Acte I, SC
Nous aurons occasion de signaler ailleurs d’autres confidences indirectes de l’auteur sur les inconvénients qu’avait eus pour lui la lecture du livre en question, substituée à l’enseignement traditionnel qu’avait supprimé une législation brutale. Ici nous nous bornons à donner une idée générale de l’esprit dans lequel furent composées ses premières comédies, et qui est peut-être encore plus frappant dans les Méprises dont le sujet , emprunté aux Ménechmes de Plaute, se prêtait plus difficilement à un éloge quelconque de l’un ou de l’autre idéal ; et cependant le poète a trouvé moyen d’y introduire la charité monastique avec sa vertu si puissamment régénératrice, et l’on peut dire qu’il a tracé la première esquisse de son idéal chevaleresque, quand il a dit de Claudio qu’il avait accompli les exploits d’un lion sous la figure d’un agneau. Nous verrons plus tard celte première esquisse se changer, sous sa main d’artiste, en portraits de plus en plus magnifiques.
Il y a deux objections fondées, l’une technique, l’autre morale, qu’on est en droit de faire aux comédies de Shakespeare. La première est la faiblesse habituelle de l’intrigue et la liberté
capricieuse avec laquelle il l’engage et la dénoue. La seconde, beaucoup plus grave que la première, est la licence du langage, poussée, comme dans Rabelais, jusqu’à ses dernières limites, et trahissant, dans l’auteur et dans son auditoire, des habitudes d’esprit qui ne pouvaient être que le produit des habitudes sociales; car il ne faut pas oublier qu’il ri’y avait pas de théâtre populaire à Londres où les jeux de mois cyniques et les allusions scabreuses fussent plus goûtées qu’à la cour de la reine vierge, et l’on comprend que la servilité des courtisans, jointe à la dépravation du plus grand nombre d’entre eux, ait formé une espèce d’école qui avait son vocabulaire à part et dont les adeptes durent se multiplier rapidement dans toutes les classes de la société. Or, le théâtre sur lequel se représentaient les pièces de Shakespeare, était alors le théâtre à la mode, et nous le verrons devenir un peu plus tard un foyer formidable d’opposition aristocratique.
A celte considération, qui n’a que la valeur d’une simple circonstance atténuante, il faut joindre les entraînements et les séductions inséparables d’une nature riche, expansive et
passionnée, à laquelle manquait, par une longue désuétude, le plus efficace de tous les freins; peut-être aussi l’enivrement du succès, du succès personnel encore plus que du succès dramatique, enfin le mauvais choix et, je dirais volontiers, la crudité des aliments intellectuels dont notre poète encombrait alors son génie essentiellement créateur; car celte époque est précisément celle où il entassait dans sa mémoire tout ce bagage mythologique dont il a trop souvent surchargé ses drames, comme c’est aussi celle où une curiosité malsaine et une défiance regrettable de sa puissance d’invention, le poussaient à dévorer et à s’assimiler, autant que possible, les contes licencieux de Boccace et de ses imitateurs, tous plus ou moins antipathiques à ses tendances naturelles qui étaient l’élévation et la simplicité.
Une autre remarque non moins importante et qui s’applique à la seconde comme à la première période de sa carrière dramatique, c’est que ses comédies, étant généralement des comédies de caractère plutôt que des comédies d’intrigue, ne roulent point sur des stratagèmes et des combinaisons qui sont explicitement ou
implicilemenl en désaccord avec la loi morale. On y chercherait en vain ces mystificalions divertissantes, ces tours habilement joués par lesquels un fils ou un valet fripon fait rire le spectateur aux dépens d’un père avare ou d’un maître crédule. Les soubrettes, sans être ni moins vives ni moins spirituelles que les nôtres, sont bien plus respectueuses envers leurs maîtresses, et leur intervention dans les intrigues d’amour va très-rarement jusqu’au manège scandaleux. Quant au respect pour le lien de famille, on peut dire que jamais poète comique, ancien ou moderne, ne l’a porté si loin que Shakespeare. Je ne crois pas qu’on |)uisse citer une seule pièce ou même une seule scène où il ait sacrifié 1e prestige de la puissance paternelle aux penchants amoureux de la jeunesse. Il n’a pas été moins scrupuleux dans la distribution des rôles respectifs entre les amants et les maris qu’ils veulent tromper. Au lieu de livrer ces derniers à la risée publique, c’est sur la tête du séducteur qu’il fait fondre les mésaventures, comme.on peut le voir dans les Joyeuses commères de Windsor, où l’auteur a peint la passion sensuelle dans ce qu’elle a de
plus ridicule et de plus ignoble. Certes, ce n’était pas la verve comique qui lui aurait manqué, s’il avait voulu, comme tant d’autres, égayer son public aux dépens de l’autorité des pères ou des époux. Mais ce moyen de succès lui parut sans doute au-dessous de son art et encore plus au-dessous de lui, et il passa outre.
