‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 17 sur 23 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Ainsi, sa joue est la mappemonde du passé, de l'époque où la beauté vivait et mourait comme les fleurs, avant que ces ornements bâtards que Ton porte, osassent se montrer sur un front vivant;

Avant que les tresses d'or des morts, propriété des sépulcres, fussent coupées pour vivre une seconde vie sur une seconde têle, et que la toison de la beauté morte fît la parure d'une autres

En Iri apparaissent encore ces temps antiques et sacrés où îa beauté sans ornements était elle-même et naturelle, ne faisant pas son été d'un feuillage étranger,

Et ne volant pas sa robe neuve au passé. Lui, la nature le garde comme la carte qui montre à un art menteur ce qu'était la beauté autrefois.

1 II y avait plus de courage qu'on ne pense à parler ainsi à une époque où la reine Élisabetb^ par horreur de ses cheveux blancs, voulait imposer de faux cheveux blonds à toute sa cour et faisait ouvrir les tombeaux pour couper la chevelure des morts. L horreur que Shakespeare avait de la beauté factice et convenue

Ta fait revenir souvent à la charge contre celte mode monstrueuse que la Révolution seule a pu détruir.e complètement. Dans le Marchand de Venise, act. m, se. ii^ il fait dire à Bassanio :

So are those crisped snaky golden locks.

>Yhich make such ^yanton gambols with tlie wind,

Upon supposed fairness, often known

To be the dowry of a second lie.id,

Tlie skull tliat bred lliem in Ihe sepulchre.

Ainsi ces boucles d'or, tordues comme des serpents, (jui jouent si coquettement avec le vent sur une beauté supposée, sont souvent connues pour n'être qu'un douaire prêté à une seconde tète, tandis que le crâne qui les a nourris est dans le sépulcre.

Dans cette prodigieuse imprécation du quatrième acte^ Shakespeare s'adresse aux vendeuses d'amour de son temps par la voix désespérée de Timon d'Athènes :

Thatch your poor thin roofs \snh burdens of Ibe dead; — some tbat \^ere hanged, No marter : — wear them , betray with them : whote still !

Donnez pour chaume à vos pauvres toits maigres la dépouille des morts : portez-la, servez-vous-en pour trahir et vous prostituer encore !

Dans Shakespeare^ ce n'est pas l'homme seulement qui se révolte contre cette mode naissante^ c'est Tartiste. Ce qui Tindigne^ ce n'est pas seulement la violation des tombeaux^ l'outrage fait à la mort; c'est la violation de la nature^ c'est Touirage fait à la beauté vivante. Dans l'expression passionnée de sa haine contre tout ce qui est postiche^ ne semble-t-il pas que le poëte obéisse à quelque pressentiment? Le faux une fois entré dans la mode^ ne va-t-il pas envahir l'art? On dirait que Shakespeare voit déjà se projeter sur le ciel de l'idéal comme une ombre de la solennelle perruque que porte la tragédie de Louis XIV.

DE SHAKLSPLxVUE 175

Que lu sois blâmé, ce n'est pas un dcfdul chez loi, car la supériorité a toujours été la cible de la calomnie. La beauté a pour ornement le soupçon, ce corbeau qui vole dans l'air le plus pur du ciel.

Pourvu qu'il soit réel, la calomnie ne fait que rendre plus évident le mérite que le temps justiOe; car le ver du mal aime les plus suaves bourgeons, et tu lui présentes un printemps pur et sans tache.

Tu as traversé les embûches de la jeunesse, tu en as évité les attaques ou les as supportées en vainqueur! Pourtant l'éloge (jui te revient ne peut l'appartenir

Au point d'enchaîner l'envie qui va grandissant toujours. Si le soupçon de la malveillance ne masquait pas ta splendeur, tu posséderais seul le royaume des cœurs.

Contre le temps, si jamais ce temps arrive, où je le verrai froncer le sourcil sur mes défauls, où ton amitié réglera son compte avec moi, poussée à ce calcul par (les conseils raisonnes ;

Contre le temps où tu passeras devant moi comme un étranger, et où tu me salueras à peine d'un rayon de les yeux ; où ton amour, cessant d'être ce qu'il était, invoquera les arguments d'une gravité réfléchie;

Contre ce temps-là, je me fortifie dès à présent dans la connaissance du peu que je vaux, et je lève la main contre moi-même

Pour maintenir le bon droit de ton côté. Pour me livrer a la misère, tu as la force des lois, puisque je ne puis alléguer de motif pour que tu m'aimes.

