‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · Acte Hl, se. IV · texte numérisé non relu

Acte Hl, se. IV

Ces vers sont supprimés dans l'édition en un volume de T. Bowdler, ISI5, comme trop inconvenants pour être lus tout haut en famille.

Ili CïiAPITUE V.

avaient concouru successivement à faire de cette tragédie son œuvre de prédilection; d'abord, l'impression profonde qu'il avait reçue, pendant son premier séjour à Londres, soit de la lecture de cette terrible histoire, soit de la représentation d'une pièce que la sienne, un peu plus tard, devait faire complètement oublier; ensuite, le nom d'Hamlet donné à son fils pour des raisons analogues a celles qui lui avaient fait donner le nom de Judith à sa fille, et la consécration de cette réminiscence devenue funèbre depuis la mort de cet enfant si cher; enfin, l'hommage indirect qu'il y avait consigné à deux personnages que, ni son cœur, ni la voix publique, ne séparaient plus l'un de l'autre, je veux parler du comte d'Essex et de lord Southampton, double souvenir plus sacré que jamais depuis la mort tragique de l'un et la captivité indéfinie de l'autre.

Qu'il y ait des rapports de caractère et même des rapports de position entre le favori d'Elisabeth et le prince de Danemark, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute, pour peu que l'on compare attentivement l'histoire de l'un avec la manière dont Shakespeare a conçu le

L'ASTKE a son COL'CHANT. '213

vi)]e de l'autre. Évidemmenl il a voulu lancer une malédiclion posthume à l'infâme Leicesler, meurtrier d'Arden el de Somerville, l'instigateur de toutes les persécutions dans le comté de \\'arwick et particulièrement à Stratford. Ce Leicester avait aussi commencé par empoisonner le père d'Essex, avant d'épouser sa mère, et les précautions prises par lui pour empêcher le fds de se poser plus tard en vengeur ressemblent singulièrement à celles que prend l'usurpateur Claudius contre l'héritier de la conronne danoise. Mais il y a une preuve bien autrement concluante de l'intention vengeresse de l'auteur, dans la différence qui existe entre certaines scènes du premier llamlet el les scènes correspondantes du second. A Tépoque où il composa le premier, ses relations intimes avec lord Southamplon ne l'avaient pas encore initié à ce mystère d'iniquité que la faveur royale couvrait, d'ailleurs, de son ombre protectrice, et voilà pourquoi, non -seulement dcrtrude ignore le crime de Claudius devenu son mari, mais quand elle le sait, elle jure sincèrement de se joindre à son fils pour le venger. Dans le second llamlct, au contraire, elle est

276 GHAPITHE V.

la complice de Glaudius, de la même manière que lady Essex passait pour avoir été la complice de son amant Leicester; et, pour rendre l'allusion encore plus claire, les relations de la reine Gertrude avec son fils sont exactement calquées sur celles du jeune Robert Devereux avec sa mère. C'est, de part et d'autre, même embarras, même défiance, même mélange de tendresse et de remords, mêmes précautions pour n'avoir pas à soutenir le regard scrutateur de l'innocence qui soupçonne. On dirait que le poëte a voulu mettre en dialogue, sous des noms fictifs, un chapitre scandaleux de mémoires contemporains.

Le caractère personnel d'HamIet offre des analogies encore plus frappantes avec celui d'Essex, non pas tel qu'il nous a été transmis par la tourbe des écrivains officiels, mais tel qu'on l'entrevoit à travers le demi-jour d'une tradition comprimée. Des documents récemment découverts semblent devoir changer ce demi-jour en une lumière qui ne laissera plus d'ombre sur cette question. Les lettres d'Essex à sa sœur lady Rich contiennent des révélations intimes, qui corroborent singulière-

l'astre a son couchant. 277

ment l'hypclhèse d'après laquelle le personnage d'Hamlet, dans la pièce revue et perfectionnée,, serait, à beaucoup d'égards, la reproduction idéalisée du portrait moral d'Essex. S'il en était ainsi, la tragédie d'Hamlet^ vu son ton et sa date , acquerrait une importance historique presque égale à son importance dramatique, et les inspirations combinées de Némésis et de Melpomène doubleraient les jouissances du lecteur, partout où les rancunes du patriotisme et de l'amitié se seraient imposées à l'imagination du poète.

Nous avons déjà dit que cette imagination était très-assombrie depuis la journée si néfaste du 8 février 1601. A cette tristesse accidentelle s'en joignait une autre qui devait bientôt porter ses fruits et dont les causes multiples, cacbées^ dans les profondeurs de son ame, ne sont appréciables qu'à l'aide d'observations presque microscopiques sur certaines particulaiités de sa vie, combinées avec les dcmi-confidcnccs qu'il a déposées dans ses sonnets. Il y avait donc, outre le naufrage récent de tant de belles espérances, un travail de régénération intérieure dont nous verrons les symptômes, de

plus en plus prononcés, floUer, pour ainsi dire, à la surface de ses drames, comme des indicateurs d'une navigation désormais moins chanceuse. Souvent les produits de ces deux facteurs seront confondus dans une même allocution ou dans un même monologue; mais, pour peu qu'on ait présentes à l'esprit les deux sources principales où l'auteur a puisé, on distinguera sans peine les paroles suggérées par la misanthropie de celles qui lui sont dictées par une vue plus saine et plus ferme des grands problèmes de l'humanité. Comme il flétrit en deux lignes la misérable philosophie de Bacon, plus misérable lui-même que sa philosophie ! Quel dédain pour ce prétendu grand homme et pour son système dans ces paroles d'Hamlet, si profondém.ent chrétiennes :

« Il y a plus de choses dans le ciel et sur la « terre , Horatio , qu'on ne se le figure dans « notre philosophie. »

■Mais les inductions les plus précieuses sont celles que fournil la comparaison attentive de certaines scènes du premier Hamiet avec les scènes correspondantes du second, composé