Quoi qu’il en soit, son mouvement d’ascension ne fut pas entravé, et au rapide développement de son génie correspondait le rapide accroissement des recettes, de sorte que son ami Burbadge songea, dès 1592, à construire un autre théâtre plus digne des grandes destinées dramatiques qui s’annonçaient pour son compatriote et aussi pour lui-même. Mais la peste, qui éclata dans Londres, vint contrarier ses projets et le contraindre à en ajourner l’exécution jusqu’à l’année suivante.
Cette peste fait époque dans la vie de Shakespeare en ce que ses loisirs forcés lui fournirent l’occasion de revoir sa famille et sa ville natale. Mais, hélas ! l’année 1592 était pour lui néfaste à plus d’un titre. Un autre fléau, dont les atteintes étaient moins perceptibles dans la capitale, le fléau de la persécution, beaucoup
moins senti depuis 1589, sévissait dans Stratford, comme partout ailleurs, avec un redoublement de vigueur, par suite d’une récente proclamation destinée à réprimer le zèle des missionnaires qui venaient, en plus grand nombre que jamais, exercer leur périlleux ministère, périlleux pour eux-mêmes et non moins périlleux pour ceux qui leur donnaient asile, puisque ce crime était puni de mort. Cette répression ayant encore paru insuffisante, lord Burghley eut l’idée de commuer l’hospitalité en prévarication et chaque chef de famille en commissaire de police qui serait tenu de savoir si son hôte pratiquait la religion officielle, quels étaient ses moyens de subsistance, où il avait eu son domicile l’année précédente, et d’autres particularités du même genre qui révoltèrent les protestants eux-mêmes et donnèrent lieu à plusieurs écrits acerbes contre l’inventeur, déjà fort impopulaire, de celte odieuse' inquisition domestique (1).
Mais les mesures prescrites n’en reçurent pas
(t) Camden’s armais, B. 4, p. 34. Il faut que l'indigaation contre le ministre ait été un fait bien notoire, pour que son protégé en parle avec si peu de ménagement.
r moins leur exécution, surtout dans les villes où le pouvoir central avait des agents dévoués,
persécuteurs par instinct et par rancune, et plus disposés à outrepasser leurs instructions qu’à les restreindre. Or, le rapprochement des dates nous autorise à supposer que le retour de notre poète dans sa patrie dut coïncider exactement avec la mise en vigueur des nouvelles prescriptions inquisitoriales. Des commissaires royaux armés d’instructions et de pouvoirs appropriés à leur mission et ayant à leur tête ce même sir Thomas Lucy dont nous avons déjà mentionné les exploits, poursuivaient leur enquête avec toute la brutalité que fait supposer le choix d’un pareil guide. Il va sans dire que, pendant toute la durée de celte opération, les domiciles ne furent pas plus respectés que les consciences, et qu’on n’épargna aux familles suspectes ni menaces, ni humiliations, ni avanies d’aucun genre. Le rapport que ces âpres fonctionnaires rédigèrent de concert avec les agents de la police locale, a été conservé dans le State-paper-office, et l’on peut voir, dans ce précieux document, si instructif à tant d’égards, les procédés machiavéliques du gou-
vernement central pour éclairer et régénérer ies âmes {i). Le seul point qu’il nous importe de constater ici, c’est la résistance que Jean Burbâdge et Jean Shakespeare avaient continué d’opposer à celle prétendue régénération. Il est vrai que le premier, pour échapper aux amendes mensuelles, promettait de donner plus de satisfaction à l’avenir ; mais les auteurs du rapport signalent eux-même la fragilité de ce genre de promesses; et, pour ce qui est de Jean Shakespeare, dont la pauvreté n’était pas moins notoire que les causes qui l’avaient produite, son nom figure, avec ceux de quinze autres citoyens de Slralford, dans la catégorie des récusants dont l’abstention du culte officiel a pour motif ou pour prétexte la crainte des poursuites de leurs créanciers. Or, il existe un autre document, cité par Halliwell dans sa biographie de notre poêle, et duquel il résulte que celte crainte était au moins inlermiltenle, et qu a l’exception du dimanche, elle laissait le vieux Shakespeare parfaitement libre de vaquer à ses affaires pendant toute la semaine (2). Enfin, à
(1) Voir le Rambler, avril 1858.
