‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 40 sur 112 · King Henry VUI, act. m, 8C. î · texte numérisé non relu

King Henry VUI, act. m, 8C. î

Toujours fidfele au même principe, Shakspeare tire du déreloppement de chaque caractère une leçon morale» qu*il adresse à ses auditeurs : ici c*est la yanité de k politique confessée par eelui-HL môme qui en a été un des plus grands maîtres. H n'y a de bon que la t^u ; le repentir suit tôt ou tard le crime ; pour être heureux et même pour garder le pouvoir, il vaut mieux faire le bien que le mifli : telle est la conclusion du dernier discours du cardinal Wolsey.

Après les hommes de guerre et les hommes d'Etat, après les grands seigneurs et les grands ministres, il nous reste à parler des personnages les plus importants du drame historique, des souverains eux«mémes qui ont attaché leurs noms à chaque pièce. Il y a parmi eux de bons et de mauvais rois. Commençons par les mauvais^ afin d'étudier, en dernier lieu, les caractères que Shakspeare préférait et qu'il a le mieux observés.

n y a pour un roi plusieurs manières de mal gouvaiw ner; il peut pécher par faiblesse ou par scélératesse. L'un n'a pas la force de tenir le sceptre, laisse commettm en son nom des exactions ou des crimes et, avec de bonnes qualités qui restent inactives, se rend justement impopulaire; Tautre agit en tyran, ne se maintient sur le trône que par la crainte et le garde jusqu'à ce qu'un plus fort ou un plus habile le renverse, aux applaudissements du peuple. Enfin on trouve quelquefois réunis chez les mêmes personnes les défauts de la tyrannie et ceux de la fiiiblesse, le mépris du droit et de la justice

aussi bien que la mollesse et Tindécision du caractère. Shakspeare a découvert ces divers types dans Thistoire d'Angleterre et les reproduit dans ses drames.

Le roi Jean, qui vient le premier, si nous suivons Tordre chronologique des règnes, est à la fois cruel et faible. Il a usurpé la couronne aux dépens de son neveu, le jeune Arthur de Bretagne; il n'hésite pas à confirmer son usurpation par des crimes, mais il n'a pas l'énergie nécessaire pour contenir ses ennemis. En France, avant d'avoir combattu, il fait la paix avec le roi qui soutient les droits d'Arthur et, afin d'éviter la guerre, il cède les plus belles provinces de ses États. Quand il est revenu en Angleterre et que les barons lui demandent la liberté de son neveu, il n'ose pas leur résister; il tremble, car il a donné l'ordre de faire mourir Arthur et il se repent, non par l'effet d'un remords salutaire, mais par crainte. « J'ai eu lort, dit-il alors. On ne saurait rien bâtir sur le sang ; on n'assure point sa vie par la mort des autres. » Ce n'est pas le cri de sa conscience qui lui arrache cet aveu ; c'est la peur d'avoir à rendre compte de ses actions devant une noblesse qu'il ne se sent pas la force de combattre. Pour sauver sa couronne, il s'humilie devant le légat du pape, dont il accepte, après l'avoir rejetée, la protection impérieuse.

La lâcheté est le fond de ce caractère que Walter Scott a si fortement décrit, dans Jvanhoëj en étendant et en complétant la conception première de Shakspeare. La lâcheté entraîne presque toujours la cruauté. Celui qui a peur veut se débarrasser de ceux qui l'effrayent. Jean est donc cruel par accès. 11 craint de laisser vivre Arthur, dont il a usurpé la couronne, et, quand il l'a fait pri* sonnier, il songe aussitôt à lui ôter la vie. Mais il n'ex*<

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prime pas cette idée ouvertement» comme le feraient Richard III et Macbeth. Il ose à peine la confier à Toreille du geôlier d'Arthur; il voudrait que le crime fût commis et il craint de Tordonner, de peur d*en être res> ponsable. Dans une scène qui révèle la pénétration du poète et rétude profonde qu'il fait des caractères, Tusurpateur aborde prudemment la question du meurtre» donne à entendre ce qu'il désire, sans cependant se compromettre, et désigne, à mots couverts, la victime à Tassassin.

' Le style de Shakspeare est souvent énergique et même cru ; mais il ne faut pas croire qu'il ne sache pas au besoin l'adoucir et y cacher toutes les finesses d'un esprit subtil. Ici il n'y a que des nuances, des sousentendus et des insinuations compliquées de réticences. C^est la pensée qui a peur de se faire voir et qui espère cependant être comprise, c'est l'intelligence qui s'adresse à l'intelligence, en se servant le moins possible de la parole, comme dans un dialogue qui s'établirait entre deux esprits purs. « Si tu pouvais me voir sans le^ secours des yeux, dit le roi Jean à Hubert, m'entendre sans oreilles, me répondre sans l'aide de la langue, par le seul acte de la pensée et sans l'intermédiaire dangereu:it des yeux, des oreilles et des paroles, alors, en dépit des regards, du jour et de sa vigilance importune, j'épancherais dans ton cœur le secret de mes pensées. — Mais non, je n'en ferai rien. — Et cependant je t'aime et je crois véritablement que tu m'aimes aussi. * » Voilà un caractère peint en quelques mots.

