Acte II, SC. II
jamais de regarder les victimes de la persécution comme ses coreligionnaires, et ne désavoua jamais, autrement que par la désuétude, le culte de ses pères. Tout porte à croire que les acteurs secondaires, venus également de Stratford ou des environs, et parmi lesquels devait figurer plus lard un frère de Shakespeare, nourrissaient ' secrètement, sinon les mômes croyances, du moins les mêmes prédilections, et y puisaient, môme pour les rôles subalternes, des inspirations qui renforçaient, par une sorte d’harmonie préétablie, les effets du rôle principal (1). '
Dans celle première période de l’activité dramatique de Shakespeare, il est à remarquer qu’à l’exception de Titus Andronicus et de Pèridès, et de quelques drames historiques seulement remaniés par lui, son génie, bien qu’essenliellement tragique, ne produisit que des comédies, comme s’il avait obéi, par une fatalité mystérieuse, à une vocation, sinon définitive, au moins temporaire. Hélas ! celte déviation, si c’en est une, n’est pas un incident purement
(1) Parmi ces acteurs secondaires se trouvait Heminge, ami de Shakespeare, et plus tard éditeur de ses œuvres.
littéraire dans sou histoire ; mais elle lient à un ensemble de faits très-difficiles à apprécier et à coordonner, et dont Tinfluence combinée joue un grand rôle dans les vicissitudes psychologiques et intellectuelles auxquelles notre poêle fut soumis. Pendant ces quatre ou cinq années d’égarements constatés et décrits trop crûment par lui-même dans ses poésies lyriques, mais heureusement déplorés plus tard , son âme ardente, agitée, bouleversée par des passions sans frein, comme une mer équinoxiale par la tempête, et dominée outre mesure par une imagination impétueuse, dont les créations fantastiques et décevantes épaississaient les nuages autour de sa conscience , son âme si précieuse à celle dont le zèle maternel avait bravé toutes les lois pénales, pour y implanter la foi catholique, ne regarda plus la vérité que de côté, comme il s’en accusait lui-même dans ses jours de repentir; mais de là au crime d’apostasie même partielle, ou seulement à l’indifférence en matière de religion, il y avait une distance infranchissable pour une nature constituée comme la sienne. La preuve s’en trouve dans ses compositions dramatiques même contemporaines de la
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grande éclipse qui voila pour lui pendant quelque temps la lumière qui éclaire touthomme venant en ce monde. Non-seulement on n’y rencontre pas, môme dans les pièces les plus enjouées, l’ombre d’un compromis avec les opinions dominantes ou d’une concession quelconque aux exigences du patronage, mais, ce qui est bien autrement remarquable, le poëte a trouvé moyen de mêler la réhabilitation de l’idéal chevaleresque et même parfois de l’idéal ascétique au développement ou au dénoûment des intrigues amoureuses. Ce mélange ou plutôt ce tissu ingénieux d’idées romanesques et d’idées religieuses se fait sentir presque à chaque page dans sa comédie de : Peines d’amour perdues , l’une des plus intéressantes à notre point de vue, bien qu’elle ait été traitée avec le plus superbe dédain par certains commentateurs de Shakespeare. Il est probable qu’il emprunta le .fond de son sujet à quelque roman de chevalerie; mais les situations et les caractères lui appartiennent en propre, et l’on peut dire que nulle de ses pièces ne présente des portraits plus manifestement tracés d’après nature. Le roi de Navarre, Dumaine, Longueville et Biron sont
non-seulement des personnages réels, mais très-vraisemblablement des amis de l’auteur, du moins les trois premiers ; car je le soupçonne d’avoir voulu en partie se peindre lui-même dans le quatrième , avec sa verve capricieuse et inépuisable qui semble incompatible avec l’accomplissement du vœu héroïque que les quatre champions ont fait en commun.
Ce vœu a pour but avoué de vaincre les affections charnelles et d’assurer le triomphe de l’intelligence sur la matière par trois années de vie contemplative, dont la première condition est naturellement l’exclusion des femmes. Cette condition est non moins naturellement la première violée, par suite de l’arrivée non prévue de la princesse de France avec ses trois dames d’honneur. On devine aisément le parti qu’aurait tiré de cette violation un de ces dramaturges fanatiques ou impies que Shakespeare avait trouvés en possession de la faveur populaire; mais pour lui c’est une occasion de gloriûer son double idéal, et il s’en acquitte, sans ombre d’ironie, par la solution la plus originale et la plus inattendue, surtout dans un dénoûment de comédie. Cette solution consiste en
une année d’épreuves pénitentiaires imposées à chaque prétendant par la dame qui est l’objet de son culte, et ces épreuves ne sont autre chose que les mortifications de la vie ascétique, la solitude, la méditation, le jeûne et le froid, la visite des malades et des souffreteux; seulement, à Biron, toujours spirituel même dans la charité, on impose en outre l’obligation de les faire sourire; et c’est ainsi que, contrairement à l’usage reçu, la comédie finit par le sacrement de pénitence au lieu de finir par le sacrement de mariage.
Il y a, dans tout ce tissu dramatique, une quantité de fils presque imperceptibles qui se rattachent au dessin général, et qui corroborent singulièrement les inductions que je me crois permis d’en tirer. 11 y a un ministre de l’Église . officielle, présenté sous un jour non moins odieux que ridicule (1); il y a l’expression d’une haine vigoureuse contre ceux qui jouent le rôle de tentateurs près des âmes d’élite, pour leur faire violer les engagements sacrés contractés
(1) L’odieux consisle dans la dénonciation d’une chanson fort innocente, soupço. née par lui de contenir matière à trahison.
par elles envers le ciel (1 ) ; puis il y a un regret, enveloppé à dessein dans un vers concis et obscur, sur le malheur des temps témoins de la disjonction du beau et du vrai, attendu que la beauté dans les femmes y paraît souvent déparée par l’hérésie (2). Ce point de vue esthétique était à la fois bien nouveau et bien hardi; mais le poêle montrait plus d’audace encore dans ses insinuations contre les mains sales qui soldaient les louanges, dramatiques ou autres, décernées au pouvoir, et surtout il dépassait toutes les bornes de la convenance et de la prudence en mettant dans la bouche du caustique Biron, qui n’est autre que Shakespeare lui-même, la critique la plus mordante du procédé psychologique qui consiste à chercher péniblement la lumière de la vérité dans un livre, jusqu’à ce , que la vue de l’intelligence se trouble par cette recherche (3).
(1} So much l hâte a breaking-cause lo be Of heavenly oalhs vow’d wllh integrily.
(2) O heresy in fair, fit for these days !
(3) As painfully to pore upon a book,
To seek lhe light of Iruth : while Irulh the while Dolh falsely blind lhe cye sight of his look.