(2) Halliwell, p, 67-69. Ou peut ajouter à ces documents
m CHAPITRE III.
défaut de toutes les preuves directes et positives de sa persistance dans la foi catholique, nous en aurions une à la fois bien convaincante et bien triste et qui pourrait à la rigueur tenir lieu de toutes les autres, c’est que les progrès du protestantisme dans Stratford furent marqués pour lui par des défections d’un autre genre, bien propres à faire fléchir sa conscience, si elle n’avait pas été inllexible. Peu à peu il se vit abandonné par ses anciens amis qui trouvaient son exemple trop dangereux à suivre, et cet abandon lui arrachait quelques années plus tard, à l’occasion d’un procès contre son voisin Lambert, une plainte à laquelle sa brièveté n’ôte rien de son amertume (1).
Ainsi nous avons le droit d’affirmer que Shakespeare ne rapporta de ce voyage aucune impression qui fût de nature à diminuer son antipathie héréditaire pour les opinions dominantes,
un rapport de Cheney , évêque de Glocester, sur les récusants de son diocèse. Ce rapport ne laisse aucun doute sur la valeur de l'excuse alléguée pour cause d’insolvabilité. Voir le Rambler de mars <858.
(f) ülrici,!™ part., p. <76.
SHAKESPEARE DANS SA GLOIRE. 12.‘î
et, si l’exemple paternel n’avait pas suffi pour donner à son âme la trempe plus vigoureuse dont elle pouvait avoir besoin, ne venait-il pas d’avoir sous les yeux celui de la veuve héroïque de Robert Arden de Parkhall, laquelle se faisait qualifier, dans le rapport des commissaires royaux, de papiste incorrigible , qualification qu’ils étendaient à tous les domestiques attachés à son service? D’ailleurs, les productions subséquentes de son génie sont là pour répondre victorieusement à tous les doutes et pour nous aider à mesurer le nouvel essor qu’il prit dans cette seconde période de sa carrière dramatique, période bien plus agitée que la première et mêlée à des catastrophes non moins tragiques que le plus tragique de ses drames. Mais avant de parler des productions qui appartiennent à cette époque, je dois signaler, en guise de transition, le premier effort qui ait été tenté par Feuvie pour dénigrer à la fois son talent et son caractère. L’auteur de cette aggression, non moins grossière dans la forme qu’ignoble dans ses motifs, était ce Robert Green dont nous avons signalé plus haut les exploits dramatiques, et que Chettle, l’un des organes les plus
accrédités de la critique contemporaine, mettait au-dessus de tous ses rivaux, y compris Shakespeare. Mais il vint un moment où cet absurde jugement commença à trouver quelques contradicteurs, et Robert Green, menacé de dé* choir de sa suprématie usurpée, se laissa tellement aveugler par sa haine, que, peu de jours avant de mourir, il dénonça le nouvel astre qui paraissait à l’horizon, comme un vil parvenu, un corbeau paré des plumes d’autrui, qui avec son cœur de tigre, recouvert d'une peau d’acteur, se croyait l’égal de n importe qui pour déclamer des vers blancs ; véritable Joannes fac-totum qui poussait le délire de l'orgueil jusqu’à se croire seul capable de faire trembler la scène {the only shakescene) ( 1 ).