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huit ou dix années plus tard. Par exemple, dans la scène vu du premier /Tt/m/ef, on trouve ces paroles assez faiblement accentuées :

(( Ce grand univers que vous vovez ne me « satisfait pas; — non, ni les cieux pailletés, ni « la terre, ni la mer; — non, l'homme, cette « glorieuse créature, ne me satisfait pas, ni la « femme non plus. »

Dans la scène correspondante du second Hamiet, écrite sous l'impression récente de sa douleur comme ami et de son désenchanlement comme citoyen, ce n'est plus une froide réflexion, ce sont des flols d'amerlume qui débordent de son âme profondément attristée par les misères morales dont l'homme, cette créature si merveilleuse, vient de lui donner le spectacle. Pour rendre l'allusion plus claire, il va presque jusqu'à indiquer la date du bouleversement qui s'est fait dans ses idées :

« J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, |)erdu « toute ma gaîlé : vraiment tout pèse si louru dément à mon humeur que la terre, cette «belle création, me semble un promontoire « stérile ; le ciel, ce dais splendide, regardez l

« ce magnifique plafond, ce loit mystérieux « constellé de flammes d'or, eh bien ! il ne « m'apparaît plus que comme un noir amas de « vapeurs pestilentielles! »

Et si l'on ^ oulait la preuve que ces sentiments n'étaient pas seulement le produit de son imagination, mais qu'ils sortaient des profondeurs de son âme, qu'on lise le sonnet cxi qui doit avoir été composé à la même époque, que le second Hamlet :

« Fatigué de tout, j'invoque le repos de la « mort; lassé de voir le mérite né mendiant, et « la misère besogneuse travestie en bouffon- « nerie, et la foi la plus pure douloureusement « violée, et l'honneur d'or honteusement dé- « placé, et la vertu vierge brutalement prosti- « tuée, et le juste mérite à tort disgracié, et la « force paralysée par le pouvoir boiteux, et (^ l'art bâillonné par l'autorité, et la folie, vêtue « en docteur, contrôlant le talent, et la sainte « vérité traitée de simplicité, et le Bien captif « serviteur du capitaine Mal... »

Il y a une autre scène qui prête à des observations analogues, c'est celle où le roi, meurtrier de son frère et usurpateur de son trône,

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vient épancher les remords dont son àme est bourrelée. Dans le premier Hamlet, l'acte de contrition est conçu dans des termes qui diffèrent très-peu des formules les plus ordinaires ; mais, dans le second, il y a, outre le résullat des expériences postérieures du poète, les indices manifestes d'une tentative sérieuse et déjà fort avancée pour purifier son âme et, par suite, son imagination, des souillures contractées par l'une et par l'autre depuis quinze ans. Il y a des vers qui prouvent une initiation toute particulière aux mystères de la pénitence, de la miséricorde et de la prière (1). Il y en a d'autres où les difficultés du repentir, comme condition absolue de régénération spirituelle, sont exprimées dans un langage si ferme, si imposant, si

(I) Pray can T not,

My slronger guilt defeats my strong intent.

Whereto serves mercy, And ^vha^s in prayer, but this hvo-tbld force, To be forestalled, (Te we corne lo fall, Or pardon 'd, being down ?

May one be pardon'd, and relain tlie ofTence?

Comparez la contrition de Poslhunuis dans C////26t'//?it'. ^ Is it enongl), I am sorry?

Act. V, se. IV.

concis et, pour ainsi dire, si biblique, qu'on pourrait en faire la malière d'une exégèse qui s'élèverait bien au-dessus des appréciations purement littéraires (1).

Les additions et variantes introduites dans le fameux monologue : Etre ou nêlrepasy ont trait aux souffrances que ne pouvaient manquer d'infliger à une âme délicate et fière comme la sienne, ses relations obligées soit avec les agents impérieux ou ignobles du pouvoir public, soit avec des parvenus du jour ou de la veille, enrichis par des confiscations ou des monopoles, et réussissant trop souvent, à force de bassesse, à s'interposer entre les hauts fonctionnaires et leurs subalternes auxquels ils faisaient agréer ou subir leur avilissant patronage. De là l'indignation du poète blessé dans ses susceptibilités les plus légitimes; de là cette allusion amère mais non plaintive à rinsolence des fonctionnaires, aux outrages et aux

(4] Whal tlien? ^Ybat rests?

Try Avhat repenlance can : What can it not? Yet what can it, ^vllen one cannot repent? 0 limed soûl: lliat struggling lo be free, Art more engaiiMl

l'astre a son colxhant. ^s:^

dédains que des hommes mdicjnes font essuyer au mérite résigné (1).

Celte résignation ou celle palience ne connaissait guère de limiles dans la position dépendante où il se trouvait et dont il comprit loule sa vie l'humiliante servitude. Nous avons parié plus haut des maximes d'honneur défensif semées de loin en loin dans ses œuvres comme autant de formules d'absolulion pour son ami Southampton. Ces maximes n'étaient plus à son usage sous les verrous de sa prison; mais elles pouvaient être à l'usage de ses amis et de ceux du malheureux Essex qui n'étaient pas toujours disposés h supporler les outrages que de vils courtisans prodiguaient à sa mémoire. Celle position respective du parti vainqueur et du parti vaincu devait nécessairement tenir en éveil les susceptibilités du dernier, d'aulanl plus que ses champions les plus déterminés ne renonçaient pas à l'espoir de prendre leur revanche. 11 faut que Shakespeare ait été, au moins vaguement, au courant de leurs ])rojets ;

(i; The proiul man's conlumoly,

Tlie insolence of office, ar.d tho spurns Tliat patient merit of tiic unworthy talvos.

car le hors-d'œuvre qu'il a inséré dans son second Hainlet sous forme d'inslruclions de Polonais à son fils, ne semble être aulre chose que le résumé des précautions à prendre el des qualités requises, soit pour préparer le succès, soit pour inspirer respect, confiance et résolution à des complices déjà trouvés. Parmi ces qualités figure le genre de courage auquel tout gentilhomme, digne de ce nom, était alors obligé de recourir, pour tenir en échec les provocateurs insolents : « ne pas chercher querelle, mais, « une fois engagé, faire en sorte que l'agresseur <( n'ait pas envie d'y revenir >>. Telle est la règle de conduite, ou, si l'on veut, l'espèce de compromis que le poëte, qui ne perdait jamais de vue les susceptibilités de son ami Southampton, a mis dans la bouche de Polonius.