Richard II n'est point un tyran, mais il est faible et,

!• King John, act. ui, se. 3.

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par sa faiblesse , fl commet autant de mal qu'un mé» chant. Shakspeare montre, dans ce r61e comme dans celui de Henri TI, que les qualités qui seraient permises & un particulier deriennent des défiists chez un roi. î>éjii la même idée avait été indiquée par Marlowe dans Edouard IL Shakspeare la reprend et la développe pour la seconde fois. Afin de nous intéresser au sort de Richard II, il a besoin de tout son art, car il n'y a rien de moins tragique qu'un caractère irrésolu. Comme il n'a point à nous parler de grandes actions, il fout qu'il nous peigne des sentiments, et c'est op effet l'âme du prince plus que sa conduite qu'il étudie. Il ne peut, sur ce point, demander des renseignements à l'histoire, qui ne s'occupe que de la rie publique des souverains. C'est par intuition qu'il devine les agitations secrètes d'un cœur royal. Et cependant comme il paraît bien informé et avec quelle exactitude il décrit les phénomènes du monde moral I II se représente, par la force de son imagination, ce que doit être un prince qui n'a pas su garder sa couronne, il le juge d*après les actes que lui attribue l'histoire et il recompose ainsi une physionomie qui n'est peut-être pas véritable, mais qui, à coup sûr, mériterait de l'être. Telle qu'elle est du moins, elle nous procure l'illusion que nous cause un portrait, dont nous disons qu'il doit être ressemblant, sans avoir vu l'original.

La faiblesse, qui fait le fond du caractère de Richard, perce dès qu'il est entré en scèùe et mis en demeure d'agir. II refuse d'abord et accorde ensuite au duc de Korfolk et à Bolingbroke l'autorisation de se battre en champ clos ; puis, au moment du combat, il la leur retire et les condamne à Texil, Fur pour dix ans, l'autre

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ponr toujours. 11 revient même un peu après sur uii de ses arrêts et il adoucit la peine de Bolioj^oke. Pour éviter une effusion de san^ que commandent les lois de la chevalerie, il conunet une injnstiee^ en frappant deux seigneurs, dont Fun est certainement innocent. Cette double punition est une sorte de compromis qu'aeccf^ sa conscience, afin de n'avoir pas à répondre de la mort* même juste, d'un homme. La fiadUesse du r<H se révèle, non*seul^nent par l'irrésolution dont il fiût pr^mive , quand il devrait prendre un parti énergique, mais echeore par les entraînements auxquels il cède, sans sanroir résister à ses passions. H est entouré d'une troupe de tà^ voris avides qm gaspillent lesfinanoes de l'Étal, et iln'ose les en empêcher. Aussi , quand il a une guerre à soutenir, trouve-t-il ses coffres vides et en est^il réduit à i^fenner les revenus du royaume : mesure iiBf>olitique qui soulève contre lui l'indignation générale. Il vamémejusqu'à confisquer les biens de son cousin, du fib de Jean de Gand, pour se procurer l'argent dont il a besoin. Cette série de fautes, toutes causées par Tindolettce de Richard, te conduiseiit sur le bord d'un abtme qu'il ne découvre qu'au momaat oà il va 7 toaaoïber. Bolingbroàe s'est soulevé; il amve de Franee , réclamant l'héritage paternel et entraînant à sa suite les nombreux méc<mtenls d'Angleterre. Néanmoins il serait eaeore temps d'agir.. Un Tci énergique essayerait d'étouffer la râ>eIlion à sa naissance. Richard, qui guerroie 0sl Irlande, qui a sons ses ordres une armée toute prête, pourrait mardier surle-champ contre les révoltés et les attaquer avant qu'ils . aient grossi leurs forces; mais il hésite, il attend et il laisse échapper l'occasion qui ne reviendra plus. Les Gallois, qui s'étaient rassemblés pour le défendre, se dis-