Ces lignes si burlesques et en même temps si vénéneuses, écrites vers la fin de 1592, quand la peste régnait à Londres, feraient presque douter si l’auteur mourut atteint, comme tant d’autres, par ce fléau, ou suffoqué par sa propre rage. Cependant on est presque tenté de lui savoir gré de les avoir écrites, parce qu’elles nous
(4) Collier’s Ânnals of the stage, vol. II, p. 436.
montrent de quel œil les dramaturges du temps voyaient les remaniements ou les transformations que la main dès lors très-exercée du parvenu faisait subir à leurs œuvres devenues la propriété du théâtre pour lequel elles avaient été composées. Ce n’était donc pas le tort pécuniaire qui exaspérait Robert Green et faisait pleuvoir de si grosses injures sur la tête de celui qu’il regardait comme le bourreau de ses pièces. C’était bien moins l’antagonisme des intérêts que celui du point de vue moral et historique, qui troublait sa dernière heure ou plutôt ses derniers jours par la vision de ce corbeau qui lui avait arraché ses plumes, et qui semblait avoir une vocation spéciale pour ce genre d’opération. Ici commence le rôle tout exceptionnel joué par Shakespeare dans l’histoire de la littérature dramatique. A un génie créateur comme le sien rien n’eût été plus facile que de tirer ses sujets de son propre fonds ou du fonds commun dans lequel ses devanciers et ses contemporains avaient puisé librement, sans avoir même la pensée de s’enfermer dans un cercle tracé par d’autres mains. Notre poêle ne fut pas si fier, ou plutôt il le fut bien davantage, seule-
ment sa fierté chercha une satisfaction d’un autre genre.
La plupart de ses commentateurs, non contents d’admirer, dans la série de ses drames historiques, la beauté croissante du langage, le développement des caractères, l’intelligence dans la distribution de la lumière et des ombres et la vigueur avec laquelleda plupart des portraits sont tracés, ont voulu voir dans ce grand cycle d’histoire nationale qui ne comprend pas moins de neuf règnes, une vaste conception moitié dramatique et moitié épique dont il n’existe ni modèle ni imitation dans aucune autre littérature ancienne ou moderne. On comprend que sur ce terrain séduisant mais arbitraire, on ait pu bâtir des hypothèses à perte de vue. Ce que je comprends moins, c’est qu’on ait voulu attribuer à l’auteur je ne sais quelle arrière-pensée patriotique suggérée par le triomphe des armes britanniques sur l’invincible Armada, comme si cette supposition était compatible avec l’inexpugnable silence que lui seul, entre tous les poètes dramatiques de son temps, a gardé soit sur ce fait particulier dont ses concitoyens étaient si fiers, soit sur leur
antipathie contre les Espagnols, à laquelle il n’a pas daigné faire une seule fois allusion.
Non, Shakespeare n’avait, en abordant celle tâche, ni cet enchaînement de vues systématiques que lui ont prêté les uns, ni ces préoccupations d’orgueil national offensif que lui ont supposées les autres. En présence des abus que ses devanciers avaient fait de leur art, auquel ils semblaient avoir voulu donner la terreur seule pour mobile à l’exclusion de la pitié, en présence des effets désastreux qu’ils avaient produits sur l’imagination populaire, il a formé le projet, non pas seulement de faire mieux, ce qui lui eût été très-facile , mais de ruiner, par un nouveau genre de concurrence, ceux de ces édifices dramatiques qui lui faisaient le plus d’ombrage, puis de bâtir sur ces ruines, avec les mêmes matériaux, mais dans un esprit bien différent, un autre édifice plus digne de sa destination et sur lequel il se donnerait le plaisir d’arborer un tout autre drapeau. Il va sans dire que ses débuts durent être circonspects dans cette carrière semée de mille écueils , dont le plus redoutable était l’animosité de ceux dont les pièces allaient être
supplantées par les siennes. L’avertissement brutal que lui avait donné Robert Green, précisément pour ce genre d’incursion dans son domaine , pouvait être bravé , mais non pas oublié. D’un autre côté, les encouragements extérieurs ne lui manquèrent pas. A dater de 1594, il eut à sa disposition deux théâtres au lieu d’un, Burbadge se montra plus dévoué et plus intelligent que jamais, et bientôt un patronage inespéré, qui devait laisser des traces plus profondes qu’aucun autre événement dans la vie de notre poète, vint contre-balancer et même déjouer en partie les mauvaises influences que son imagination avait subies. On comprend que je veux parler ici de lord Southampton , en honneur duquel ont été composés, avec une verve d’amitié qui n’eut jamais d’égale, la plupart des sonnets qui nous restent de Shakespeare. Ce sera désormais dans ce recuil précieux que nous puiserons, à défaut d’autre source, une partie des lumières dont nous aurons besoin pour éclairer les replis de cette âme dont nul ne peut se vanter d’avoir sondé la profondeur.