Une autre recommandation plus importante et qui avait plus que jamais besoin d'être inculquée, vient à la suite de celle-là : « Avant tout, « sois loyal envers toi-même, et aussi infailli- « blement que la nuit suit le joui", tu ne seras « jamais déloyal envers personne (1). »

(1) This above ail, to thine own self be true, And it must follow, as Ihe night the day, Thou canst not then be false to any man.

l'astre a son couchant. 285

Cette loyauté envers soi-même, dont le poète semble faire la première des vertus, exprime ici une notion complexe à laquelle il a donné les plus magnifiques commentaires dans plusieurs de ses sonnets et même dans ses compositions dramatiques, si on sait y chercher tous les renseignements qu'elles contiennent. Nous avons déjà vu comme il accentue fortement son culte pour la vérité, soit comme lumière et aliment de l'âme, soit comme objet de sacrifice éventuel qui peut aller jusqu'au martyre, et, pour ce qui est de la vérité objective ou historique, il insiste d'une manière très-significative sur son mode normal de transmission traditionnelle, de génération en génération, jusqu'à la consommation des siècles (1); paroles Irèsclaires pour les contemporains de Shakespeare et surtout pour ses coreligionnaires habitués à voir, avant tout, dans la tradition, la perpétuité de la vérité religieuse.

Mais était-ce bien cette vérité qu'il avait en

(I) Methinks, tlio truth shoukl live from oge lo aiie As 'Uvere retaird to ail poslerily, Evcn lo tlio général all-cnding day.

Richard III, act. ï, se. m.

vue dans les vers si remarquables que nous avons cités, et dans lesquels il affecte de faire ressortir ce mol, comme s'il portait à lui seul tout le poids de sa pensée? La réponse à celle question se trouve dans le sonnet ex, Tune des effusions les plus touchantes de celle grande âme travaillée, alors plus que jamais, par le sentiment de ses misères. C'est là que le coupable s'accuse d'avoir été déloyal envers lui-même et d'avoir jeté à la vérité un regard oblique et étranger. L'exégèse protestante ou rationaliste s'est bien gardée de s'appesantir sur ce texte et de se demander s'il s'agissait de vérité philosophique, ou de vérité scientifique, ou de vérité religieuse. Pour coiîper court à cette difficulté, qu'on n'osait pas aborder de front, on a changé l'acception naturelle du mot (1), ou bien on a rétréci cette glorieuse confession de l'auteur en ne voulant y voir que l'aveu de ses prévarications dramatiques, en tant qu'il ne s'est pas toujours conformé scrupuleusement aux règles de son art. Yoilà quelle misérable interprétation a suggérée au savant

{\] M. François-Victor Hugo, par une sorte de licence philologique, a traduit le mot iruth par bonne foi.

l'asjiœ a son couchant. *287

et jadicieux Ulrici la répugnance commune à presque tous les critiques allemands pour toule hypolhèse qui menacerait de renforcer les présomptions en faveur du catholicisme de Shakespeare. Or, le sonnet en question renferme évidemment cette menace et ne saurait avoir trait qu'à des défaillances de caractères, sources de professions de foi trop équivoques soit dans sa vie comme chrétien, soit dans ses œuvres comme poète. Ce qui prouve que, sous ce dernier rapport, il ne croyait pas avoir assez fait, c'est que les pièces qui appartiennent à sa dernière période portent de phis en plus Tempreinte de ses croyances héréditaires. Cette progression est manifeste dans les deux drames historiques de Henri V et de Henri VIII : mais elle l'est peut-être davantage, ou du moins elle est plus curieuse à étudier dans Ilandet, à cause de la comparaison qu'on peut étahlir entre les deux formes sous lesquelles ce sujet fut traité par l'auteur, à des dates très-éloignées Tune de l'autre. Par exemple, dans le premier Ilamlet, le dialogue entre le prince et le fantôme de son père ne contient que raftirmalion du dogme du purgatoire, tandis que dans le second Ilamlet

tous les sacrements du lit de mort sont affirmés de la manière la plus saisissante, avec des expressions techniques qui devaient être tombées depuis longtemps en désuétude (1).

Mais la meilleure preuve du progrès que je cherche à constater se trouve dans certaines tendances auxquelles on est libre de donner le nom qu'on voudra, mais qui sont certainement en opposition radicale avec l'esprit dominant du protestantisme. Jamais poète ne fit une guerre plus persévérante à l'orgueil, et ne se plut davantage à glorifier la vertu contraire ; et ce qui prouve que chez Shakespeare c'était conviction intime et non langage de convention, c'est la concordance entre ses sonnets et ses compositions dramatiques. Quel est, je ne dis pas le génie sublime, mais le génie médiocre qui a jamais parlé aussi modestement de lui-même? Quel prédicateur ou quel moraliste

(i) Les anglicans orthodoxes ont été scandalisés de trouver ce vestige de papisme. Yoici la consolation que leur a ofïerle leur savant évoque Warburton : Un peu plus bas, dans le même dialogue, il est fait mention des plantes grasses qui croissent sur les bords du fleuve Léthé, ce qui prouve que le poète mettait sur la même ligne l:i croyance au I.éthé et la croyance au purgatoire I

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a su mieux que lui mettre à nu la plus infecte (le toutes les plaies spirituelles, l'orgueil? Comme les effets délétères de ce vice sont admirablement caractérisés dans le drame de Trouas et Cresside, composé précisément à l'époque dont nous parlons! L'auteur, qui avait besoin d'un dialogue pour donner plus de relief à sa pensée, prend ses interlocuteurs au hasard, et même au rebours des traditions historiques, car Agamemnon et Ajax, si orgueilleux dans Homère, sont ici tout le contraire.

