‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 5 sur 112 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

dans Shakspeare; l'homme n'a rien pensé, rien inventé, rien rêvé que ce puissant génie n'ait pressenti : telle est la conclusion qu'il faut tirer des études de la philosophie allemande sur Shakspeare. Au milieu de ce déluge d'hypothèses, personne ne s'avise de songer que, si Shakspeare avait été aussi savant qu'on le dit, et s'il avait voulu démontrer tant de vérités philosophiques, il aurait écrit non des drames , mais des traités. Les écrivains qui composent des théories poétiques, au lieu de penser et de sentir en poètes, font de mauvaises pièces , comme Diderot et Lessing. Il ne faut pas confondre l'inspiration et le sens critique. Aristote ne faisait pas de tragédies, et Sophocle n'a jamais écrit d'art poétique.

C'est une étrange illusion que de prétendre rattacher toutes les œuvres de l'esprit humain à une série de raisonnements. Pourquoi mutiler l'Âme du poëte et en retrancher ce qui est l'essence même de ses créations , la fantaisie et le délire divin dont parle Horace ? De quel droit des métaphysiciens obscurs emprisonnentils dans leurs arides formules le caprice et le rêve , fugitifs et insaisissables comme l'air ? L'esprit auquel ils appliquent la mesure de leur intelligence échappe à leurs définitions. N'est-ce donc rien que le sentiment qui échaufié Tàme , lorsqu'elle conçoit des passions héroïques et qu'elle exprime l'émotion que lui causent les grandes infortunes de la tragédie? Ce rhythme précipité,

ce langage tantôt sonore comme la trompette guerrière, tantôt lamentable comme une marche funèbre , ces exclamations entrecoupées, ces cris et ces transports, tout cela s'explique-t-il par le simple travail de la raison ou par le désir de démontrer une vérité générale ?

Sans doute Sbakspeare est philosophe , si Ton veut dire par Ih qu'il connaît le cœur de Fhonmie et qu'il en analyse les plus secrets mouvements; mais ce n'est point un théoricien constamment attentif à dégager den principes qu'il a posés une conclusion philosophique^ Quoi de plus libre , au contraire, que ses conceptions ? Quel art plus indépendant que le sien des théories préconçues ? Quel théâtre où il y ait moins de parti pris, plus de variété et plus d'effets imprévus? On dirait que la diversité de ses œuvres exclut toute idée de système. Comment rattacher au même principe les Joyeuses Femmes de Windsor, Jules César et la Tempête ?

La critique germanique commence maintenant à sortir des ténèbres où elle s'est volontairement enfoncée et où les compatriotes mêmes du poëte ne pouvaient plus la suivre. M. Gervînus, esprit puissant et profond, sans se soustraire complètement aux tendances systématiques de ses compatriotes , se moque cependant de l'erreur des philosophes qui ouvrent un cours d'esthétique à propos de Shakspeare, et de celle des romantiques qui lui scttribuent leurs propres théories sur l'art.

PBEFACE* XI

M. Kreyssîg, qui lui succède, se sépare encore plus nettement des critiques fanatiques et des critiques obscurs ; car il n'admet pas que tout soit admirable dans Shakspeare, et encore moins que ses drames offrent une éternelle matière de discussions philosophiques. Par là il se rapproche, sans se l'avouer, des idées que la critique française exprime depuis le commencement de ce siècle, et qu'ont adoptées chez nous les esprits les plus éclairés. On est bien près de penser comme nous quand on reconnaît que Shakspeai*e est le poète le plus merveilleux des temps modernes , tout en fiedsant la part de ses imperfections et en déclarant qu'on renonce à parler de lui sur le ton du dithyrambe ou dans le style de la métaphysique*

Pendant que M. Kreyssig rompt ainsi, à noire exemple, avec les préjugés de l'Allemagne,, il nous arrive du fond de l'Angleterre un secours inespéré , et l'auteur anonyme de la nouvelle exégèse de Shak&peare, publiée en 18S9 à Edimbourg, signale la faiblesse, l'inconsistance et la grossièreté de l'esprit germanique, tandis qu'il met en lumière toutes les qualités solides et brillantes de l'esprit français. Il ne tient aucun compte de la critique de M. Gervinus, qu'il ne daigne même pas nommer; mais il fait grand cas de celle de M. Guizot, qu'il dte avec respect, tout en lui demandant la permission de le combattre quelquefois. En même temps parait, dans une nouvelle Revue an-

XTI PRiPACB.

glaise S un article remarquable où Ton reproche aux AUemands de prêter à Shakspeare une foule d'intentions, de desseins cachés et de théories philosophiques qu'il n'a jamais soupçonnés, et où l'on oppose aux rêves d'Ulrici et du docteur Rotscher les jugements si vrais de MM. Guizot, de Barante et Yillemain. On y rappelle, sous forme de leçon adressée à l'Allemagne, que l'illustre auteur du Tableau de la littérature française au dix'huitième siècle^ et de Y Essai sur Shakspeare , a rendu depuis longtemps pleine justice au poète an-glais, et qu'aucun Allemand n'a aussi bien parlé que lui des pièces qu'il a étudiées.

Ainsi, après beaucoup de tentatives ambitieuses et

avoitées, les étrangers en reviennent eux-mêmes au point où nos maîtres avaient laissé la critique de Shakspeare, il 7 a près de quarante ans. Ce n'est point un médiocre honneur pour l'esprit français que d'avoir trouvé sitôt des traits justes et délicats pour caractériser le génie d'un poète dont nous comprenons les beautés moins facilement que les peuples de race teutonique. Nous avons d'autant plus de motifs de nous en réjouir que les critiques d'outre-Rhin ne citent jamais ceux de nos écrivains qui se sont occupés du théâtre anglais, et qu'ils feignent de croire que nous en sommes restés sur ce sujet aux opinions de yoltaire. M. Ger-

1. Beuiley* & Quarterly Aevieu;. Shakspearian literature, oct. 1859.

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