Henri Wriothesly, comte de Southampton,
avait eu pour père l’un des plus fermes partisans de la vieille religion et de la reine d’Ecosse, ce qui l’avait rendu doublement suspect et l’avait fait enfermer dans la Tour de Londres en 1572, un an avant la naissance de son fils, qui eut le malheur de le perdre presque avant de l’avoir connu; de sorte que , dans le cours de son éducation, la voix du sang parla toute seule , car sa mère se déchargea bientôt de ce soin sur l’université prolestante de Cambridge. L’enfant entrait à peine dans sa douzième année, et cette circonstance jointe au prompt mariage de la jeune veuve, lui concilia tout l’intérêt que pouvaient inspirer un cœur noble, une âme candide et des facultés précoces, en faveur d’un orphelin de si haute naissance.
Aucune des espérances qu’avaient fait concevoir ce cœur, cette âme, cette intelligence, n’avait été démentie, quand, à l’âge d’environ vingt ans, il connut Shakespeare déjà de beaucoup supérieur à tous les dramaturges contemporains, mais d’une supériorité si peu reconnue, que Chettle , qui n’était pas un écrivain sans crédit, le plaçait fort au-dessous de Robert
Green (1) ! Lejeune Soulhamplon, en qui le goûl (les lettres et surtout de la poésie dramatique allait jusqu’à la passion , ne tint nul compte du jugement ou du silence de la critique, et, par une intuition merveilleuse, qui tenait à des sympathies de plus d’un genre , il forma avec ce génie encore méconnu une liaison dont l’admiration ne faisait pas tous les frais, une liaison alimentée de part et d’autre par les qualités les plus attrayantes, et à laquelle il ne manqua, dans les premiers temps, pour être parfaite à tous égards, qu’une vertu de plus, celle que leur âge, leurs succès respectifs et la ferveur habituelle de leur imagination rendaient la plus difûcile et la plus méritoire. Celte première période de leur amitié a été marquée (je n’ose pas dire consacrée) par deux poèmes lyriques, Vénus et Adonis et le Viol de Lucrèce, tous deux dédiés par le jeune poète à son jeune patron , à une année de distance (1593-1594), et montrant , dans la différence de ton et de tendance entre le premier et le second, un double progrès qu’il
(1) Collier, vol. II, p. 436.
.SHAKESPEARE DANS SA GLOIRE. I3l
est important de constater. Mais nous aurons occasion de revenir sur ces deux compositions quand nous aurons à parler des sonnets, pour apprécier, non pas leur valeur littéraire, mais leur valeur biographique et psychologique.
On voit que la seconde période de la carrière de Shakespeare s’ouvrait pour lui sous les auspices les plus encourageants. Jusqu’alors la compagnie dramatique dont il faisait partie et qui s’appelait, comme nous l’avons dit plus haut, la compagnie du Lord Chambellan, n’avait pas été admise, malgré ce puissant patronage, à donner des représentations à la cour (1). Cette exclusion, dont les compagnies rivales étaient sans doute bien hères, aurait-elle eu pour motif l’opiniâtreté du poète à s’abstenir, seul entre tous, de tout éloge, direct ou indirect, du gouvernement de la reine vierge, de ses vertus ineffables et surtout de sa beauté, qui était son point de plus en plus vulnérable à mesure que
(1) Les registres du conseil constatent les payements faits aux acteurs du lord amiral, à ceux de lord Strange, lord Warwick, etc.; mais ils ne font nulle mention des acteurs du lord Chambellan. Â cela on répond que les registres ont été perdus !
la vieillesse elle fard ajoulaieDt à sa laideur (1)? Comment et par quelle influence cette exclusion cessa-t-elle vers 1594, date approximative de la pièce intitulée : Songe d’une nuit d'été, laquelle fut évidemment composée pour un divertissement royal? Les relations de lord Soulhamplon avec sir Thomas Heneage, second mari de sa mère et trésorier de la couronne , aplanirentelles les difficultés que la fierté récalcitrante de notre poêle avait opposées jusqu’alors aux exigences de sa position essentiellement dépendante?