C'est le roi qui joue ici le rôle de tentateur. (( Vous valez mieux qu'Achille, dit-il au brave <^ guerrier, vous êtes aussi' fort, aussi vaillant, « aussi sage que lui, vous n'êtes pas moins « noble, vous êtes beaucoup plus courtois et K en somme infiniment plus traitable.

Ajax. « Pourquoi un homme serait- il orugueilleux? Comment l'orgueil pousse-t-il? « Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.

Agamemnon. « Votre esprit n'en est que plus u lucide, Ajax, et vos vertus n'en sont que plus <^ belles. L'orgueilleux se dévore lui même : (^ l'orgueil est son propre miroir, sa propre <( trompette, sa propre chronique. Quiconque

« se loue autrement qu'en action, dévore son « action en louange.

Ajax. « Je hais l'orgueilleux comme je hais (( l'engeance des crapauds. »

Ailleurs le poëte démasque le même vice sous son déguisement le plus trompeur, celui de la mélancolie. C'est ce qu'il appelle la maladie du lion, une maladie de cœur... hautain. « Vous pouvez, dit Ajax, l'appeler comme vous « voudrez, pour excuser l'homme ; mais j'en « jure sur ma tête, c'est l'orgueil. »

Mais c'est surtout dans la tragédie de Coriolan qu'il faut voir l'importance que Shakespeare attache à cette distinction. Ce sujet, emprunté à Plularque, comme celui de Jules-César^ avait pour le poëte un double attrait, le caractère du héros et une belle occasion de stigmatiser encore une fois ce qu'il appelle le monstre à mille têtesy objet de ses inextinguibles rancunes.

La pensée dominante du drame, c'est la fierté patricienne aux prises avec les caprices de la multitude, mais une fierté qui dégénère souvent en orgueil, comme aussi elle s'élève souvent à la hauteur d'un sentiment chevaleresque. De la des oscillations dont fintérêt psycho-

i/asthe a son COrCHANT. '}9\

logique égale au moins l'intérêt dramatique. Mais le but du poëte ne serait pas atteint s'il s'en tenait aux données que lui fournit l'histoire, et s'il n'allait pas jusqu'à se mettre en contradiction avec elle pour douer son héros des vertus les plus incompatibles. C'est ainsi qu'au lieu du Coriolan de Plutarque, mal accointable et mal'pro'pre pour vivre, quon ne pouvait fréquenter, tant ses façons de faire étaient odieuses, nous avons un Coriolan gentilhomme, non moins courtois que généreux, admirable pour sa tendresse d'époux et de père, incomparable pour sa dévotion filiale. C'est encore la combinaison ou plutôt le contraste que nous avons signalé plus haut comme étant l'idéal favori de Shakespeare : la mansuétude de l'agneau avec la fierté du lion jointe à son indomptable cou-

rage.

Sur la place publique, en face de la plèbe qu'il méprise et qui est toujours la plèbe qui avait trahi Essex, le lion ne dément pas sa nature altière, et Shakespeare se garde bien de le représenter, d'après le biographe grec, montrant ses cicatrices aux électeurs et mendiant leurs suffrages. Au contraire, il en fait un grand

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seigneur féodal que son rang el sa notoriété dispensent d'entrer dans les détails de ses services, ou bien un chevalier armé de toutes pièces qui rougirait de quitter son armure pour prouver qu'il n'a pas menti.

Cette transformation chevaleresque de Tarrogant et dur patricien de Rome est encore plus splendide sur le champ de bataille, surtout après la victoire. Quand Lartius veut lui en attribuer la gloire, il lui impose silence, en ajoutant que la louange est une souffrance pour lui, même dans la bouche de sa mère. Le poète ne se lasse pas d'insister sur cette antipathie, comme si elle était à ses yeux le trait le plus important à faire ressortir dans le caractère de son héros, et il oublie parfois, dans la ferveur de son zèle, que ce héros n'est pas chrétien et que la modestie païenne ne s'éleva jamais jusqu'à l'humilité ; car c'est vraiment le langage de l'humilité qu'il prête à Coriolan quand ce dernier parle avec mépris de ses exploits qu'il appelle des riens, et quand il déclare qu'il aimerait mieux avoir à guérir de nouveau ses blessures que d'être condamné à entendre raconter comment il les a reçues.

l'astre a son couchant. 293

Il y aurait beaucoup d'autres anachronismes du même genre à signaler dans cette composition , qui présente cette particularité remarquable, savoir qu'on n'y trouve pas une grande pensée que l'auteur n'ait tirée de son propre fonds, et que son génie, pour prendre tout son essor, avait besoin d'être indépendant des sources où il puisait. Quelle histoire, grecque ou romaine, aurait pu lui suggérer l'idée de cette bénédiction militaire que Coriolan donne à son jeune fils, et dans laquelle il est facile de reconnaître une réminiscence des beaux jours de la chevalerie :

« Que le Dieu des soldats, avec le consente- «- ment de Jupiter, inspire la noblesse à tes « pensées. Sois toujours invulnérable à la <^ honte, et tiens ferme dans les batailles, « comme un grand phare immobile bravant « toutes les tempêtes el sauvant ceux qui i( t'aperçoivent ? »

