‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 23 sur 112 · V« Beaucoup de peine pour rien · texte numérisé non relu

V« Beaucoup de peine pour rien

70 MÀUFEABE*

réiranger s'trréte ûevud sa mtbon, il le reçoit le sourire sur les lèvres et il le fait entrer dans la salle à manger où flambe, pendant rbiver, un feu pétillant. Puis il frit apporter une large pinte de vin des Canaries, il l*in* ▼ite à boire et il boit avec lui. BientM, grâce à Finfluence d'une liqueur généreuse et d'une cordiale hospitalité, ce ne sont plus deux étrangers qui se trouvent ai^présence, mais deux amis. On échange des confidences. Bans ce commerce, Thôte, plus avisé et plus mattre de lui, reçoit plus qu'il ne donna et devient ainsi le dépositaire d'une fimle de secrets, qu'il garde en général fidèlement, msUs qai lui donnent plus d'importance que ne le ferait supposer son humble condition. Il sait tout et il cannait tout le monde ; grand avantage, dont il ne se sert pas pour faire le mal, mais qui tourne en général au profit de son industrie, Chacun le respecte dans son village, parce qu'il a des relations en haut lieu. Plus d'un négociant lui confie le soin de certaines afiaires, et plus d'un ^rand sdgneur le charge de commissions délicates. C'est un être à part, qui touche à toutes les classes de la société, qui a des amis partout et qui, au besoin, prend les proportions d'un personnage. Hais la première condition de son succès, c'est la bonne hnmeur. U ne réussit que s'il est jovial. Il fsmt qu'il ait toujours à la bouche un mot piquant sans malice, qu'il sache dérider les JÙronts sondeux d; 4iu'il répande autour de lui une gaieté cornmunicalive. Il est éminemment conciliateur, dans l'intérêt de sa clientèle et de sa réputation, et s'il survient une querelle chez lui, il se jette, par devoir, entre les combattants. C'est ainsi qu'il comprend son rôle, dans les Joyeuses bourgeoises de Windsor, où il a soin de séparer le médecin français, Caius» et le pasteur gallds, sir

8«8 COKÉDUS. 71

Htts^ iTao» <|tti Teolent ie battre, c CoiiMiitini-je i. perdre mon docteur ? s'écriè-t-il. — Me résoodnii-je à perdre aMm pasteur, mon prêtre, moa air Huguea? » — Et pofii{ètre plo^ >Ar qu'ils ne se leiieoatreioiit paS; il leur assise à chaeim un rendea^Tous différent. |

Le portrait de Fhète, souvent indiqué avant Sfaaka^ r peare, spirituellement ea^uissé par lui dans les Joyeum \ iottrgeoiêes de Windsor, retooehé à plusieurs reprises dans les comédies de Beaum<»it et Fleteher, a reçu un dernier coup de pinceau de la main d'un maître dimste roman de Kémlworth.

Les puritains, que Ben Jonson devait traduire sur la scène avee une si éloquente indignation » et que tous les dramaturges contemporains poursuivent de leurs sarcasmes, comme les ennemis les plus dsmgereuiL du théâtre, inspirent aussi à Shakspeare .quelques traits comiques. Mais plus modéré que l'auteur de YAlchâmkfe^, et, sans aller jusqu'à Finvective, il n'emploie contre eux que l'arme du ridicule. Il signale chez ces fanatiques le vice dominant de l'orgueil, et c'est par l'orgueil qu'il les punit , comme cet intendant de la Douzième nuit qu'une soubrette mystifie, qui se croit le £sivori de sa maîtresse, qui^ après avoir lu une letfare composée pour le tromper, arbore des bas jaunes et des jarretières en croix, afin de mieux faire sa cour, et qui finit par être enfermé dans un cabanon, au lieu de partager, ainsi qu'il l'avait rêvé, la fortune et4e lit de la comtesse Olivia. Écoutons la d4finition que doime de s<m caractère la spiritudie Marie : 4 C'est un sot plein d'itfeetation, qui sait par cceur les affaires de l'État, sans les avoir jamais étudiées, et qui débite sa science, comme on faucheur abat du foin. » Les spectateurs pouvaient généraliser ces rematrques ir<K

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niques et les appliquer à plus d'un sectaire de leur con«* naissance.

Le bouffon populaire, type essentiellement anglais, dont la création remonte aux plus vieilles représentations du moyen âge, égayé de temps en temps la comédie de Shakspeare par ses bruyants éclats de rire, par ses lazzi moqueurs et par les réflexions pleines de sel dont il assaisonne ses burlesques saillies. Mais nous le retrouverons dans la tragédie où il est employé avec plus d'art et avec des intentions mieux marquées.

Un des caractères les plus comiques que le poète ait tracés vient de la comédie latine, d'où il avait passé dans celle des Italiens et des Espagnols : c'est celui du capitaine lâche et fanfaron, du capiton Spavento, que Ben Jonson n'a pas manqué de faire figurer dans sa galerie des originaux vivants. Ben Jonson l'appelle Tucca ou Bobadil et le place à Londres , où il fait des dupes jus-^ qu'au jour où il est démasqué par un plus habile que lui: Shakspeare le nomme Parole, le fait naître en France, aux grands applaudissements du public anglais, et l'envoie exercer son métier en Italie, d'où il est venu. Ce Parole s'insinue adroitement dans les bonnes grâces de quelques gentilshommes de marque, parvient à se faufiler à la cour, où il n'est pas encore connu, et usurpe, en racontant ses prétendues campagnes, une réputation de courage que le vulgaire accepte, comme il arrive presque toujours, sans examen. Il spécule sur la crédulité humaine et il réussit. Il y a si peu d'esprits qui ne se laissent pas tromper par les apparences. Il répète souvent qu'il a été à la guerre; on le croit. Il parle des ennemis qu'il a tués; on le croit. Il sait qu'à force de répéter un mensonge^ on le fait passer pour une vérité. Quelques che-