Celle dernière supposition me paraît extrêmement vraisemblable, et l’allusion faite par Obéron à cette virginité tant de fois rebattue, qui était alors plus que sexagénaire, ne saurait être que l’effet d’un compromis d’autant plus dérisoire, que celte allusion est exprimée dans des termes singulièrement équivoques. A quoi il faut ajouter qu’il n’y a dans tout cela aucun mol d’éloge, ni pour le gouvernement de la
(t) Ëlisabelh n’avait pas moins de 67 ans quand la sœur d'Essex, l'implorant en faveur de son frère , lui parla de sa beauté qui brillait dans tout l’univers, et n’était pas plus éclipsée que sa puissance divine. Birch, vol. II, p. 443. *
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reine, ni pour sa personne; et, ce qui est bien autrement hardi, il y a, sous un voile à demi funèbre et suffisamment transparent pour qui veut comprendre, une pieuse commémoration de Marie Stuart et de ceux qui, pour la sauver, se précipitèrent dans 1a ruine :
« Te souviens-tu,» dit Obéron à Puck, «de « l’époque où, assis sur un promontoire, — « j’entendis une sirène, portée sur le dos d’un « dauphin, ^ proférer un chant si doux et si « harmonieux, — que la rude mer devint cour- « toise à sa voix, — et que plusieurs étoiles « s’élancèrent follement de leur sphère-— pour « écouter la musique de cette fille des mers? » Voilà le seul hommage que la poésie contemporaine ait osé déposer sur le cercueil de celte royale victime. On peut, à la rigueur, lui reprocher d’être obscur, bien que l’évêque protestant Warburton l’ait trouvé très-clair; mais, pour en apprécier tout le mérite, il faut se rappeler quand et devant qui fut risquée cette allusion doublement audacieuse, puis la rapprocher d’un certain épisode de l’épopée fantastique de Spenser, où ce poële-courlisan , chantant la
clémence d’Élisabeth sous le nom dérisoire de
Mercilla ( de iV/ercy qui veut dire pitié), semble vouloir intervertir les rôles. Quand Shakespeare faisait représenter le Songe d’une nuit d’ètè en 1594 , il avait déjà composé ou soumis à son procédé de reconstruction ou de révision plusieurs drames historiques qui avaient contribué, d’une manière inégale , à la popularité dont il commençait à jouir. Nous avons déjà dit que Robert Green ne lui avait jamais pardonné les altérations ou les mutilations que quelquesunes de ses pièces avaient subies entre ses mains: et nous sax ons de plus qu’au printemps de 1591 , une pièce très-populaire , intitulée Henri VI, avait eu treize représentations consécutives sur le théâtre de la Rose, et avait excité l’enthousiasme de plus de dix mille spectateurs, non point à cause d’une supériorité quelconque sur les autres productions dramatiques alors existantes , mais parce qu’elle exploitait indignement les haines internationales, sans tenir plus de compte de la vérité historique que des règles du bon goût. D’un autre côté, l’histoire de ce même règne d’Henri VI avait donné naissance, dès avant 1591, à deux autres drames qui roulaient sur les événements kàé-
rieurs de la même période et particulièrement sur le conflit des deux maisons royales de Lancastre et d’York. Tels sont les éléments un peu confus et assez mal ressoudés dont se compose ce que les critiques modernes ont , a ppelé f ort improprement la trilogie A" Henri YJ^ C’est un vrai soulagement pour les admirateurs de Shakespeare de voir se restreindre de plus en plus la part qui lui est faite dans la composition de ces trois drames, et de pouvoir reporter sur un misérable comme Robert Green la honte des imputations infâmes par lesquelles ce courtisan de la plus vile populace a cherché à flétrir la mémoire de Jeanne d’Arc.