Mais je reviens à l'ordre chronologique qui me rappelle impérieusement à une date trèsimportante pour Shakespeare el pour ses amis. En mars 1603, Elisabeth reçoit enlin les honncurs de la sépulture royale, et les portes de la

prison d'Etat s'ouvrent pour Southampton. Malgré les élégies des poètes de cour et les oraisons funèbres du corps épiscopal, il est difficile de croire que la nation anglaise proprement dite se soit associée au deuil de ceux qui avaient exploité ce long règne au profit de leurs passions sanguinaires ou ignobles. Quant aux catholiques, qui formaient encore, de l'aveu même de leurs adversaires, la majorité de la population du royaume, il aurait fallu des mesures bien fortement répressives pour les empêcher de respirer l'air natal à pleins poumons, en voyant monter sur le trône un fils de Marie Stuart, lequel allait se trouver en face des ministres qui avaient voulu et conseillé le meurtre de sa mère, sans parler des obligations secrètes qu'il avait contractées avec leurs ennemis et ceux d'Elisabeth, à l'époque de la conspiration d'Essex. En effet, les premiers actes du nouveau règne semblèrent leur annoncer l'ouverture d'une ère nouvelle. Deux des ennemis les plus acharnés de Southampton et d'Essex, lord Gray et Walter Raleigh furent enfermés dans la Tour, et la disgrâce de Bacon, dont on n'avait pas oublié le rôle odieux dans le procès des

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conjurés, parut un gage encore plus assuré de Taccomplissement prochain des espérances qu'on avait conçues.

Mais dès l'année suivante, toutes ces belles espérances commencèrent à s'évanouir quand on vit mettre à mort, comme coupables de cornplot contre l'Etat, deux prêtres qui furent seuls exceptés de l'amnistie accordée à tous leurs complices; et elles durent s'évanouir tout à fait quand on vit paraître la proclamation royale qui enjoignait aux magistrats d'exécuter, dans toute leur rigueur, les lois pénales et fiscales dont Tabolition avait été regardée comme une conséquence naturelle du changement de dynastie. Enfin le désappointement se changea en exaspération quand on sut que Jacques P% non content de ruiner ses sujets catholiques en exigeant deux, outre les amendes mensuelles, un arriéré de treize mois, les livrait comme une proie sans défense aux plus affamés de ses courtisans écossais, qui les rançonnaient avec toute rimpudence et toute l'âprcté dont un si haut patronage pouvait les rendre capables.

Il V eut donc encore des exécutions et des spoliations, avec des circonstances de plus en

plus aggravantes, et ce fut au milieu de la consternation produite par cette recrudescence imprévue, que Shakespeare, en guise de pétition pour ses coreligionnaires, composa le drame qui a pour titre : Mesure pour mesure, en refondant, ou plutôt en idéalisant une pièce de Whetstone, dont ce dernier avait lui-même emprunté le sujet au nouvelliste ferrarais Giraidi Cinthio. Mais l'histoire changea complètement de face et de signification entre les mains de Shakespeare. Dans la nouvelle italienne, c'était un gouverneur qui, après avoir condamné à mort un jeune homme coupable de viol, voulait bien lui faire grâce, mais à condition que sa sœur, qui était venue intercéder pour lui, sacrifierait sa chasteté. Le sacrifice consommé, on apportait chez elle le cadavre de son frère, et, pour dénoûment, elle épousait le meurtrier, sans que son bonheur fût troublé par d'importuns souvenirs. Dans la pièce de Whetstone, la légende italienne subit une transformation radicale. Le coupable, au lieu d'être mis à mort, devient l'époux de sa victime, et sa sœur devient l'épouse du juge qui l'a séduite. Voici maintenant en quoi consiste le procédé

l'astre a son couchant. 297

d'idéalisalion de Shakespeare. Il met en scène et sur le premier plan, non plus une sœur en qui la voix du sang parle plus haut que la voix de l'honneur, mais une sœur en qui une autre voix parle plus fort que toutes les voix de la terre, et qui, pour lui obéir, imposera silence aux sentiments les plus impérieux de la nature. Cette héroïne inexpugnable n'est point une matrone romaine, c'est une âme à la fois pure et forte, vouée à la contemplation et à la prière, et pratiquant, loin des regards des hommes, des vertus difficiles auxquelles le Protestantime feignait de ne pas croire, afin de se donner le droit de nier jusqu'à leur possibilité ; en un mot, c'est cet idéal ascétique dont nous avons aperçu quelques refiets fugitifs dans d'autres compositions de notre poëte, et qu'il déroule ici dans toute sa splendeur; c'est cet idéal avec son nom propre, le nom impopulaire de sœur Clarisse, qui va être personnifié dans un drame où l'on ne sait ce (ju'il faut admirer le plus, le courage de Tauteur ou son génie.

La plui)art des critiques protestants ont pris le parti do n'admirer ni Tun ni Tautre. M. Ivnighl trouve ipril y a des scènes qui sont révoltantes.

M. Hunier dit que le sujet est improbable et dégoùlanl, et Goleridge lui-même déclare que Mesure pour mesure est pour lui la plus pénible et même la seule pénible portion des ouvrages de Shakespeare. Ceux-là ont eu évidemment les yeux troublés par l'auréole mystique dont il a entouré la chaste figure d'Isabelle. En Allemagne, on ne s'est pas laissé déconcerter pour si peu de chose, et il s'est trouvé un commentateur dont la sagacité pénétrante a découvert que le drame en question était non-seulement une preuve du protestantisme de l'auteur, mais de plus une attaque dirigée contre les croyances catholiques.

Quoi qu'il en soit du dépit des uns et de l'excentricité des autres, l'œuvre du grand poëte est là, se servant de commentaire à elle-même, et défiant toutes les interprétations subtiles ou absurdes par lesquelles ceux contre qui elle fut faite ont essayé de se l'approprier ou de la dénaturer. Aux yeux de tout lecteur non prévenu, le but principal de cette pièce est la glorification de l'idéal ascétique en général et de la virginité claustrale en particulier. Jamais, peut-être, si ce n'est dans certaines pages de

ï/astre a son couchant. 299

Dante, on n'a mieux exprimé, du moins dans le langage de la poésie, l'irrésistible puissance des prières matinales que des âmes pures de toute souillure font monter jusqu'au ciel (1). C'est naturellement dans la bouche d'Isabelle que le poëte a mis les belles et grandes pensées qui se pressaient dans son esprit, et qu'on sent avoir été le fruit de ses méditations personnelles. C'esl dans sa bouche que se trouve celle sentence hardie dont la clarté exclut toule équivoque :

u Les grands peuvent se moquer des saints, « c'est de l'esprit chez eux; mais, chez leurs « inférieurs, c'est une horrible profanation. »

La puissance de la sainteté, même avant la Iransfiguration par la morl, est affirmée d'une manière plus touchante encore dans le cinquième acte, quand Marianne la pécheresse demande à Isabelle de prier pour elle, non pas

(1) With true prayers, That shall be up at heaven and enter lliere Kre siin-rise , prayers from preserved soûls, From fasling maids, \vhose minds are dedicate To nothini; temporal.