SCS COMÉDIES. 73

valiers français partait pour une expédition périlleuse; il a soin de leur serrer la main, en homme qui connaît le danger et la gloire» il les salue avec emphase : t Nobles héros, leur dit-fl, mon épéeet lesvôtres'sont sœurs.» Puis il ajoute, d'un ton de matamore : c Vous trouverez dans le régiment des Spinii un certain Spurio qui porte sur sa joue une cicatrice, un souvenir de guerre, c'est cette épée qui la lui a faite ; dites^lui que je suis en vie et notez bien ce qu'il dira de moi '. » Il soutient cette attitude martiale par l'élégance de ses vêtements, il est au courant de la mode, et il s'habille comme les petits-mattres de la cour, persuadé qu'aux yeux de la plupart des hon^ mes, le costume est une partie essentielle du mérite. 11 séduit par son babil la jeunesse, qui ne distingue pas le vrai du faux et qui se paye facilement de mots. . Mais les vieux courtisans ne tombent pas dans le piège, ils flairent l'intrigant et ils percent à jour toutes ses manœuvres. Avant d'être mystifié à l'armée. Parole reçoit plus d'une leçon sévère, au milieu même de ses succès, t Pendant deux repas, lui dit un gentilhomme plus avisé que les au^es, je t'ai pris pour un homme suffisamment sensé. Tu racontais assez bien tes voyages. Cela pouvait pas* ser... Toutefois, au pavillon dont tu étais pavoisé, je devinais que tu devais être un navire de médiocre tonnage. » Le même personnage achève son portrait, en s'adressant, devant lui, à im de ses amis, c Croyez-moi, ditril, il ne saurait y avoir d'amande dans cette coquille légère. Son âme est dans ses habits. »

Néanmoins, il garde son crédit sur Fesprit des jeunes gens, tant il est difficile de les détromper quand ils s'at-

1 • Toui ft bkn qui finit bien, act» n« «0* I,

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tadkœt à ane erreur. Pour ^n, il finrt fies pneuFes insibks €t paipibl» de la lieheté daftafaron. le^poéte tes leur donne dans une série de fiofanes plassanÉes «oà le irax j>rave est démasipB&» en yféaenee de toutes «es dupes. Parele a quitté Ja oour; il est au camp, en fitoe de Tenr nemi; dajtf une chaii^ de carderie, son Tégcment petd un tambour. Aussitôt il dédame eontie les généraux qui ont mal eonnaandé raltai|«e, il se plaint fius hani que personne de Téchee qu^otn a anbi, et il déclare qué^ A cela d^Kidait de loi^ jlTaprendrait le'faropliée qin a été perdu. Sur ^ees mots, il «'âat^ie comme s'il raminaii quelque £eq>6dttioQ belliqueuse, et il te diirige, en effet» .^rs les netrandiemenÉB. Mais qnriquies ettciecs, qui deviaesd sa fourberie, profilant de cette 4>GcaaiûB pour le livrer à la risée pubiifue. lis postent plusieurs soldais qu*il ne oonnaît pas 4u'C6té où il :s'est «dirigé; à un sÂgaai donné, ces hommes se jeétofit sur liû, eonmie s'ils fai<saient partie d'une ennbuscade de r^eaiiemi, lui bafideot les ^eu% et lui parlent un jargon, iocomprébensible, âeoh blable à celui qu'eBiptoient k» fauK Turcs dans le Bmit^ geoiê gentilkamme de Molîèare. an le jaai^e ainsi Mppè^ de la t^ote de son gé&à^ en fliitaeinblaiit d'avoir basoin d'un interprète pour le comprendre, •en lui promet la «a sauve s'il donne quelques détails sur la composition de l'armée dont il iEiit |»artie , on le ùàt passer par toutes les lAtamatives de Ja frayeur et de Tespéranee, on obtient sans peine de lui la promesse qu'il trahira see compagnons d'armes, et on lui ikit dire eur leur compte tout le mal qu'il sait et qu'il imagine. Puis, qiaind il a fim, on enlève le bandeau qui couvre ses yeuK, et il se voit en- ' touré des gentilshommes devant lesquels il s'est si souvent vanté de son CQurj^çu . . :

SES GOMÉDIia. 7fi^

SHiâkspeare ne pousse piu plus loin la leçon. U sis coik tente d'infliger au fanfaron un châtiment moral, tandis que Ben. Jonson, à Texenqrie ds la comédie latine,, ne lui épargiûe pus ks coupa de bâUm. Cette léaorve dénoté dies le poète un senlimeat délieat des cowflASiica de la hoonecomédie. S'il aime, dans la tragédie, leaspectades sanglants qui parlent aux jeux^ 'û érite, dans aes pièces comiqueSy les scènes grossàëncs oùlamain eile jned jouost leur rèle, comme ca en trouve cheiPlaute et mèmeches Molière. Il met là plaisanterie en paroles plus qu'en action. Du rie^, il se recherche pas les intrigues purement plaisantes, qui se composent.de trompmes<^ de mystifications et de tours joués* aux bourgeois paisibles par les gens d'esprit. Il écarte de son théâtre les Daves de Fancienne comédie,, les Talets fripons et habiles qui sa^ ▼enf yider les coffres des pères, qui serTent les intérêts des jeunes gens pour de Fargent et les dupent à leur tour, quand ils le peuvent, dont toute la science consiste à liîvfie aux dépens des autres, et qui figureraient en général très-^gnement à la potence» s'ils ne jouaient pas si bien leur rèle sur la scène. 11 n'y a dans ses oenvres ni Sca* pinst ni Frontins, ni Mascarilles. Ses valets ne tiament : jamais le même ismg que ceux de Molîtoe. Qa ne sont ni ménagés, ni consultés, ni caressés par leurs mattres; ils suivent le fil de l'intrigue, mais ils ne la dirigent pas, . dHnme cela arrive si souvent dans la eaomédie française* Ce sont toujours des personnages secondaires, ce qui ne veut pas dire qu'ils manquent d'esprit Ils ai ont même quelquefois plus que les gentilshommes qu'ils servent, coBHne FÉcktir dans les Deux VémMÙs; mais c'<»t d'ordinaire un esprit inoffensif, qui se dépense en jeux de mots ingénieux et qui ne va point jusqu'au manège; ou

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bien, s'ils attrapent le prochain, comme les domestiques de Falstaff, c'est par imitation et à Texemple de leur roattre. Quand ils sont impudents , ce qui se voit aussi dans le théâtre de Shakspeare, car c'est un des traits les plus marqués de leur profession, ils se rapprochent plus de Sosie que de Govielle. Us ont alors le ton goguenard, ils se moquent tout haut des femmes; quoiqu'ils ne soient pas mariés, tout bas des riches et des puissants, et, en toute occasion, d'eux-mêmes et de leurs égaux. D'autres ont des vertus. Shakspeare ne les condamne pas, ainsi que le fait Molière, à de perpétuelles supercheries. Il reconnaît et il honore en eux la dignité de l'homme, qui peut se révéler avec éclat i&éme dans la plus humble condition. Adam, de Comme il vous plaira, appartient à la catégorie trop peu nombreuse, mais réelle, des vieux domestiques attachés depuis longtemps à une même maison, qui ont vu naître les enfants, qui les suivent dès leurs plus jeunes années et qui offrent aux fils le dévouement absolu avec lequel ils ont servi les pères. Celui-ci fait ce que font aujourd'hui les serviteurs qui obtiennent des prix de vertu à l'Académie française , il sauve son jeune maître d'un grand péril, il lui donne l'argent qu'il a péniblement économisé , et à quatre-vingts ans il sollicite encore la faveur de le servir.