Nous savons maintenant d’avance la raison de l’énorme différence qui existe, tant pour le fond que pour la forme, entre les trois pièces dont nous venons de parler, et la tragédie de Richard II I. Dans les premières, on voit que notre poète n’est pas encore très-familier avec l’opération aventureuse du remaniement, et qu’il lui reste bien des entraves à briser. Dans la seconde, on voit que son émancipation est très-avancée , pour ne pas dire complète , et cette émancipation ne s’applique pas seulement
à l’ordonnance générale el à la matière dramatique proprement dite , mais aussi à l’esprit qui la vivifie, au mode de versification et surtout aux sources historiques dans lesquelles il ira désormais puiser. C’est la date de son alliance indissoluble avecla chronique, alliance instinctive et féconde en résultats inaperçus, et dont l’influence se remarque non-seulement dans le point de vue antirationaliste où se place l’auteur, mais jusque dans la construction de ses vers, qui deviennent plus simples, plus énergiques, plus nourris et plus pittoresques; d’où l’on a le droit de conclure que les deux tragédies composées avant lui sur le même sujet, l’une en latin, l’autre en langue vulgaire (1583-1588), loin de lui servir de modèle, furent pour lui l’objet d’un antagonisme encore plus prononcé que les trois parties d’^enrt VI ; car plus son imagination s’imprégnait des récits recueillis, sans commentaire hostile, par les chroniqueurs, moins elle donnait de prise aux préjugés populaires el à l’invasion des idées anlichevaleresques qui pénétraient dans la poésie autant que dans la prose, comme le prouvent abondamment les œuvres trop vantées
de Spenser el celles des dramaturges contre lesquels Shakespeare entreprenait une espèce de croisade.
La plupart de ces observations s’appliquent également à la tragédie de Richard //, que nous sommes obligés de placer ici à rebours de l’ordre chronologique quant à la succession des règnes, pour nous conformer à l’ordre chronologique, quant à la production successive des pièces. Celle ci est, à notre point de vue, la plus importante de toutes, nonseulement à cause des allusions hardies qu’elle contient, mais aussi à cause de l’interprétation non équivoque que leur ont donnée les contemporains eux-mêmes. On peut dire que jamais composition dramatique ne joua un rôle si éclatant dans l’histoire politique d’aucun peuple, si l’on admet que le drame de Richard II, dont la représentation servit de prélude àTinsurreetion d’Essex, était vraiment l’ouvrage de Shakespeare, et non pas une pièce plus ancienne qui lui avait fourni son cadre et peut-être quelques esquisses de caractères.
L’existence de cette pièce antérieure est
mise hors de doute par un document authen-
tique (1); mais nous n’avons aucun moyen d'apprécier, même approximativement, le degré de ressemblance qu’elle pouvait avoir avec fœuvre du grand maître. Seulement il est permis de conjecturer que, si elle avait quelque mérite, ce mérite était très-inoffensif pour les pouvoirs publics, à la différence du drame de Shakespeare, qui est précisément le contraire.
Nous avons parlé plus haut de ses premières escarmouches dans quelques scènes de Pèriclès et de Titus Andronicus, et même dans ses comédies. Cette petite guerre n’avait pas été discontinuée depuis qu’il avait abordé les drames historiques. Il avait vu plus d’une fois à Tybum des missionnaires condamnés au supplice des traîtres, prier pour celle qui les faisait éventrer par ses bourreaux. Ce fut sans doute ce souvenir qui lui inspira, dans Henri VI, l’un de ses vers les plus hardis :
Priests pray for enemies, but princes kill (2).
Dans Richard III il avait imprimé aux hypo-
(1) Collier, New facts, etc., 4836.