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persent sur le faux bruit de sa mort, que confirme sron inaction. Un retard d'un jour lui fait ainsi perdre douze mille hommes. Pendant ce temps, Bolingbroke avance et c'est lui qui prend l'offensive. Au lieu de chercher les moyens de résister, le roi se berce d'illusions puériles. Comme les esprits faibles, il ne veut pas croire au danger, tant qu'il ne l'a point vu, et il se renferme dans une sécurité trompeuse dont sa paresse s'accommode. Son imagination plus puissante que sa raison lui fournit un prétexte pour lie point agir et il en profite. « Ne suis-je pas roi? se dit- il à lui-même. Un roi a^t^il quelque chose à craindre ? Le nom de roi ne vaut-il pas quarante mille hommes? Tous les flots de l'Océan ne sauraient eifacer du front d'un roi l'onction sainte. La parole des mortels ne saurait déposer le représentant que le Seigneur s'est ehoisi. A chacun des soldats que Bolingbroke a réunis pom' lever le fer contre notre couronne d'or, Dieu, pour défendre Richard, oppose et entretient à sa solde céleste un ange immortel'. » C'est ainsi qu'un homme sans volonté cherche à se rassurer lui-même et se dispense de prendre un parti. Il laisse faire le ciel ; mais le ciel n'aide que ceux qui s'aident eux-mômes. Richard reconnaît bientôt qu'il s'est trompé, que les anges ne veillent pas sur lui et que, malgré son caractère sacré, il est à la merci de Bolingbroke. H passé alors deFexcès de la confiance à l'excès de l'abattement. La faiblesse qui n'a pas empêché un fait de s'accomplir, quand elle l'aurait pu, le subit en efi^t, quand il est accompli, avec une sorte de fatalisme, comme une nécessité inévitable. . Richard, qui n'a pas eu la force d'éviter sa destinée,

t. King Richard the second, aaU m, 6C. ^,

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u'a même pas celle de lutter contre elle. Il s*y résigne tout de suite, sans combat, non pas avec la virilité de la résignation chrétienne qui eiige un effort de la volonté» mais avec T^ffaissement d'une nature inerte qui s'abandonne elle-même, pour devenir le jouet des événements. Il a encore des éclairs de colère, il se f&che et il s'irrite contre ceux qui l'insultent, mais la pensée ne lui vient pas de se soustraire à son sort par un acte énergique. Arraché brusquement à la sécurité qu'entraîne la possession paisible d'un trône, il se replie sur lui-même et l'activité de son esprit, qui se laissait distraire par le spectacle du monde, se ramène à l'analyse des sentiments qu'il éprouve. Sa pensée indécise flottait au hasard ; elle se recueille maintenant sous le coup du malheur et se revêt d'une teinte mélancolique qui la rapproche d'une philosophie détachée des biens terrestres. Elle s'exprime alors, par un procédé familier à Shakspeare, sur le ton de l'ironie et avec une amertune qui n'épargne aucun des préjugés humains. Le roi trompé et trahi méprise tout ce que fait, tout ce que pense l'homme, cherche la vérité derrière les voiles dont l'hypocrisie sociale la couvre et arrache de son cœur, avec un douloureux plaisir, toutes les attaches par lesquelles il tient encore à l'existence. « Qu'on ne me parle plus de consolation î s'écrie-t-il, quand il a appris que ses favoris ont été mis à mort. Nos biens, nos vies, tout ce que nous possédons appartient à Bolingbroke; il n'tîst rien que nous puissions dire nôtre, rien si ce n'est la mort, et ce chétif morceau d'argile qui sert à recouvrir nos os. » Pendant qu'il parle, ses serviteurs l'écoutent avec le respect qu'on témoigne d'ordinaire aux souverains. « Couvrezvous, leur dit-il brusquement, et n'insultez pas à un être

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de cbair et de ssiig^ par lesdémoBstratkms d'un respect ridienle. Mettez de cMé les bemeurs traditk)niiels, Fé^ guette et les cérémonies. Jusqu^à présent, yons toits été? mépris sur mon coiaple. Comme voiis, je vis de pain, je ressens les besoins et la doufeur ; je ne puis me passer d'amis. Soumis k toutes ces nécessités, comment pouvez-yons me dire que je suis roi ? ' »

Qnoiiqpie abattu par le malhear et incapable de résister à la main qui le firappe^ il n'est poèiÉ ealme cependant. Il rougit qselqiiefoîs de son huniiliati<ni et il se juge luîmême ansei séyèrement que peuyent le faire les t&noîns àe sa faiblesse. Quand cm yient lui demander de rendre à Bolingbroke tous ses biens et de réyoquer l'arrêt prononcé contre lui, il le feit sans difficulté, mais il ajoute aussitôt : « O Dieu I ô Dieu ! faut-il que ma bouche^ après ayoir prononcé contre cet homme un rigoureux arrêt de bannissement, le réyoque aujourd'hui^ ayec des paroles

iDienyeiUantes? Oh l que ne suis-je avssi grand que ma douleur ou moins gramd que num nom? Oh! que ne puis-je oublier ee que j'ai été ? ou ne plus me rappeler ce qu'il Csait maintenant que je sois? » Puis il ajioute, un instant après, ayee un complet abandon de sa yolonté : « Â présent, que do4t faire le roi f Se soumettre. Le roi se soumettra. Yeut-tHile déposer ? Le roi s'y résigne. Veuton qu'il renonce an nom de roi? Pour Dieu, qu'on le lui 6te 1 Je suis prêt à échanger mes joyaux contre un rosaire. . . et mon yaste royaume contre un étroit tombeau ^ I » Ces altamatwes de résignaticm absolue et de résignation mêlée de regrets concourent, ayec l'ironie qui s!y ajoute , à donner à Richard une* physionomie atta-

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