Quand tu seras d'humeur à me dédaigner, et que lu verras mon mérite de Toeil du mépris, je combattrai de ton côté contre moi-même, et je prouverai ta vertu même par ton parjure.

Parfaitement éclairé sur ma propre faiblesse, je pourrai faire à ta décharge le récit des fautes cachées dont je suis criminel, afin qu'en me perdant tu gagnes une nouvelle gloire.

Et moi aussi, je gagnerai à ta décision : car, concentrant sur toi toutes mes pensées aimantes, le tort que je me ferai à moi-même,

Faisant ton avantage, fera le mien par contre-coup. Tel est mon amour, et je t'appartiens de telle façon que, pour ton bien, je prendrai sur moi tout le mal.

XCH

Dis que tu m'as quitté pour un défaut quelconque, et j'ajouterai un commentaire à ton accusation. Dis que je suis boiteux et je trébucherai soudain, sans faire aucune défense contre tes arguments.

Pour couvrir d'un prétexte une rupture désirée, tu ne pourras, ami, faire pour ma disgrâce la moitié de ce que je ferai : sachant ta volonté, j'étranglerai notre amitié' et j'aurai l'air d'un étranger.

Je serai absent de tes promenades : et, sur mes lèvres, ton doux nom bien-aimé ne se posera plus jamais, de peur, indigne profane, que je ne lui fasse tort,

En parlant par hasard de notre vieille liaison. Pour toi, contre moi-même, je m'engage à un réquisitoire, car je ne dois jamais aimer quelqu'un que tu hais.

1 Shakespeare a employé ailleurs cette énergique figure. Dans Antoine et CléoiJàire (act. ii^ se. yi), ^nobarbus dit à Msenas : « Yqu bhall find the band that seems to tie their friendship together ahall be the very strangkr of their amity. — Vous verrez que le lien même qui semble serrer leur amitié servira à Tétraugler. »

Donc, hais-moi si tu veux : maintenant, si jamais. Maintenant que le monde est ligué pour contrarier ma vie, joins-toi à la rancune du sort, fais-moi plier tout de suite, et ne viens pas m'accabler après coup.

Ah! quand une fois mon cœur aura esquivé ce désastre, n'arrive pas h Tarrière-garde de mes malheurs victorieux. Ne donne pas h une nuit de vent un lendemain de pluie, en ajournant la catastrophe préméditée.

Si tu m'abandonnes, ne m'abandonne pas le dernier ; n'attends pas que les autres petites misères aient satisfait leur dépit, mais arrive au premier rang. Ainsi je goûterai

D'abord le pire de ce que me réserve la fortune I Et les autres coups du malheur qui me font l'effet de malheurs, ne me le paraîtront plus quand je t'aurai perdu !

180 SONNFTS

Les uns se glorifient de leur naissance, d'autres de leur talent, d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle, d'autres de leurs vêtements enlaidis à la mode nouvelle, ceux-ci de leurs femmes et de leurs faucons et de leurs chiens, ceux-là de leurs chevaux :

Il n'est pas de goût qui n'entraîne sa satisfaction à laquelle il trouve une joie sans égale : mais aucune de ces jouissances n'est la mesure de la mienne, et je les réunis toutes dans un bonheur suprême.

Ton amour me rend plus noble qu'une haute naissance, plus riche que l'opulence, plus élégant que des vêtements coûteux, plus joyeux que faucons ou que chevaux.

En te possédant, je me vante de toutes les fiertés humaines. Misérable en ceci seulement que tu peux m'enlever tout cela et me faire le plus misérable du monde !

Dr. SrîAKF.SPEAKE 181

Mais qu'imporle que tu le démènes pour le dérober h moi? Tu m'appartiens sûrement jusqu'au terme de ma vie. Ma vie ne durera pas plus longtemps que ton amour, car c'est de ton amour pour moi qu'elle dépend.

Quel besoin ai-je de craindre la pire de tes cruautés, puisque la moindre d'elles doit terminer ma vie? Je le vois, ma vie n'est pas de celles qui dépendent de ton humeur.