Les soubrettes de la comédie anglaise, vives et spirituelles comme les nôtres, ont bien plus que les Dorines et ^ les Lisettes le sentiment du respect qu'elles doivent à \ leurs maîtresses. Si elles hasardent une critique maligne sur la conduite de celles-ci, c'est tout bas, dans des aparté ou dans des monologues. Elles n'ont pas le génie de nouer et de dénouer les intrigues d'amour, et les amants ne se jettent pas à leurs pieds pour obtenir leur

intervention. Elles ne dirigent jamais Faction, elles suivent au contraire Fimpulsion qui leur est donnée par les principaux personnages, tout en gardant le droit de rire sous cape des sottises qu'elles découvrent, et quand elles ourdissent un complot domestique, comme Marie dans la Douzième nuit , c*est en l'absence et à^ Finsu du maître.

Shakspeare n'oublie jamais le point de vue moral. Il semble craindre, môme dans ses r61es de soubrettes et de valets , de développer *le8 mauvais sentiments aux dépens des bons et d'ébranler un des principes les plus nécessaires à la conservation de la société, en affaiblissant chez les serviteurs Fesprit de soumission avec lequel ils doivent obéir à leurs chefs.

Il témoigne le même respect pour tous les liens so* ciaux et naturels. Il entoure d'une auréole de dignité et de noblesse la physionomie du père de famille, trop souvent bafoué parla comédie latine, et, à son exemple, par la nôtre. Les pères qu'il met en scène ne sont ni ridicules, ni avares. Ils remplissent en général leur devoir avec autant de fermeté que d'intelligence; on ne discute pas leurs commandements et on ne se révolte pas contre leur autorité. Les enfants auxquels ils donnent des ordres leur obéissent ou quittent la maison paternelle , sans essayer de se venger d'eux par quelque supercherie. Us ont pour eux la raison aussi bien que le droit. En ne leur prêtant que des sentiments élevés, le poète les met à Fabri de toute moquerie. Même quand ils contrarient les penchants amoureux de la jeunesse, ils ne perdent rien de leur prestige, parce qu'ils n'agissent qu'avec des intentions droites. Cette lutte de Famour et de la puissance paternelle , que racontent si souvent nos poètes

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comiques, en se rangeant presque toujours du parti des amants contre les pères , se présente dans Shaks^ peare sous une forme qui ne se rencontre guère dana notre théâtre. Chez lui Taokour finit bien aussi par triompher , mais ce n*est qu'au prix de certaines épreuves et sans que cette victoire affaiblisse Fautorité du père. Celui-ci ne cède point malgré lui et parce qu'il est lirompé, it ne succœnbe pûs devsoit une conjuration de valets et d- amants, mais il pardonne volontairement^ quand il juge à propos de s'adoucir et que son cœur est touché par la constance de la passion.

L'amant, ce personnage brillant des pièces françaises, est souvent hounUé, dans la comédie anglaise , par le vieillard dont il aime la fille. Ainsi l'un des deux Vé^ ronais, Yalentin, reçoit une cruelle leçon du père de Silvia qu'il a séduite, et qu'il se propose d'enlever peudant la nuit. Il est découvert , pris en flagrant délit, mystifié et chassé du pays- qu'habite son amante. Il l'épouse néanmoins, mais plus tard, après que lorce est restée aux droits paternels et que lui-même a expié sa fente par le malheur.

Plein de respect pour les pères , Shakspeare n'en témoigne pas moins aux maris , dont les mésaventures ont longtemps égayé le théâtre français. 11 ne les sacrifie point à l'amant, il ne les livre pas à la risée publique et il ne les expose à aucun de ces malheurs que Molière fait fondre sur leur tète. Il les traite eomme des personnages sérieux qui ne sont point inquiétés dans leur llonneur et qui, s'ils l'étaient, auraient pour eux, avec la justice, l'appui de l'opinion publique et la sympathie des honnêtes gens. II ne se moque pas d'eux , il ne rend pas le séducteur intéressant à leurs dépens. C'est, au

contraire, à ceinî-cî qu'il réserve les mystifications et la honte , comme on le voit dans les Joyeuses femmes de Windsor, où le chevalier Falstaff, dont nous étudierons plus tard le caractère , est successivement jeté à l'eau avec un panier de linge sale, hattv sous le costume d'une vieille femme, épouvanté et brûlé près d'un chêne de là forêt , pour avoir voulu séduire deux mères de famille. Shakspeare ne parie pas légèrement des Mens de mariage, il ne feît pas de la trahison des femmes une situation comique, il les suppose vertueuses et il ne rirait pas de leur infidélité. Madame P&ge et Madame Ford sont tentées, mais elles résistent et bafouent le tentateur. Le mari ne dort pas même être jaloux, car la vertu de la femme mariée est au-dessus du soupçon , et M. Ford est puni d'avoir douté de la sienne par tes injures que lui adresse Falstaff, sans le connaître.

Mais si le poète ne prend pas pouc si^t 1» peinture des passions illégitimes qui c(»iduisent à l'adultère, il n'en a pas moins consacré la plupart de ikIs comédies à pehîdlre l'amour tel que réprouvent les jeunes gens libres de tout lien. Ce qui n'est chez Molière qu'un des épisodes de la fable cdmique devient ici le fond de la pièce. Mettre en présence Vun de l'antre un jeune homme et une jeune fille, inspirer à Ton des deux ou à tous deux une passion violente-, étudier le» effet» divers 'que l'amour produit sur des caractères différents ; ici la fidélité à toute épreuve, là l'inconstance ; ici la gaieté^ ailleurs la mélancolie; le faire entrer en lutte avec les

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obstacles, tantôt avec des événements plus forts que lai, tantôt avec les sentiments de l'âme humaine qu'il étouffe ou qui l'oppriment, avec l'ambition, l'amour de la gloire, l'orgueil, la crainte de l'opinion ou la piété filiale: tel est le thème habituel qu'a choisi Shakspeare , dans ses comédies.