(2) Great men may jest with saints, 'tis wil in tliem But, in the less, foui proTmation.

en articulant les mois, qu'elle se charge d'articuler elle-même, mais seulement en s'agenouillant près d'elle et en levant les yeux vers le ciel (1).

Mais la partie vraiment dramatique du rôle d'Isabelle, c'est son intervention, d'abord timide, puis graduellement plus courageuse, en faveur de son frère condamné à mort pour crime de fornication par une espèce de puritain qui venait d'exhumer les pénalités les plus inexorables tombées en désuétude ; cette exhumation récente est ici une circonstance trèsimportante à relever à cause de la coïncidence des dates. D'un côté, le registre des dépenses faites pour les divertissements de la cour de Jacques I" nous atteste que Mesure pour mesure y fut joué comme une pièce nouvelle dans la soirée du 26 décembre 1604. D'un autre côté, nous savons que ce fut dans cette même année 1604, immédiatement avant cette première réprésentation, que le parlement, stimulé par les haines du corps épiscopal, poussa

(1) Sweet Isabel, do yet but kneel by me

Hold up jour hands, say nothing, VU speak ail.

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le roi à ressusciter les lois draconiennes en verlu desquelles tant de tortures et de supplices avaient été infligés aux partisans de la vieille religion. On savait que le fils de Marie Stuart se piquait de ne pas marcher sur les traces d'Elisabeth, et l'on comptait sur sa piété filiale à défaut de sa justice. C'était donc une belle occasion de faire appel à son intelligence et à son cœur, et de redoubler d'efforls pour donner à la poésie toute la puissance magique dont elle était susceptible. C'est ce qu'a fait Shakespeare avec un succès qui ne lui a valu hélas! que la tardive et stérile admiration de ses lecteurs; encore cette admiration a-t-elle été purement littéraire et je ne sache pas qu'aucun commentateur, anglais ou allemand, ait même soupçonné la généreuse inspiration qui lui a dicté la belle réponse d'Isabelle à son impitoyable interlocuteur :

« Oh ! il est beau d'avoir la force d'un géant, « mais il est tyrannique d'en user comme un u géant... Si les grands de ce monde pouvaient u tonner, comme Jéhovah lui-même, Jéhovah <^ n'aurait jamais de repos, car le plus mince.

<' le plus chélif subalterne lui remplirait son « ciel de tonnerre, rien que du tonnerre ! Ciel « miséricordieux ! quand tu lances les foudres, (( c'est pour fendre le chêne noueux et cre- « vassé, plutôt que l'humble myrte! Mais <( l'homme, cet être orgueilleux, drapé dans sa « petite et brève autorité, connaissant le moins « ce dont il est le plus assuré , sa fragile « essence, il s'évertue, comme un singe en « colère, à jouer, à la face du ciel, des tours « inouïs qui font pleurer les anges. »

Ailleurs, et dans le même but, le poëtelui met dans la bouche un de ces éloquents appels à la miséricorde qu'on trouve, sous des formes très-variées, dans un grand nombre de ses oeuvres, mais, dans aucune, aus?i bien que dans Richard II (1) et dans le Marchand de Venise, Mais que pouvaient les appels les plus pathétiques de la poésie ou de la prose sur des cœurs métalliques comme ceux d'Elisabeth et de ses ministres? Il était naturel d'attendre quelque chose de mieux du fils de Marie Stuart, et voilà pourquoi, malgré les échecs subis sous le der-

(1) Acle V, se. m.

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nier règne, nous retrouvons, dans Coriolan el dans Mesure pour mesure ^ le thème favori de l'auteur, c'est-à-dire l'éloge de la clémence comme le plus noble attribut de la souveraineté, comme la verlu royale par excellence.

Cette intervention du grand poêle en faveur de ses coreligionnaires n'eut pas plus de succès que les précédentes, et, malgré les remontrances des ambassadeurs des puissances catholiques, avec lesquelles on était alors en paix, le spectre de la persécution reparut, comme si Elisabeth et Burghley avaient été là pour l'évoquer. Cette fois-ci ce furent les évêques anglicans qui se montrèrent les instigateurs les plus acharnés. Pour les satisfaire, eux et l'élite de leurs ouailles , il fallut recommencer la chasse aux prêtres, les fouilles domiciliaires, les exils arbitraires, les confiscations, les emprisonnements et les exécutions sanglantes. Un catholique fut condamné à mort pour avoir donné asile à un jésuite dans sa maison. Une protestation contre l'illégalité de cette sentence ayant été adressée au conseil par un brave citoyen nommé Pound, on lui répondit en le condamnant à une prison perpétuelle, à une

énorme amende et à l'amputalion de ses deux oreilles. En vain la reine voulut intercéder pour lui. Son brutal époux lui défendit une fois pour toutes de jamais ouvrir la bouche en faveur des catholiques. C'était comme une nouvelle inauguration du même régime de terreur qui avait si longtemps pesé sur eux. On eût dit que l'air était chargé de vapeurs étouffantes. On était à la veille de la Conspiration des poudres, où devaient tigurer plusieurs complices de l'insurrection d'Essex , entre autres Catesby, que nous avons déjà nommé comme compatriote de Shakespeare, et l'un des compagnons de sa première jeunesse.