Tu ne peux pas me torturer de ton inconstance, puisque je dois succomber à ta première révolle. Oli ! rhenreux privilège que j'ai là,

Heureux d'avoir ton amour ou heureux de mourir! Mais quel bonheur est assez pur pour n'avoir pas de tache à craindre? Tu peux me tromper sans que j'en sache rien.

Ainsi je pourrai vivre en te supposant sincère, comme un mari trompé ; ainsi, ]e visage cle l'amour pourra me sembler encore Tamour, malgré ton inconstance, et ton regard être avec moi, et ton cœur être ailleurs !

Car, la haine ne pouvant vivre dans tes yeux, je ne pourrai pas lire en eux ton changement. Chez beaucoup, l'histoire des trahisons du cœur est écrite dans un regard, une moue, un froncement, une ride étrange:

Mais le ciel a décrété en te créant qu'une douce sympathie respirerait toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les passions de ton cœur,

Ton regard ne peut jamais dire que douceur. Oh! comxme ta beauté serait pareille à la pomme d'Eve, si la suave vertu ne répondait pas h ton apparence!

DE BHAKF.;-PFAR]- 583

Élant voire serf, ai-je aiilre cliose h f.iire qu'à attendre les heures et les monicnîs où vous me dem inclez ? Je n'ai pas de temps précieux à dépenser, pas de service à faire, jusqu'à ce que vous les réclamiez.

Et je n'ose pas gronder Fheure qui n'en finit pas, quond, ô mon souverain, je regarde l'horloge en vous espérant, et je n'accuse pas les amertumes de l'absence, quand une fois vous avez dit adieu à votre ser\ileur.

Et je n'ose demander à ma pensée jalouse où vous pouvez être et où vos alTaires vous supposent. Mais, comme un triste serf, j'attends et ne pense rien,

Sinon comme vous rendez heureux ceux avec qui vous êtes. Si fou est mon amour que dans ce qui vous plail, quoi (juc vous fassiez, il ne voit rien de mal.

ÎS'f SONNETS

Que Dieu qui tout d'abord me fit votre serf, me garde de contrôler même par la pensée vos heures de plaisir, ou d'implorer de vous le compte de vos moments! ne suis-je pas votre vassal, tenu d'attendre votre loisir?

Oh ! puissé-je, soumis à un signe de vous, supporter la prison d'absence que me fait votre liberté! puisse ma patience, apprivoisée à la souffrance, subir chaque contre-temps sans vous accuser d'un tort !

Allez où il vous plaira ; votre charte est si large que vous possédez à vous seul le privilège de votre temps. Faites ce que vous voudrez. C'est à vous

De vous pardonner à vous-même le crime d'égoïsme ; moi je suis fait pour attendre, bien que l'attente soit un enfer, et je ne blâme pas votre plaisir, innocent ou coupable.

DI- SlIAKESPEAUE ic5

Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse cl tu as donné à mes vers une aide si éclatante que toutes les autres plumes, d'après mon exemple, répandent leur poésie sous ton patronage.

Tes yeux qui ont appris à un muet à chanter jusqu'au ciel et à la lourde ignorance à voler dans les airs, ont ajouté des plumes à l'aile de la science et donné au talent une double majesté.

Toutefois sois fier surtout de mon œuvre, car elle est due à ton influence et née de toi. Dans les travaux des autres lu ne fais qu'améliorer le style

El embellir leur art de les grâces suaves. Mais tu es tout mon art, à moi, et tu grandis jusqu'à la science mon ignorance grossière.

ISG SONNETS

Tant que seul j'ai imploré ton aide, mon vers seul a possédé toute ta gentille grâce : mais maintenant mes nombres gracieux sont déchus, et ma muse malade cède la place à une autre.

Je conviens, doux amour, que ton aimable sujet mérite le travail d'une plume plus digne; pourtant ce qu'invente sur toi ton poëte, c'est à toi qu'il le dérobe pour te le restituer.

Il te prête la vertu, et il a volé ce mot-là à ta conduite; il te donne la beauté, et il l'a trouvée sur ta joue : il ne peut t'apporter

Un éloge qui ne vive pas en toi. Donc, ne le remercie pas de ce qu'il dit, puisqu'il te doit ce qu'il (e paye.

DE biiAKIi^PEARL JST

Comment ma musc pourrait-elle maiiiiaer d'idée tant que de ton souffle, tu verses dans mon vers ton ineiïable argument, trop parfait pour se fixer sur un papier vulgaire?