Les amants n'y sont point conçus , comme chez nous , chez les Italiens et les Espagnols , d'après un type uniforme de loyauté et de galanterie chevaleresques. Ils ont, au contraire^ des physionomies distinctes et, au lieu d'être relégués au second rang , ainsi que des personnages effacés dont les traits se ressemblent et se retrouvent partout , ils excitent le plus vif intérêt par l'originalité et la variété de leurs caractères. Molière esquisse avec légèreté leurs portraits ; il leur donne à tous un air de famille qui affaiblit leur importance individuelle ; il pose en règle que tous^ excepté don Juan, doivent aimer à première vue, sincèrement et éternellement. Ils sont prêts à mourir pour la dame de leurs pensées ; ils ne lui parlent qu'avec un profond respect et une sorte d'adoration, ou, s'ils s'emportent parfois contre elle, c'est par excès de tendresse et sous l'empire d'une jalousie dont ils lui demandent bientôt pardon. Shakspeare ne s'en tient pas aux Yalères et aux Cléantes ; il place à côté d'eux tous les types que lui fournit l'étude des sentiments si divers de la jeunesse, l'infidèle, le sceptique qui commence par nier l'amour et qui finit par l'éprouver, le mélancolique, le timide et enfin l'insensible qui se laisse aimer, sans aimer lui-même.

Un des deux gentilshommes de Vérone, Protée, est un exemple de la fragilité de l'espèce humaine. H obtient, à force d'instances, d'être aimé de Julie ; obligé de s'é-

loigner d'elle, pour obéir à la volonté de son père, il jure de ne jamais l'oublier; puisa peine l'a-t-il quittée qu'il devient amoureux de la maîtresse de son meilleur ami , essaye de la séduire , n'y réussit pas , veut lui faire violence et tombe entre les mains de l'homme qu'il a outragé. Il finit par se repentir, parce que le poète ne veut pas que l'intrigue tourne au tragique ; mais il a été parjure, traître à l'amour et à l'amitié, et il nous apprend , par sa faute, que l'inconstance peut conduire au crime. Son ami, Valentin , appartient à la catégorie des amants malheureux, traversés dans leurs projets, qui prennent au sérieux la passion , et qu'un seul échec dégoûte des plaisirs de la vie. Il va cacher sa douleur au milieu des bois, il préfère la solitude au monde qui l'a blessé dans son affection, et il se fait chef de brigands, pour ne plus vivre avec les hommes des villes.

Bertrand, comte de Roussillon, dans Tout est bien gui finit bien^ ne se pique envers les femmes d'aucune courtoisie. Loin de ressembler à un amoureux de la comédie française du dix-septième siècle, il traite l'amour en soldat qui ne songe qu'à l'heure présente, et qui le lendemain ne reconnaît plus la jeune fille qu*il a séduite la veille. Orgueilleux et violent^ il repousse la femme que le roi lui a donnée, pour conserver la liberté de la jeunesse; il n'aime que la guerre et la gloirei et les liens les plus doux lui sont une chaîne qu'il secoue avec impa- J;ience. Bassanio , sincère et loyal gentilhomme , amant de Portia , dans le Marchand de Venise, malgré la force de ses sentiments, n'a rien de langoureux dans le caractère, n ne soupire pas aux pieds de son amante, mais il sait à quel prix elle doit être conquise et il. entreprend résolument d'obtenir sa main. C'est un homme éner-*

H 8SÀK8MA1IE.

giqae coname Ba*tra&d; mais tendis que celuinn. né songe qu'à se battre, BassaoÎD met son énetgie au ser- Tice de Famonr.

Oriando , dans Comme il voms plaira ^ nous repréacate un type différant, Tamani timide, qui affiroflie mtrépidement les dangers les phis tenriblss, mais qui tremble devant celle qn*il aime, qui n'ose pas lui exprinaer son affection, et qui écrit, en vers et en prose, ce qu'il nf a pas le courage de dire tout haut.

Sfaakspeare nous offire encans bien d'aulrés portraits de jeones gens amoureux, depuis le sjRxituel Benedict jusqu'à Orsino, duc d'Iliyrie, amant constant, mais toujours rebuté, de la comtesse Olivia. Il applique à l'amour cette loi de la variété qui domine son théâtre ; quoiqu'il le meite souvait en scène, il le peint toujours avec des couleurs différentes. Et, cependant, au milieu de cette diversité, il aboutit sans cesse à la même conclusioii. Il proclame la force irrésistible et la victoire assurée de la. passion ; quels que soient les obstacles qu^elle rencontrera sur sa route, elle en trioix4>hera; elle répond à un besoin général de l'humanité, et les entraves que lui op-posent la volonté des hommes et le cours des choses ne font qu'augmenter sa puissance.

Si cette idée du poëte ressort de la peinture qu'il a faite des caractères virils, elle paraît encore plus évi* dente quand on étudie les types de femmes qu'il a conçus. Aucune d'elles ne se soustrait à l'influence de l'amour; presque toutes comm^usent par en souffrir; plusieurs sont incomprises ou méprisées; mais, à travers toutes les difficultés, elles finissent toujours par obtenir la récompense de leur tendresse. Il faut dire que Shakspeare les traite avec une bienveillance marquée ;.

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il ne leur attribue aucun des défauts qu*fl reproche aux hommes ; il parle d'elles avec un mélange d*attendrisse^ ment et de pladsîr, et il compose leurs portraits des nuances les phis délicates du sentîmeirt et de l'esprit. Cest de leur côté qu*îl met la vertu, la raison et la force, aussi bien que la grâce. Il Tarie néanmoins Vaspect de leuTTpliysîonomie, maïs il ne lenr prête qu'un sentiment sur toutes les questions qui intéressent l'honneur, la dignité de leur sexe et la fidélité à la foi jurée. Elles sont, avant tout, sincères et constantes. H n'y a pas une seule femme parjure ni fausse dans les comédies du poëte. Leurs qualités sont différentes. Chez l'une, c'est la gaieté; éhez l^autre, tî'est une mélancolie douce ou -une résolution énergique qui domine ; mais toutes savent égale* ment aimer, respecter leurs serments et se dévouer pour celui qu'^Ues aiment. Le malheur ne fait que j^ehausser leur mérite.