(2) Les prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent.
crites, qui abusaient des textes sacrés, la flétrissure que nous avons citée plus haut; il avait mis les prières des saints et celles des victimes immolées par le tyran au nombre des forces qui combattaient contre lui (1), et il avait jeté, au milieu d’une harangue militaire, une image repoussante qui ne pouvait lui avoir été suggérée que par le souvenir des exécutions de Tyburn (2). A cela près, il avait paru puiser toutes ses combinaisons dramatiques dans les entrailles mêmes du sujet, et ne songer qu’à opérer de son mieux la fusion de l’élément tragique avec l’élément historique, sans se laisser tenter par des allusions trop compromettantes ou par des rapprochements qui se présentaient d’euxmêmes. Mais il ne gardaplus ces ménagements, quand il composa sa tragédie de Richard //, avec une arrière-pensée qui ne saurait être problématique, puisque ce furent les contemporains eux-mêmes qui s’en firent les interprètes et qui, par leurs interprétations, donnèrent à
(t) Aci. V, 8c. III.
(î) Le tyran y est peint comme se faisant une auge pleine de sang avec le corps de ses victimes, après les avoir éventrées.
celte pièce aventureuse toute l’importance d’un événement politique.
Le fait est que la catastrophe par laquelle elle se termine ne produisit pas la même impression sur tous les spectateurs, et qu’il y en eut plusieurs, peut-être le plus grand nombre, qui, au lieu d’éprouver, à la représentation, les sentiments obligatoires de terreur ou de pitié, osèrent se livrer k l’espérance d’être bientôt témoins, pour leur propre compte, d’un spectacle du même genre. Nous ne pouvons pas déterminer au juste jusqu’à quel point les circonstanees de la déposition du roi Richard se prêtaient à celle anticipation d’une délivrance qui avait cessé d’être possible; car le cinquième acte, tel qu’il existait alors, et tel qu’il fut représenté sur le théâtre du Globe, fut frappé d’une sorte d’interdiction politique qui contraignit le libraire André Wyse à le supprimer dans l’édition qu’il publia de celle malencontreuse tragédie en 1597. Quatre ans après, cet acte final ressuscita pour quelques heures, comme prélude de l’insurrection du comte d’Essex. Après quoi il n’en fut plus question, et l’auteur y substitua un autre dé-
noûment tout empreiat de cette profondeur de sentiments qui marque les œuvres de sa der> nière période.
On n’a pas assez remarqué qu’à la suite de celle représentation de Richard //, il y eut une longue intermittence dans l’activité dramatique de Shakespeare, du moins en ce qui concerne l’exploitation de l’histoire nationale. Après avoir composé, en 1593, trois drames historiques dont le succès devait avoir dépassé ses espérances, il s’arrêta tout court et ne reprit sa lâche qu’en 1596 ; mais il la reprit alors avec des forces nouvelles, comme un géant qui aurait rompu ses entraves. Je ne dis pas que son génie se réveilla, car les drames de Roméo et Juliette et du Marchand de Venise^ produits dans cet intervalle, n’accusent certainement pas un génie qui sommeille, pas plus qu’elles n’accusent un génie infidèle à ses premières inspirations. Dans Roméo et Juliette, la réhabilitation de l’idéal ascétique est poursuivie avec une audace toujours croissante (1) ; et, dans le Mar-
(I) Le sujet de Roméo et Juliette est tiré du poëme d’Arthur Brooke, où il y a bien aussi un frère Laurent; mais, ^ outie que Shakespeare s’est plu à dilater le rôle et les dis-
CHAPITKE ni.
chand de Venise, outre l’éloge très-significatif de la clémence comme étant l’attribut le plus divin de la royauté, il y a une invective encore plus fortement accentuée que les précédentes contre ceux qui abusaient des textes sacrés pour propager les plus damnahles erreurs ( 1 ).
En recommençant les hostilités contre les drames historiques, après une trêve de deux ans, Shakespeare porta la guerre sur un autre terrain, sur un terrain où le protestantisme avait construit des batteries réputées inexpugnables, et il les avait construites avec des matériaux empruntés à certaines traditions nationales qui remontaient au règne de Jean sans Terre et aux humiliations que lui avait infligées la Papauté. Le premier de ces constructeurs avait été un moine apostat nommé Baie, qui avait obtenu, pour prix de son apostasie, l’évêché
cours de ce moine , il lui en adjoint un second de sa création, frère Jean, qui, en temps de peste, s’enferme avec les malades dans les hôpitaux.
(1) hi religion
What damned error, but some sober brow Will bless it and approve it with a text Hiding lhe grossness with fair ornament.