence des deux génies. Tandis que Corneille accepte le dogme despotique des unités, Shakespeare revendique en dépit de tout la liberté de Tart. Corneille mesure son théâtre au mètre d'Aristote ; Shakespeare donne au sien les proportions de la nature. Corneille emprisonne ses héros ; Shakespeare leur donne le temps et Tespace. Corneille ne veut pas que Cinna sorte de Rome. Quand Olhelio, rugissant, veut rejoindre à Chypre sa Desdemona, Shakespeare ne lui marchande pas une barque. A Tarrêt prononcé contre lui par l'Académie , Corneille répond : « Je serais le premier qui condamnerais le Cid, s'il péchait contre ces

grandes et souveraines maximes que nous tenons d'Aristole. » A la sommation qui lui est faite par les classiques d'avoir à respecter les règles, que répond Shakespeare? Il évoque au quatrième acte dn Conte d'hiver, la figure du Temps, et il met dans la bouche de cet interprète de l'éternité la réplique souveraine que nous traduisons ici :

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