Jjes plustmalbaureufifis sont réelles dont l'amour |i>st pas ou n'est plus partagé, qui s'attachent à un aaïaiit infidèle ou insensible, et qui tf ont même pas Tespoir de changer leur destinée par la patience. H y a , dans les œuvres comiques de Shakspeare , deux exemples trèsfrappants de cette situatioa cruelle où la femme n'est pas aimée et se résigne à ne pas l'être. Julie, dans les Deux Véronais, après avoir été séparée de Protée malgré elle, part, pour le rejoindre, sous le déguisement d'un page ; elle arrive àTadoue où s'est fixé son amant, elle s'arrête chez un aubergiste, et, le soir même, elle entend Protée oflfirir une sérénade et adresser des vers à une étran^re. £Ue ne s'emporte pas j, aile ne fait aucun éckaij elle souffire en silence, et la blessure qu'elle a reçue nd'peut arracher de son cœur l'image du coupable. Elle

84 8HAKSPEARE.

aitne sa souffrance, parce qu'elle vient de lui, et elle trouve un secret plaisir à la nourrir elle-mdme en s*attachant à sa personne. Au lieu de fuir et de maudire son amant, elle entre à son service sous un costume d'homme. Elle le verra ainsi tous les jours ; ces rapports continuels raviveront sa douleur, mais lui apporteront en même temps la seule consolation qu'elle puisse accepter, celle de le voir. Elle consent même à se charger des messages de Protée pour sa rivale. C'est à coup sûr une péripétie touchante que celle qui met l'amante dédaignée en présence de la femme qui lui a enlevé le cœur de son fiancé. Il en résulte une scène fort belle, que Beaumont et Fletcher ont imitée dans un passage célèbre de leur Philaster.

JULIE, déguisée en page.

Madame, Protée envoie cette bague à Votre Seigneurie.

SILVIE

Quelle bonté pour lui de me l'envoyer I car je lui ai entendu dire mille fois que sa Julie la lui a donnée à son départ... Quoique son doigt perfide ait profané cette bague, le mien ne fera pas une telle offense à sa Julie.

JULIE

Elle vous en remercie.

SILVIE

Que dis-tu?

JULIE

Je vous remercie, madame, d'être compatissante pom* elle. Pauvre femme I mon maître est bien injuste pour elle.

SILVIE

La connais-tu ?

JULIE

Presque aussi bien que je me connais moi-même. Je vous assure qu'en pensant à ses chagrins j'ai pleuré des centaines de fois.

SILVIE

11 est probable qu'elle pense que Protée Ta délaissée.

IULIB.

Je crois qu'elle le pense, et c'est là ce qui cause son chagrin.

SILVIE

N'est-elle pas extrêmement belle?

JULIE

Elle a été plus belle ^ madame, qu'elle ne l'est maintenant. Lorsqu'elle croyait que mon maître l'aimait bien, à mon avis, elle était alors aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé son miroir et rejeté le masque qui la protégeait contre le soleil, l'air a flétri les ro^es de ses joues et peint en brun les lis de son teint, de sorte que maintenant elle est devenue aussi noire que moi.

SILVIB.

Quelle est sa taille 7

JULIE

 peu près la mienne. Car, à la Pentecôte, lorsque nous nous livrions à toutes les réjouissances d'usage , nos jeunes gens voulurent me faire jouer un rôle de femme et l'on me mit une robe de madame Julie, qui m'allait aussi bien , au dire de tout le monde, que si elle avait été faite pour moi. Je vis alors qu'elle est à peu près de ma taille. Ce jour-là, je la fis beaucoup pleurer; car je jouais un rôle attendrissant. C'était, madame, celui d'Ariane désespérée du parjure de Thésée et de sa fuite injuste. Je le jouai, avec des larmes, d'une manière si vraie, que ma pauvre maltresse, tout émue, pleura amèrement. Et que je meure si, par la pensée, je ne ressentis pas sa douleur jusqu'au fond de mon cœur K

La résignation de Julie témoigne de la noblesse de ses sentiments et de la force de son amour. C'est elle quija tous les honneurs de la situation. Elle humilie son amant par sa fidélité ; quand elle se découvre , elle le fait rou*

i. Two gentlemen of Yeronot act. iv, ec. 4.

86 ^HAKSPEARE.

gir de bonle, et elle le ramène mieux à elle par cet exemple de vertu admirable qu'elle n'aurait pu le faire par tou« les .artifices de la coquetterie.

Dans la Douzième nuit , la jeune Viola sert aussi ;m>b amant sous le costume d*isn page, et, comme Julie, elle est chargée de porter des messages d'amour à une ri- Yale« Seulement ^elle ne sôufire pas autant que la maîtresse de Protée, elle nTa pa« à se plaiadre d'une iufidé^ lité , elle n'a jamttis été ni aimée fii trahie par le duc Orsino, qui ne soupçonne même pas son sexe. Son dévouement n'en paraît pas moins plein de charmes. Il y a beaucoup de poésie dans cette passion silencieuse, qui ne se révèle que par des services rendus et qui s'oublie elle-même pour ne songer qu'au bonheur de la personne aimée. Aussi Viola est-elle récompensée au dénoûment, oii elle épouse le duc. Ces rôles de femmes déguisées en hommes pour câjcher leurs amours « ont été une des conceptiottfi favorites àm dram^urges anglais au seirième et au dix-septième siècle. Quel est l'écrivain qui les a mis le premier sur la scène? Il serait difficile de le savoir. L'idée en elle-même est tirée sans aucun doute des nouvelks italiennes « mais elle est admirablement développée dans le draine. Shakspeafe n'est point le seul qui «n ait tiré un heureux partît Peut-être même Beaumont et Fletclier ont-ite représenté, dans le Bellario de leur Philaster^ un personnage plus touchant que Viola.