Ce n'est pas une médiocre satisfaction pour un biographe de Shakespeare de pouvoir placer à cette époque sa rupture définitive avec ce monde officiel auquel il a fait des allusions si amères dans le monologue du second Hamlet. Les acquisitions nouvelles qu'il avait faites à Stratfort en 1602 et 1603 semblaient annoncer rintentiond'y venir jouir plus régulièrement du repos dont il avait besoin, et par conséquent de renoncer à la scène. Cette intention paraît avoir été réalisée en 1604, au moment où la

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compagnie d'acleurs dont il faisait partie allait être obligée d'endosser la livrée royale, et quand le ciel recommençait à s'assombrir pour ses coreligionnaires.

C'est dans ses sonnets qu'il faut voir à quel point sa servitude lui avait pesé. Il y en a un plus navrant que tous les autres, adressé à son ami Southampton, et dans lequel la plaie inguérissable est, pour ainsi dire, mise à nu :

<( Oh! grondez pour moi la fortune, cette <^ déesse coupable de toutes mes fautes, qui (( ne m'a pas laissé d'autre ressource pour ma « subsistance que la contribution publique, « qui rend esclave du public. C'est là ce qui u fait que mon nom est stigmatisé et que ma « nature est rompue au vil métier qu elle fait « comme la main du teinturier. A};ez donc u pitié de moi et souhaitez que je sois régé- ^( néré, alors que , malade docile , je boirai le (( calice amer qui doit guérir mon infection. »

Ailleurs il se félicite a de s'être détourné à « temps, avant que le temps le détourne, et « d'avoir rapporté avec lui l'eau amère (lui doit « laver sa faute. » Cette idée de réhabilitation, aux yeux de Dieu ou aux yeux des hommes,

est une de celles qu'il a le plus fortenienl exprimées, et nous avons déjà eu occasion de citer le sonnet où il s'accuse « d'avoir donné à « la vérité un regard oblique, comme aune (( étrangère, d'avoir fait violence à ses propres « senliments et d'avoir vendu bon marché ce « qu'il avait de plus cher (l). »

Ces douloureuses confidences durent être faites après sa retraite du théâtre; car il parle de son travestissement en bouffon comme d'une ignominie passée, bien que toujours présente. Pour se faire une idée de l'intensité des souffrances dont ce souvenir fut pour lui la source, il faut lire le sonnet xxxiy% qui est certainement unique dans son genre , et sur lequel il serait facile à des esprits superficiels de se méprendre. Il est adressé, comme tous ceux qui contiennent ce genre d'effusions , à lord Southampton, et il a pour but de mettre

(1) Alas, 'tis true, I hâve gone hère and there, And made mvself a motlev to ihe vie\Y, Gored naine own thoughts, sold cheap ^vhat is mosl des r, Made old offences of affections new.

Most true it is, that I hâve looked on truth Askance and strangely.

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ce noble cœur en garde contre les conséquences de sa générosité comme ami :

« Je dois désormais cesser de vous recon- « naître , de peur que mon infamie , qui m'a a coûté tant de larmes, ne vous fasse rougir de « moi(l). Vous ne pouvez plus m'honorer pu- « bliquement de vos bontés sans diminuer « d'autant l'honneur qui s'attache à votre nom. « Mais ne faites pas cela. Je vous aime de « telle manière que votre réputation et votre <( personne ne sont pour moi qu'une seule et « même chose (2). »

Il faudrait plaindre celui qui croirait voir ici le langage d'un client servile à son patron. C'est, au contraire, un mélange admirable d'humilité et de fierté: d'humilité, comme instrument vénal du plaisir d'autrui ; de fierté ,

(1) I may not evermore ackiio\\ieclge tliee,

Lest my bewailed guilt should do thee shame; Nor thou with public Icindncss honoiir me, Unless thou take that honour from (hy name : But do not so : I love thee in such sort, As thou being mine, mine is thy good report.

(2) Nous avons déjà parlé du document officiel dans lequel lord Southampton appelle Shakespeare son ami tout spécial.

comme homme et comme poêle, qui, en donnant son amitié , sent la valeur de ce qu'il donne. Mais, enlre ces deux sentiments, il ne s'est point trouvé de place pour l'orgueil, et il faut avouer que dans le cas où nous parlons, le mérite n'a pas été frustré de sa récompense. L'esprit qui règne dans les pièces approximativement contemporaines de ces précieux opuscules, prouve que cette veine fut alors exploitée par lui avec une prédilection toute particulière. Si l'on excepte la tragédie du Roi Lear et celle d'Antoine et Cléopâtrej toutes les œuvres qu'il produisit sur la fin de la dernière période de son activité dramatique, c'est-à-dire entre 1605 et 1611, toutes, sans excepter Coriolany sont marquées d'une empreinte de plus en plus chrétienne, bien que le mot technique n'y soit pas toujours ; cette empreinte est surtout frappante dans le V^ acte de Richard II, bien supérieur, pour le fond et la forme, aux quatre actes précédents, et composé pour remplacer celui dont la police d'Elisabeth avait ordonné la suppression. Cette mesure arbitraire, à laquelle nous devons quelques vers d'une grande beauté, est à peu près le seul

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titre bien constaté de la reine-vierge à la reconnaissance des admirateurs de Shakespeare.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans ce V^ acte, à notre point de vue , c'est la dernière allocution de Richard II à la reine, dans une rue de Londres , quand il l'engage à chercher un asile dans une maison religieuse en France, « afin, dit-il , de regagner , par une sainte vie, « dans un monde nouveau, la couronne que « nos heures profanes nous ont fait perdre u dans celui-ci (1). »

Ce langage est en parfaite harmonie avec celui que lui prèle le poëte dans les scènes précédentes , dont quelques-unes furent sans doute retouchées par lui à l'époque dont nous parlons. Il ne se contente pas d'exciter la pitié en faveur du roi déchu, il lui met dans le cœur et dans la bouche des sentiments et des paroles qui sont en disproportion avec son passé, soit comme roi, soit comme homme. Jamais souverain, même canonisé, a-t-il mieux dit en quoi