Oh ! remercie-toi toi-même, si tu trouves en moi rien qui vaille la peine que tu le lises; car quel est le muet qui n'a rien à te dire, quand toi-mcmc tu donnes la lumière à son invention?

Sois pour lui la dixième nmse, dix fois plus puissante que ces neuf vieilles, invoquées par les rimeurs: et celui qui s'inspirera de toi produira

Des strophes éternelles qui survivront aux dates lointaines. Si ma muse légère charme Tavenir cuiieuA, qu'à moi en soit la peine, mais à toi l'éloge!

Cfî

Oh! mais que je me sens faible en écrivant sm' vou?, quand je sais qu'un esprit meilleur* fait usage de votre nom et emploie toute sa puissance à le chanter, enchaînant ma langue en parlant de votre gloire!

Mais puisque votre perfection, vaste comme l'océan, peut porter la plus humble comme la plus fière voile, ma barque impertinente, si petite auprès de la sienne, se hasarde d'elle-même sur votre immensité.

Vos eaux les plus basses suffisent à me tenir à Hol, tandis qu'il vogue sur votre abîme insondable. Si je naufrage, je ne suis qu'un mauvais bateau;

Lui, il est de haut bord et de splendide voilure. Si donc il réussit et si je chavire, mon pire malheur aura été de périr par amour.

1 Malone conjecture que le poëte ici désigné par Shakespeare n"est autre que Spcnscr. L'admiration réciproque que l'auteur des Sonnets et l'auteur des Amoretti se sont témoignée l'un à l'autre^ semble autoriser celte conjecture. C'eût été une étude bien curieuse pour la postérité que de comparer^ sur un même sujet^

les deux plus grandes poésies lyriques du règne d'Elisabeth. Malheureusement, s'il est vrai qu'ils aient existé, les poëmes adressés par Spenser à Tami de Shakespeare ont été perdus, et il faut les compter dans le catalogue trop nombreux des œuvres de Spenser qui ne nous sont pas parvenues. On sait en effet que, malgré toutes les recherches, il a été impossible de retrouver les six derniers livres de la Reim des Fées, et une foule d'autres compositions mentionnées par Tauteur lui-même, telles que VEnfer des Amants, le Purgatoire, le Somme d'une semaine, le Mic(ui mourant, les Fêtes*des champs, la Cour de Cwpfdon, etc., lesquelles furent probablement brûlées dans l'incendie qui détruisit le château du poëte en Irlande, en 1598, et où il perdit même un de ses petits -enfants. Épouvantable désastre qui ruina l'homme et tua le pèrel Spenser mourut de faim en 1599. Le comte d'Essex, favori de la reine et grand ami du comte de Southampton, ayant appris quelques jours auparavant la misère extrême à laquelle le poëte était réduit, lui fit envoyer vingt livres. Spenser les lui renvoya, donnant pour toute réponse qu'il n'avait pas le temps de les dépenser.

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Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse, et qu'ainsi tu peux sans crime jeter les yeux sur ces phrases de dédicace que les écrivains adressent à leur héros, — bénédiction de tous les livres !

Tu es aussi accompli par la science que par la beauté ^ et tu trouves tes mérites au-dessus de mes éloges: aussi es-tu forcé de demander encore un portrait plus éclatant à un pinceau plus en vogue.

Fais, ami ! mais quand ils auront imaginé toutes les touches forcées que peut prêter la rhétorique, tu n'auras trouvé de vraie sympathie pour ta perfection si vraie

Que dans le langage simplement vrai de ton véridique ami. Et leur peinture grossière conviendrait mieux à des joues où le sang manque : chez toi, elle fait abus.

Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin do fard, aussi n'en mets-je point à voire portrait. J'ai trouvé ou cru trouver que votre créance excédait l'offre misérable de ma poésie.

Aussi ai-je endormi ma muse à votre sujet, afin que, resté debout, vous pussiez vous démontrer à vousmême combien une plume vulgaire est insuffisante pour parler des mérites qui fleurissent en vous.

Ce silence, vous me l'avez imputé à crime, mais ce sera ma plus grande gloire d'èlre resté muet; car en ne disant rien, je ne dépare pas celTe beauté

A qui tant d'autres, en voulant donner la vie, n'apporterit qu'une tombe. Il y a plus de ^ie dans un seul de vos beaux yeux que dans tous 5cs é'oges imaginés par deux do vos poêles.

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