Une autre victime de Famour, Hélène, l'héroïne de Tout est bien qui finit bien, joint à la résignation qui pardonne Tindifférence ou l'outrage, une volonté assez énergique pour entreprendre de lutter contre la destinée. C'est un des caractères les plus complets du théâtre de

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Shakapeare. La douceur, la grâce, la modesue s'y allie»! ji la fermeté et à la finesse. Fille de Géiard de Naf bonne, médecin célèbre,, restée orpheline et recueillie par la comtesse de Roussillon, elle aime en secret le fils de celle-ci ; son amour se trahit malgré elle, la comtesse en est avertie et en obtient Taveu» dans une scène où se révèlent sur-le-champ les sentiments élevés d'Hélène. Elle n'essaye pas de nier, elle se jette aux. genoux de sa mère adoptrre, elle confesse la passion <|a*elle épvouve, ratas elle déclare en même temps qu'elle se sent trop au^-des^ sous du jeune comte pour nourrir aucune espérance. Elle aime, c'est la voix de la nature et de l'âge qui a parlé, mais elle aime en silence et san» illusion. £11e continuerait à cacher sa tendresse, si la comtesse ne la relevait avec bonté et ne l'encourageait par d' affectueuses paroles. Sûre alors d'un point d'appui, certaine de ne pas tromper sa bienfaitrice, elle déploie les qualités viriles de son caractère qui ont été jusqu'ici voilées de pudeur et de timidité. Elle se sent la force de surmonter les obstacles qui la séparent de son amant ; elle veut, autant que cela dépend d'elle, corriger l'injustice du sort qui Ta fait naître dans un rang inférieur à celui du comte de Roussillon. Son plan est arrêté et elle l'exécute ausfii résolument qu'elle l'a conçu. Son père lui a laissé, en mourant, le secret de quelques remèdes qu'il avait composés pour guérir certains maux ; le roi de France est atteint d'une de ces maladies que les médecins jugent incurables ; Hélène part pour Paris, avec la pensée d'entreprendre sa guérison et de lui demander en échange la main de l'homme qu'elle aime. Elle réussit dans son entreprise. Le roi sauvé par elle lui promet pour époux celui des seigneurs de sa cour qu'elle choisira; elle

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choisit le comte et elle l'épouse. Mais si elle a obtenu la main de Bertrand, elle n*a pas gagné son ccfiur. L'orgueilleux jeune homme ne s'unit à elle que sur l'ordre du souverain, il s'indigne d'avoir été condamné à donner son nom à une fille sans naissance et il jure de ne jamais la recevoir dans son lit. A peine mariée, Hélène est déjà veuve. Elle reçoit, après ses noces, une lettre de son mari qui annonce son départ pour la guerre et qui déclare qu'il ne se rapprochera d'elle qu'à deux conditions en apparence inexécutables, que si elle lui présente un fils né de lui et la bague qu'il porte à son doigt.

La fille du médecin sait supporter ce malheur; elle ne se plaint pas elle-même, elle plaint le sort du comte de Roussillbn, qu'elle oblige à s'éloigner de sa patrie, qui va courir des dangers sur la terre étrangère et qui périra peut-être à cause d'elle. Elle ne veut pas du moins que cette situation se prolonge. Si elle seule est un obstacle au retour de Bertrand en France, elle partira, elle fera répandre le bruit de sa mort et elle lui permettra ainsi de revenir. Elle quitte en effet furtivement le château de la comtesse de Roussillon où elle avait été envoyée, elle écrit qu'elle part pour un lointain pèlerinage, mais elle ne s'éloigne pas au hasard. L'amour et un reste d'espérance la dirigent vers Florence, où elle a appris que son mari fait la guerre. Elle n'a aucun plan arrêté, car aucune prévoyance humaine ne peut la préparer à ce qui l'attend ; seulement elle est disposée à ne pas s'abandonner elle-même et à profiter de tous les événements qui- peuvent survenir, si elle voit un moyen d'en tirer parti pour sa cause. Vivant auprès du comte, sans être reconnue de lui, elle a plus de chances qu'ailleurs d'ob-

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server ses sentiments et sa conduite et de saisir une occasion d'user de ses droits d'épouse. C'est ce qui arrive, en effet, grâce à une de ces intrigues romanesques que les Italiens prodiguent dans leurs nouvelles et que Shakspeare leur emprunte. Celle-ci, comme toute Thistoire d'Hélène , est tirée de Boccace. Mais le poète anglais la rajeunit, en rattachant les faits par un lien logique au développement des caractères. La fille de Gérard de Narbonne se substitue à une jeune demoiselle de Florence qu'aimait Bertrand, lui accorde un rendez-vous sous le nom d'une autre, obtient de lui sa bague et remplit ainsi les deux conditions qui lui ont été prescrites. Cette aventure, qui serait partout invraisemblable, le paraît moins quand on étudie dans Shakspeare le caractère à la fois tendre et énergique de la jeune comtesse de Boussillon. La femme qui a su dissimuler sa passion tant qu'elle a craint qu'il ne lui fût pas permis d'aimer, qui ensuite rassurée sur la légitimité de son amour, a résolu de vaincre les obstacles et y a réussi, qui, après son mariage, assaillie par un malheur imprévu, a courbé la tête sans murmurer, montrant ainsi dans toutes les circonstances son empire sur elle-même et la force de sa volonté, peut bien en donner une dernière preuve en se rendant sous un déguisement auprès de son mari, et en prenant auprès de lui la place qu'il réservait à une étrangère. La conclusion de l'histoire s'explique, moins encorepar la puissance de l'amour, que par la présence d'esprit et la résolution de Théroïne.

Je cherche en vain dans Boccace l'explication rai* sonnée des faits par les sentiments ; j'y trouve un récit plus ingénieux que celui de Shakspeare, mais moins de

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suite et de logique dans les idées. L'écrivain italien ex^ pose les diverses péripéties de son écrit avec une grâce charmante, mais il donne plus d'importance aux événements qui sont le résultat des passions qu'aux passions elles-mêmes, tandis que Shakspeare ne voit dans les incidents qui se produisent que la conséquence rigoureuse du développement des caractères. Chez Vun, c'est le fait accompli qui, raconté en détail et avec esprit, attire surtout l'attention ; chez l'autre, ce sont les personnages qui nous intéressent plus que l'action. Shakspeare représente Hélène, non comme le jouet de la fortune, mais comme l'ouvrière de sa propre destmée. Il grandit ainsi son rôle et il marque sa place parmi ses plus beaux portraits de femmes. La Gillette de Boccacé* ne nous présente pas une physionomie distincte; nous nous rappelons plutôt ce qui lui est arrivé que ce qu'elle a pensé. Mais le caractère de la jeune comtesse de Roussillon est tracé en traits immortels, et l'on peut oublier les aventures de sa vie, sans cesser de voir en elle le type de l'amour vertueux et courageux aux prises avec le malheur.