(1) Hie thee to France

And cloister thee in some religions liouse ; Our holy lives must win a new ^vorld's cro\vn, Which our profane hours hère liave >tricken down.

consiste la vraie grandeur des rois que ne le fait Richard II en parlant de son rival Bolingbroke :

« Bolingbroke prétend-il être aussi grand « que nous? Il ne sera pas plus grand; s'il sert <c Dieu, nous le servirons aussi, et nous serons <( ainsi son égal (1). »

Les paroles qu'il prononce quand il est question de sa déposition ne sont pas moins remarquables :

« Faut-il que je perde le nom de roi ? au « nom de Dieu, qu'on me l'ôte! Je donnerai « mes joyaux pour un chapelet, mon splendide (( palais pour un ermitage, mon éclatant appa- « reil pour la robe d'un mendiant, mes gobe- « lets ciselés pour un plat de bois, mon sceptre (^ pour un bâton de pèlerin, mes sujets pour « une paire de saints sculptés ; et mon vaste « royaume pour un petit tombeau, un petit, « petit tombeau, un obscur tombeau (2). »

(1) s irives Bolingbroke to be as gieat as we? Grealer he shall nut be ; if he serve God , Well serve him too, and be his fellow so.

(2) Alust, iose

The name of king? o' God's name, let it go. 1 li give my jeweis for a ^et of beads.

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Ce détachement des grandeurs et cette apologie des superstitions monacales dans la bouche d'un monarque que le malheur a subitement transformé en philosophe chrétien , était un dernier trait qui manquait à la glorification complète deTidéal ascétique, telle qu'on la trouve en fragments disséminés, mais parfaitement harmoniques , dans la série des drames que nous avons passés en revue. En fut-il de même pour l'idéal héroïque dont nous avons vu que notre poëte fut si passionnément épris, et son imagination , partageant la régération de ses autres facultés , lui fournit-elle le moyen d'ajouter quelque chose à son type de vertu chevaleresque, tel qu'il l'avait tracé à plusieurs reprises avec tant d'amour , et tel qu'il le traçait encore dans sa pièce d'adieu, dans la Tempête^ quand Miranda disait à son père, en parlant de Ferdinand : « Prenez garde,

My gorgeous palace, for a hermilage ; My gay apparel, for an alms-maii's gown ; My figur'd goblets, for a dish of wood ; My scepter, for a palmer'swalking-statï; My subjects, for a pair of carved saints ; And my large kin^dom^ for a liUle grave, A Unie, liUle grave, an obscure grave.

K car il est doux , mais il ne connaît point la (V peur (1). »

On voit que ce sont toujours les deux facteurs fondamentaux tant de fois signalés; mais les progrès récents que notre poète avait faits dans une certaine direction, et qui lui avaient ouvert des perspectives toutes nouvelles, ne lui permettaient pas désormais de laisser flotter dans le vague du langage poétique les conséquences pratiques ou spéculatives des idées dont il s'était fait l'apôtre. Dans la hiérarchie des pouvoirs publics, tels qu'ils étaient alors constitués, on avait affecté de laisser une lacune qui les dégradait, tout en ayant l'air de les affranchir. La sanction suprême , telle que l'avait proclamée le moyen âge , fut entièrement perdue de vue, et l'obéissance chrétienne fit place peu à peu à l'obéissance païenne. Shakespeare, s'inspirant des vraies traditions chevaleresques, protesta contre ce matérialisme social, comme il avait protesté contre le matérialisme philosophique de Bacon, et sa protesta-

(1) 0 dear father,

Make not too rash a triai of him, for He is 2;entle and not fearful,

l'astre a son couchant. 313

lion est consignée dans une addition précieuse qu'il fit, en 1605 ou 1606, à un des drames de sa première période, intitulé : Tout est bien qui finit bien. Un vieux seigneur nommé Lafeu dit à Parolles, serviteur du comte de Roussillon : <K Votre seigneur et maître est marié? » A quoi Parolles répond :

« Je supplie décidément Votre Seigneurie de « m'épargner ses outrages... Le comte est « mon cher seigneur, mais mon seul maître est « celui que je sers là-haut.

« Lafeu. Qui? Dieu.

<c Parolles. Oui, Monsieur. »

Qui ne sent la fierlé chrétienne qui respire dans ce dialogue? Dans son drame de Cymbe- Une, le poëte va encore phis loin , ou du moins il est plus explicite. Parlant du général romain Lucius, modèle accompli de toutes les vertus chevaleresques, il dit de lui que cest un homme plein dlionneur, et par-dessus le niarchê, plein de sainteté {!). C'était comme le dernier coup de

(1) Forhe is honorable

And doubling tlint, most holy.

ÂcL Uï, se. IV.

31 i CHAPITRE V.

pinceau qu'il donnait à son idéal, resté jusqu'alors incomplet.

Mais ce complément exigeait de lui un douloureux sacrifice. Plus d'une fois , dans ses compositions antérieures, il avait presque élevé à la hauteur d'une vertu, en faveur de son ami Southampton, cette susceptibilité ombrageuse qui ne laissait pas de choix à un gentilhomme entre le déshonneur et la vengeance d'un outrage réel ou prétendu. Le moment était venu, sous peine de flagrante contradiction , de désavouer cette doctrine. Comme une sorte de prélude à ce désaveu , le poëte prit plaisir à multiplier les scènes de réconciliation, et le mot technique de charité se trouva pour la première fois sous sa plume (1). Un autre mot, plus technique encore, celui de rédemption, fut investi, ddius le Conte d'hiver, d'un caractère de solennité qui prouve que l'auteur le comprenait alors dans sa plus haute comme dans sa plus profonde acception (2). Or, il y a une logique

(1) Let us oxchange cliarity.

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