A côté des femmes que la passion condamne à la trî^ tesse, nous trouvons dans Shakspeare les femmes vives, spirituelles, moqueuses, qui savent aimer profondément, mais qui aiguisent l'expression de leurs sentiments par le ton habituel de l'enjouement et de l'ironie. Elles ont quelquefois des luttes à soutenir, leurs désirs sont contrariés par les circonstances ou par la volonté des hommes ; néanmoins, leur bonne humeur ne se dément pas, elles acceptent le combat en riant, et, sans rien céder de leurs affections, elles cachent en public leurs blessures sous le masque de la gaieté. Mais elles ne dont pas

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assez maîtresses d'elles-mêmes pour que leur sensibilité n*éclate pas par instants; alors elles paraissent d'autant plus sensibles qu'on les croyait plus froides, et le contraste de leur émotion avec leur insensibilité affieetée ^oute à rimpression qu'a voulu produire le poëte suir l'âme du spectateur.

L'aimable Portia du Marchand de Venise n'appartient pas tout à fait à cette classe de caractères. Elle se se pique pas d'être toujours enjouée, elle est tantôt ga^et tantôt sérieuse, suivant la disposition du moment et l'effet des circonstances. Elle se moque devant Nérisse des prétendants qui aspirent à sa main, elle esquisse ironiquement leurs portraits, et, comme Célimène, elle caractérise d'un mot piquant leurs ridicules. Mais quand le nom de Bassanio est prononcé, elle change de ton, et, lorsque son amant veut deviner l'énigme à laquelle son sort est attaeké, elle laisse voir par ses craintes tout l'intérêt qu'elle lui porte. « Attendez encore, lui dit-elle. Ne précipitez pas un dénoôment qui' peut vous être fatal. Laissez-moi jouir encore de* votre présence. Si vous échouex dans votre entreprise, il ne me sera plus permis de vous revoir jamais. » Assurée de son bonheur, elle reprend sa gaieté naturelle, avec un fonds d'idées et de sentiments graves. Elle fait de son travestissement unesource de plaisanteries, quoiqu'elle se soit déguisée en homme pour sauver un ami de son mari ;, elle s'amuse à mystifier Bassanio, pour l'éprouver, et après des scènes sérieuses et même pathétiques, elle termine la pièce, comme elle l'a commencée, par le persiflage.

Les quatre jeunes filles qui paraissent dans Peines d^A^ mmr perdues^ représentent mieux le type de la femme enjouée et moqueuse. Elles ont afiaire à des amants qui

ont la prétention de rester insensibles, elles se savent cependant aimées, et elles profitent de la contradiction qui existe entre les sentiments cachés et la conduite apparente du prince de Navarre et de ses courtisans, pour se moquer d'eux sans donner prise elles-mêmes à la raillerie. Elles les accablent de leurs épigrammes, et elles leur jouent un tour plaisant, quand elles changent de costumes et de masques, afin d'être prises Tune pour l'autre et d'entendre des aveux qui n'arrivent pas à leur véri(;able adresse. Toutefois, malgré leur gaieté, elles n'échappent point à la contagion, elles éprouvent l'affection qu'elles ont inspirée, et, si elles soumettent leurs amants à une longue épreuve, c'est que ceux-ci ont mérité -une leçon par leur forfanterie.

La supériorité de la femme sur l'homme et l'influence de la passion sur tous deux semblent être deux des thèmes préférés de Shakspeare, à cette époque de sa vie. Ses héroïnes les plus gaies et les plus spirituelles, Rosalinde, dans Comme il vous plaira^ et Béatrice, dzns Beaucoup de bruit pour rien, cèdent à l'amour, et au moment même où elles en rient, elles en souffrent. Rosalinde est le type achevé de la jeune fille enjouée et sensible. Hélène de Roussillon ne met que du sérieux dans le sentiment, l'amante d'Orlando y met de Y humour, et cependant elles aiment avec la même tendresse et elles sont capables du même dévouement. Il n'y a qu'un grand peintre du cœur humain qui puisse saisir toutes ces nuances^ et tirer du fonds commun de notre nature une si curieuse variété de caractères. L'observateur superficiel ne voit que les ressemblances, parce qu'elles sont apparentes; il remarque que la plupart des hommes aiment et se marient, et il en conclut qu'ils se ressem-

blent, parce qu'ils agissent de la môme manière. Mais Shakspeare sait que, s'ils arrivent au même résultat, ce n'est point par la même route, et il nous montre com* ment, partis de points opposés, ils se reacontrent, en vertu de la loi naturelle, dans les régions supérieures de là passion. Rosalinde ne songeait qu'à rire avec ses compagnes, elle avait la folle gaieté de la jeunesse insouciante et libre, lorsqu'elle voit un jeune homme courageux combattre dans un tournoi et sortir vainqueur d'une lutte inégale. L'émotion qu'elle ressent ouvre son cœur à l'amour. Elle aime, à première vue, et d'autant plus qu'elle craint pour la vie de son amant. Un instant sa verve joyeuse semble tarie. La force d'un sentiment nouveau, des périls présents et des inquiétudes pour l'avenir éteignent le feu de ce vif esprit. Mais la nature reprend bientôt le dessus ; à peine est-elle revêtue d'un costume d'homme et engagée dans une série d'aventures rcMnanesques, à la poursuite de son père et de son amant, qu'elle recouvre sa bonne humeur; les distractions du voyage l'amusent, les découvertes qu'elle fait lui fournissent des sujets de conversation et de plaisanteries. Seulement, dès que le nom d'Orlando est prononcé, elle tremble, elle a la fièvre ;' les questions se pressent sur ses lèvres. Elle demande où on l'a vu, ce qu'il a dit, quel était son air, son costume, où on l'a laissé et quand elle le reverra. Elle ne plaisante plus, elle parle sérieusement et avec une émotion visible. Enfin elle le retrouve, sans être reconnue de lui. Alors elle peut redevenir gaie impunément, elle a l'espoir de ne plus le quitter, elle prend plaisir à l'intriguer sous le déguisement qui la couvre, elle le raille de sa tendresse, elle tourne en ridicule sa mélancolie, et elle nous apprend que, tout en étant do-

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minée elle-même par la passion, elle ne se fait aucune illusion sur les sottises qui en sont la suite et sur les fautes que commettent les amants.

Placer la critique de Tamour dans la bouche d'une femme amoureuse, unir dans le même caractère le scepticisme et la profondeur du sentiment, c'est une idée aussi vraie que piquante. Shakspeare connaît la nature humaine, et démêle, avec une sagacité merveilleuse, Ie& éléments complexes dont elle se compose. Sa Rosalinde n'est point une création bizarre de sa fantaisie; elle a vécu, elle existe encore et elle se retrouverait aujourd'hui au milieu des sociétés civilisées du monde moderne. Ne savons-nous pas tout ce qu'on peut dire contre la passion en général ? Ne l'appelone nous pas, nous aussi^ un délire? Ne connaissons-nous pas le& ca{»ices, 1^ incoîistances , les légèretés des hommes et des femmes que la maîtresse d'Orlando décrit si spirituelloF^ ment, et cependant qui donc est corrigé de l'amour pav la science? Les amoureux intelligents sont aussi instruits que l'est Rosalinde, ils voient clair dans le cœur des autres, ils ne sont dupes ni des protestations, ni des promesses,. ni des serments : ils se déâent du lieu commun et de la rhétorique déclamatoire. Cette défiance les empêché-telle d'aimer? Ne s* aventurent-ils pas à leur tour sur cette mer orageuse, dont ils ont tant de fois signalé lés écueils? Le cœur parle plus haut que le raisonnement. En définitive, l'amour est le plus fort. Ni la clairvoyance,, ni la fermeté des résolutions, ni Tironie ne nous préservent de ses atteintes. Cela se passe ainsi et c'est un bien. Telle est du moins Topinion de Rosalinde. Elle connaît tous les dangers auxquels elle s'expose, elle s'accuse intérieurement de folie; mais sa folie lui est si

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chère qu'elle ne voudrait pas en guérir. Elle condamne sans pitié les cœurs insensibles. Ceux qui n'aiment pas n'appartiennent pas à l'humanité. Pour elle, elle est femme et elle ne se pique pas d*étre plus forte que son sexe.

Un exempte pins frappant encoire deia pui£isaoce itxésistible de l'agaour, c'est k conrenion de Béatrice, àms Beaucoup de bruit pour rien. €atte ^eune fiUe affecte un dédain proCtHid pour k mariage ; aile mépriâe les hfiuk* mes et ne veut prendre anctm d'eux pour maître. On lui demande quand elle fera cbaix d'oB époux. £Ue répood : « l'attendrai pour «da que Dieci ait fait des bommea d'une substance a«lre «pue la terre. M'eai<îe pas désolant pour une femme de ae voir dûmiaer ipar un bloc d'orgueilleuse poussière, ée Tendre compte .de ses actes à une motte d'insolente argile ' ? » Maia elle ae donne bientôt à elle-même un démenti. Ses amis entreprenoent de la marier, et lui tendent un piège dans lequel elle tombe, malgré tout son esprit. On lui fait croire que l'homme qu^elle parait estimer le moins et qu'elle poursuit sans cesse de ses épigrammes, le chevalier Bénédict, est devenu amoureux d'elle; dès qu'elle se suppose aimée, elle aime à son tour. On la marie, et l'insensibilité qu'elle a professée ne sert qu*à mieux feire ressortir le triomphe de la passion stir le raisonnenEient.

i. Mmh ado abotxt nothingy Mt. n, te. !•

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Rosalinde et Béatrice tout déjà partie de cette famille de personnages humoristiques qui représentent, dans les comédies de Shakspeare, un des traits du génie du poète et un des c6tés de Tesprit anglais. Si ce qu'on appelle humour est indéfinissable et ne peut se traduire dans aucun idiome, eux-mêmes échappent à toute définition. Si nous disons qu*ils sont gais, il faut ajouter aussitôt qu'ils ont des idées sérieuses. Si nous parlons de leur profondeur, il ne faut pas oublier qu'ils sont souvent enjoués. Rien de plus difficile à saisir que leurs physionomies, car ils changent sans cesse et ils ne se ressemblent jamais à eux-mêmes. Ce qui les caractérise le mieux, c'est l'impréTU, l'originalité de leurs pensées, et surtout la forme piquante sous laquelle ils l'expriment. Ils emploient tour à tour le bon sens, le paradoxe, l'ironie, et, du mélange de [ces éléments, ils se composent une langue spéciale qui n'est parlée qu'en Angleterre. Le ton ironique y domine tous les autres. Ils sont en général très-pénétrants, ils voient le monde par ses mauvais côtés, tandis que le vulgaire le voit plutôt par les bons ; ils se moquent de la sottise humaine, qu'ils connaissent à fond, et d'eux-mêmes, qu'ils n'estiment pas plus que le reste des hommes. Ils déclarent la guerre au préjugé, à la routine, à Terreur, à l'aveuglement. Ils ne veulent être dupes d'aucune apparence, ils vont au fond des choses et leur principale prétention, c'est de toujours démêler le vrai du faux. Us sèment çà et là, dans leurs entretiens rapides et brillants, des maximes philoso-

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phiques, des aperçus profonds, et cette foule de pensées détachées qui font du théâtre de Shakspeare le plus vaste recueil d*idées générales qui ait été écrit dans les temps modernes. Ils ont réfléchi à tout, et aucun événement ne les prend au dépourvu. Ils ont une opinion sur la mort aussi bien que sur la vie, sur Tamour, sur l'amitié, sur la haine, sur l'ambition, sur la gloire, sur le travail, sur le bien et le mal, sur le devoir et sur la liberté. Ils tirent une conclusion de tout ce qu'ils voient et ils découvrent, derrière le fait qui frappe les yeux, la cause cachée qui l'a produit.

Cela ne veut pas dire qu'ils sont plus sages et qu'ils se conduisent mieux que le commun des hommes; ils n'ont que l'avantage de la pénétration. Il y a parmi eux des amants qui ont commencé par se moquer de l'amour et qui finissent par en être esclaves.

Bénédict sert de pendant à Béatrice, dans Beauemip de peine pour rien; il est fier et dédaigneux ; il n'a pas encore rencontré une femme qui lui ait plu, et il s'étonne qu'on puisse s'attacher à ce sexe fragile. Il considère avec une sorte de pitié son ami Claudio, qui vient de demander la main de la belle Héro. « Qu'une femme m'ait conçu, ditil, je l'en remercie ; qu'elle m'ait élevé, je lui en suis pareillement on ne peut plus reconnaissant; mais que je ne me soucie pas d'avoir des cornes au front, ou de suspendre mon cor de chasse à un bouclier invisible, c'est ce que toutes les femmes me pardonneront. Ne voulant • pas leur faire l'injure de me défier de toutes, je prends la liberté de ne me fier à aucune. La conclusion de tout ceci, et je ne m'en porterai que mieux, c'est que je veux vivre garçon*. » Après cette belle protestation, ses amisleren-

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